‹ Aristophane et les partis à AthènesChapitre 5 sur 18 · AVANT-PROPOS IX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS IX

même. Onze de ses pièces seulement nous sont parvenues : il en avait composé quarante (1). Sur sa biographie et sa personne, nous ne savons guère que oe qu'il nous en a dil çà et là dans ses parabases ou par la bouche de ses personnages. C'est avec ees documents, fort insuffisants, qu'il faut essayer de répondre à des questions difficiles et nécessairement obscures. Celles qui font l'objet propre de ce livre se rapportent presque uniquement aux relations d'Aristophane avec les partis politiques qui s'agi-

Paient alors dans Athènes. Il suffit delirerapitiement ses pièces pour reconnaître en lui un adversaire des hommes qui ont exercé en ce temps l'influence prépondérante sur la politique intérieure et extérieure de son pays. S'ensuit-il qu'il ait été à proprement parler l'ennemi de k démocratie en général, ou même de celle qui existait alors dans sa cité? Est-ce vraiment elle qu'il attaquait en attaquant ses chefs? Et s'il Ta effectivement censurée, quelquefois au moins, •quelle était la portée de ses censures et quelle

(1) En éliminant les quatre pièces considérées dè& Tantiquité comme apocryphes (noiTjfft;, NauaYo;, Nijcioi, NioSo;). Voy. Kaibel, art. Aristophanes , J2, dans Pauly- Wisfiowa.

LES PARTIS A ATIIÈiNES

son avenir, ce fut le mélange de la fantaisie la plus extravagante avec la satire la plus hardie.

Tant que la comédie fut un simple divertissement de paysans, cette satire, quelque libre qu'elle put être, n'eut guère de portée ; elle ne dépassait pas le village, ou, tout au plus, le canton. Mais lorsqu'elle pénétra dans ces dèmes moitié urbains, moitié rustiques, qui constituaient, au temps de Pisistrate et de ses fils, les faubourgs d'Athènes, puis, lorsqu'elle fut admise, vers le commencement du V siècle, aux fêtes de Dionysos qui se célébraient dans la ville même, et lorsque l'Etat lui eut fait place dans les concours publics, les choses changèrent nécessairement.

Elle dut alors s'occuper des événements et des hommes dont on s'occupait dans ce milieu nouveau. Tout en gardant sa fantaisie inventive et bouffonne, elle dirigea ses traits contre des personnages plus importants. Et, d'abord, elle le fit sous la forme qu'Aristote appelle « iambicpie » , c'est-à-dire, apparemment, en s'attaquant aux personnes plus qu'aux idées, comme autrefois l'avait fait Archiloque, et sans s'assujettir au développement régulier d'un thème dramatique. Ensuite, et peu à peu, eHe apprit à composer, elle s'essaya et réussit de mieux en mieux à créer et à mettre en valeur des idées comiques, elle ébaucha de véritables fables ou intrigues, douées de quelque logique intérieure, et par con*

séquent d'une certaine unité. Elle entreprit même des démonstrations, elle soutint des thèses politiques ou morales. C'est à ce point de son développement qu'elle nous apparaît chez Aristophane, dès la première période de la guerre du Péloponèse, peu après 431 .

L'esprit qui l'animait était nécessairement celui de la majorité de son public. Il nous faut donc essayer de nous représenter de quels éléments se composait cette majorité, et aussi quelles relations existaient entre elle et les poètes qu'elle favorisait.

Thucydide, en racontant les débuts de la guerre, 6n43i, nous a décrit, avec sa précision habituelle, le genre de vie qui était, en ce temps, celui de la plupart des Athéniens. Il nous apprend qu'ils se décidèrent alors, sur les conseils de Périclès, à quitter leurs installations rurales, à les détruire même en partie, à envoyer, soit en Eubée, soit dans les îles voisines, leurs troupeaux et leurs bêtes de somme, pour se réfugier eux-mêmes dans l'enceinte fortifiée d'Athènes, avec leurs femmes et leurs enfants. « Ce changement, ajoute-t-il, leur fut très pénible, car le plus grand nombre des Athéniens avait une habitude ininterrompue de vivre à la campagne (1). * C'était là, comme il le fait remarquer, une tradition immémoriale en Attique ; et la destruction même

(I) ThOCYDIDB, 1. Il, C. XIV.

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des anciens centres politiques et religieux, attribuée à Thésée, ne l'avait pas modifiée. Depuis qu'Athènes était devenue la cité unique, les anciennes villes de la région s'étaient transformées en simples . bourgs, mais les habitudes étaient restées les mêmes. Les familles résidaient toujours sur leurs domaines, petits ou grands, groupées en communautés domestiques, qui ne se déplaçaient guère. La seconde guerre médique avait passé sur ces campagnes comme un cyclone dévastateur ; mais, après la libération du territoire, on avait rebâti les maisons incendiées ou ruinées, et la vie accoutumée avait repris son cours : « Aussi, dit l'historien, avaient-ils grand'peine à quitter leurs habitations et ces cultes locaux, qui, depuis le temps des anciennes villes, s'étaient transmis des pères aux enfants ; en outre, il leur était dur de se voir condamnés à changer leur genre de vie, et il semblait à chacun d'eux (|u'il abandonnait sa ville natale (1). » Témoignage du plus haut intérêt, qu'on n'a pas assez mis en rapport avec l'histoire de la Comédie. Il en résulte en effet, très clairement, que, pendant toute la période où celle-ci s*est développée, la plus grande partie de la démocratie athénienne était rurale de fait et par conséquent de sentiments (2).

(1) Thucydide, 1. II, c. xvi.

(2) Ces habitations rurales étaient beaucoup plus confortables, natureUement, que celles de la ville. On y vivait

La démocratie urbaine, antérieurement à la guerre du Péloponèse, était donc, en réalité, une minorité. Et cette minorité n'était même pas absolument compacte. La partie la plus ardente était celle qui résidait au Pirée (1). Là se groupaient les gens de mer, etj autour d'eux, tous ceux qui fournissaient à leurs besoins ou qui les aidaient dans leurs opérations diverses, constructeurs, ouvriers de port, fabricants et industriels de toute sorte, petits trafiquants, banquiers ; population sans tradition, sans attache au sol, mélangée de nombreux métèques et en contact incessant avec les étrangers ; vivant nécessairement d'une vie plus agitée, plus livrée au hasard, et, en somme, à peu près étrangère aux traditions conservatrices.

La ville proprement dite, qui grandissait rapidement autour de l'Acropole, formait comme un intermédiaire entre cette turbulente démocratie maritime et la paisible démocratie rurale. Là, un certain nombre de riches citoyens avaient leur maison de ville. où ils résidaient une partie de l'année. Autour d'eux, habitait une population de condition moyenne, commerçants, gens d'affaire, chefs d'industrie, qui constituaient ensemble cette classe précieuse à la prospé-

à l'aise et largement. Voir, à ce sujet, Isograte, Aréopagit.,

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