Cf. G. Gilbert, Beitrsege zur innei'en Gesch, Athens ira
zeitaîlerd, Pelopon. Krieges, p. 98 et suiv., Leipzig, 1877.
(1) BusoLT, Griechische Geschichte, t. III, F® partie, p. 489.
OTRODUCTION
rite de l'Etat, qu'Euripide a louée dans un passage célèbre de ses Suppliantes (1). Mais, à mesure que l'industrie athénienne s'était développée, il s'était formé aussi, dans la grande ville, un prolétariat, qui vivait, au jour le jour, du produit de son travail quotidien. Ces petits salariés étaient naturellement enclins à faire souvent cause commune avec les radicaux du Pirée. Et ainsi se trouvaient rapprochés là deux éléments bien différents, qui se contrebalançaient, ou qui prenaient le dessus tour à tour, suivant les circonstances.'
Pour en revenir à la démocratie rurale, on ne peut pas douter qu'elle ne fût, elle aussi, très dévouée aux institutions d'Athènes. C'était la législation de Solon qui, au début du vi® siècle, l'avait affranchie et lui avait assuré la possession tranquille de ses domaines. Le gouvernement de Pisistrate et de ses tils, en lui procurant une longue période de paix intérieure, avait consolidé entre ses mains la propriété territoriale et en avait favorisé la division. L'Attique comptait probablement, à la fin du vi® siècle, un plus grand nombre de petits domaines ruraux qu'aucun autre pays de la Grèce. Les réformes de
(1) Euripide, Suppliantes, 244 : « Des trois classes de citoyens, c'est la classe moyenne qui assure le salut public, car c'est elle qui conserve Tordre institué par la cité. » Ces paroles sont attribuées par le poète à Thésée, fondateur idéal de l'Etat athénien.
iJiTRODUcTie:? 7
ClistlH^e, en abolissant les vieilles naucraries et en organisant les dèmes, avaient répandu à travers toutes les agglomérations rurales un esprit de liberté. Tous ces petits propriétaires s'étaient habitués à délibérer, à prendre des décisions, à faire leurs affaires eux-mêmes : c'étaient vraiment des hommes libres, et ils n'avaient aucune envie de cesser de l'être. La démocratie était, à n'en pas douter, tout aussi ettraeinée chez eux que chez les gens de la ville ou du Pirée, mais ils ne la concevaient pas de la même naanière (1).
Nécessaireinent, ils étaient bien plus attachés a»x vieilles coutumjes, aux rites anciens du cuke, à la tradition sous toutes ses formes. Les idées nouvelles ne circulaient que lentement parmi eux : auissi, lorsqu'ils venaient à les rencontrer inopinément, elles leur paraissaient scandaleuses ou ridicules. La noblesse de race, qui était suspecte ou odieuse aux démocrates de la ville, continuait au contraire à jouir d'un respect héréditaire de la part de ces paysans; car les représentants des anciennes familles, dispersés dans les dèmes, étaient les gardiens et
(1} BusoLT, Griech. Gesch.y t. III, 2* partie, p. 821, me paraît confondre beaucoup trop la démocratie rurale avec l'oligarchie. I>e ce qu'elles ont fait cause comcttune en quelques eirconstances, on n*est pas en droit de conclure qu'elles fussent animées ordinairement de sentiments identiques.
les prêtres héréditaires de beaucoup de ces cultes locaux auxquels les gens de la campagne demeuraient si attachés. D'ailleurs, les politiciens de la ville avaient peu d'action sur eux. Occupés de leur travail, ils n'avaient ni le temps ni le goût de prêter Toreille aux dénonciations qui trouvaient crédit auprès de la plèbe urbaine, et ils se tenaient en dehors des agitations stériles (I).
Euripide dans son Oreste, joué en 408, s'est plu à tracer un portrait, idéalisé sans doute, mais certainement vrai quant aux traits essentiels, du paysan, tel qu'il avait pu l'observer. Le campagnard qu'il représente dans une assemblée populaire, soutient précisément contre un démagogue la cause des principes traditionnels : « Alors, un autre citoyen se leva ; son extérieur était rude, mais c'était vraiment un homme ; il ne fréquentait guère la ville ni l'agora circulaire, il travaillait aux champs : c'était un de ceux qui assurent le salut d'un pays. Au reste, il avait l'esprit ouvert à la discussion, quand il voulait discuter ; honnête homme, qui menait une vie sans reproche (2). » Ce paysan, nous dit le poète, ne fréquentait guère la ville ni l'agora, c'est-
(1) Aristoph., Paix, 190. Trygée se nomme et se définit en deux vers : « Trygée d'Athmonon, vigneron habile, nullement sycophante, et qui a horreur de se mêler de tout. »
(2) Euripide, Ch^este, 917.
à-dire ici l'assemblée. Nous avons là, si nous savons interpréter ce témoignage précieux, l'explication d'un fait qui est de première importance pour notre sujet. La démocratie rurale, bien que nombreuse, avait peu d'influence à l'assemblée et dans les jugements, parce qu'elle s'abstenait en majorité d'y prendre part. Ce fut même là le mal dont Athènes souffrit le plus, et auquel elle ne sut jamais remédier par l'organisation d'un gouvernement représentatif, ou par rétablissement d'un re/erendum pour certaines questions de première importance. Ces habitants des villages ne se souciaient guère, en général, d'abandonner leurs travaux, de faire ' une longue route, de se mettre en dépense, pour * venir exercer à la ville leurs droits de citoyens. - Voilà comment les Athéniens de la ville et ceux du Pirée se trouvaient constituer la majorité, soit au. Pnyx, soit dans le& tribunaux, sauf peut-être dans certaines circonstances exceptionnelles (1).
Mais il n'en était pas de même, sans doute, lorsqu'il s'agissait de prendre part aux Lénéennes et surtout aux grandes Dionysies. Ces fêtes de Dionysos comptaient parmi les plus belles, les plus joyeuses et les plus bruyantes qu'on célébrât dans
{{) Voir à ce sujet G. Gilbert, Beitrœge, p. 98 et suiv., et J. Beloch, Die attische Polilik seit PeriklcSy p. 7 et suiv. Leipzig, 1884, Cf. Xénophon, Mémor,, c. vu,
le.
Athènes 1). De tous les environs de la ville et même des parties reculées de TAttique, on devait y accourir en foule ;^2 . Ces spectateurs rustiques apportaient là leurs habitudes d'esprit, leurs goûts, leurs idées, et, comme ils formaient probablement la majorité, soit par eux-mêmes, soit avec la partie de la population urbaine qui partageait leurs sentiments, ils les imposaient aux poètes et aux juges.
Ils adoraient les tragédies d'Eschyle qui leur parlaient des dieux et des héros dans un langage magnifique; et si, par hasard, ils ne le comprenaient pas toujours bien exactement, le son des mots et la grandeur des sentiments suffisaient à les émouvoir profondément (3). Sophocle aussi les ravissait; ils aimaient le pathétique noble de ses drames, la beauté brillante de ses chants lyriques, la fierté de
(1) Aristophane, Nuées, v. 311. »
(2) IsocRATE, Aréopag», 52, dit, il est vrai, à propos de ce tenips : xat TroXXoùi; Ttôv roXixwv (xr^o' £tç xàç loptàç eU aTC'j xaTaSatvÊtv, àW atpeTaOai {jiÉvEtv km toT^ tStotç àyaGoTç [xsAXov r^ tu>v xoivcôv àiroXausiv. Il est bien évident, en efTet, que tous les Athéniens de la campagne ne venaient pas assister aux Dionysies urbaines ; beaucoup d'entre eux restaient nécessairement chez enx ; mais, en notant ce fait comme une preuve qu'ils s'y trouvaient bien, Tora— teur reconnaît implicitement que l'attrait de ces fêtes se faisait sentir dans toute l'Attique et qu'une bonne partie de la population rurale venait y assister.
(3) Aristophane, Acharniens, 10; Nuées, 1364-1368. Cf. Grenouilles^ 1413.
ses personnages, et, derrière la tragédie humaine, le dieu invisible et présent (1). En revanche, ils faisaient médiocre accueil aux compositions d'Euripide, où il y avait, à leur gré, trop de rhétorique subtile, et, en outre, une inquiétante prédominance de l'instinct, qui troublait leur robuste simplicité morale.
Mais, plus encore que la tragédie peut-être, la comédie les enchantait, car elle était vraiment leur interprète. C'était le genre où la vieille Attique, en sa rusticité joyeuse, s'épanchait librement. La campagne, simple et moqueuse, y prenait sa revanche sur la ville et sur ceux que la ville admirait. Pour lui plaire, les poètes avisés caricaturaient sur la scène les hommes du jour, politiciens diserts et intéressés, philosophes subtils, aux théories inquiétantes, sophistes infatués, auteurs à la mode, musiciens novateurs et raffinés, tous ceux en un mot dont les citadins s'engouaient, mais qui semblaient prodigieusement grotesques à ces braves paysans d'xVthmonon ou de Chollidae. Nos campagnards n'avaient pas de plus grand plaisir que de les couvrir de leurs huées vengeresses.
(1) AaiSTOPHAiiE, Paix, 531.
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Cette alliance tacite entre la démocratie rurale et la comédie nous apparaîtrait sans doute bien plus clairement, si nous possédions encore un certain nombre des pièces qui furent jouées à Athènes dans les deux premiers tiers du v® siècle. Il est bien probable, en eflFet, que le paysan, qui était à l'origine Tacteur et le chorente attitré de la comédie, dut continuer à y jouer un rôle important dans les drames de Chionidès et d'Ecphantidès, de Magnés etde Cratinos, de Cratès et d'Hermippos. Malheureusement, toutes ces pièces sont perdues, et le peu que nous en savons ne se prête pas à des conjectures suffisamment probables. Mieux vaut donc nous en tenir à Aristophane, le seul dont nous puissions parler en connaissance de cause.
Il e&t impossible, aujourd'hui, en présence de témoignages contradictoires et sans autorité, de décider s'il était fils d'un père athénien et d'une mère athénienne, condition nécessaire pour posséder, de naissance, le titre de citoyen. Un biographe anonyme
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nous dit bien qu'il appartenait au dème de Kydathénaeon, de la tribu Pandionis (1). C'est là une affirmation précise, qui doit provenir d'actes officiels, et qu'il faut tenir par conséquent pour authentique (2). Mais elle laisse indécise la question de savoir comment Aristophane avait acquis le droit de cité ? Etait-il, comme le veulent d'autres traditions, d'origine étrangère, et le droit de cité fut-il conféré, soit à son père, soit à lui, par un décret de naturalisation, ainsi que l'affirme un biographe (3) ? Nous Tignorons ; et les hypothèses diverses des érudits modernes n'ont pas réussi à fixer les idées sur ce point. Il en est de même en ce qui concerne les relations du poète avec Egine ; car le témoignage qui s'y rapporte dans les Acharniens a été interprété de plusieurs manières (4). Quoi qu'il en soit, nous
(1) Bîogr. anon. Didot, XI, 1. 1 et 3. Cf. XV.
(2) Kaibel, art. AristophaneSy n° 12, p. 971, dans Pauly- Wissowa.
(3) Biogr. anon. Didot XI, 1. 30-35. Cf..XlV.
(4) Acharniens, 651-653. Quelques commentateurs veulent que ce passage se rapporte, non à Aristophane, mais àCallistrate, sous le nom de qui la pièce fut jouée. Cela me parait inadmissible. Le véritable auteur était certainement connu de la majorité du public, et il serait par trop invraisemblable qu'Aristophane eût donné à son prête-nom le rôle et Fimportance que ce morceau lui attribue. Ce qui est dit là, il n'a pu le dire que de luimême. Il y a donc lieu de croire qu'Aristophane avait reçu un lot de terre à Egine, comme clérouque, lors de
4i INTRODUCTION
pouvons être à peu près assurés, du moins, qu'au temps où Aristophane débuta comme poète comique, il était considéré comme citoyen athénien et inscrit sur les registres du dème de Kydathénaeon.
Ce dème était un des quartiers d'Athènes ; mais on sait que l'inscription dans un dème n'impliquait pas qu'on y résidât (1). Certains indices, tirés des pièces mêmes d'Aristophane, ne permettent guère de douter que, dans son enfance au moins, il n'ait beaucoup vécu à la campagne, parmi les paysans de l'Attique. Philippe, son père, a dû être un de ces petits propriétaires laborieux, qui, avec quelques esclaves, exploitaient leur domaine, planté de vignes et d'oliviers, aux environs d'Athènes. Les hommes de cette classe sont ceux que le poète s'est plu à mettre en scène, sous les noms de Dikéopolis, de
rexpulsion des Eginètes en 431. Son âge n'est pas une objection, puisque nous ne savons ni quel âge exactement il avait en 431, ni si la loi ou Tusage interdisait d'attribuer un lot de terre à un mineur. Quant à la chicane juridique de Mûller-Strûbing [Aristoph., p. 607), elle me semble dénuée de valeur : Aristophane plaisante ; il est puéril de discuter ses paroles comme un texte de loi. Aristophane était donné pour un clérouque d'Egine par Théogène dans son écrit Trepl A'^^vr^; (Schol. Platon, ApoL, 19 c).
(1) Alcibiade, qui était du dème des Scambonides, avait son domaine dans le dème d'Erchia (Ps. Platon, Alcib. maj., p. 123 c.).Les clérouques continuaient à faire partie de leur dème (Schœmann-Lipsius, GriecK Alterthûmer^ II, p. 100).
Strepsiade, de Trygée ; il en a formé le chœur de la Paix, celui des Laboureurs, Visiblement, dans la première partie de sa vie surtout, il a pour eux une prédilection. Ses comédies sont remplies d'allusions à leurs mœurs, à leurs travaux et à leurs passetemps. Et ces allusions sont si précises, si variées, si évocatrices de la réalité qu'elles semblent bien impliquer une connaissance directe des choses. On se dit que le poète a dû voir, dès son enfance, le paysan chez lui, au coin de son feu en hiver, devant sa maison en été, près des ruches bourdonnantes et du puits entouré de violettes. II est au courant des habitudes de la campagne, de la culture des champs et de colle des jardins, de tout ce que le cultivateur attend ou craint du beau ou du mauvais temps. H sait les noms des arbres, des plantes et des outils, ceux des oiseaux qui se cachent dans les haies ou qui volent par les champs ; il n'ignore pas en quelle saison le raisin se dore et se gonfle, plus ou moins précoce selon les espèces et les variations de la température (1). Et non seulement il connaît toutes ces choses, mais on sent qu'il en a le goût et qu'il aime à en parler ; il est pénétré d'un sentiment vif de la nature, qui n'est pas le rêve d'un citadin lassé, mais qui semble fait de souvenirs et d'impressions per-
(I) AcharnienSy 32-36; 241-279; 872 et suiv.; NuéeSy 43- 50 ; Paix, 533-538 ; 556-600 ; 1000-1006 ; 1128-1170 ; Oiseaux, 227-304 ; 576 et suiv.
Jft ISTBODLCTION
sonnolles. Comment ne pas conclure de là que le fulur poète a dû vivre de la vie rustique, à l'âge où l'on remarque tout, et où se multiplient ces sensations vives qui déterminent le tour de l'imagination?
Tout nous porte donc à croire que sa prédilection pour la démocratie rurale doit être attribuée d'abord, non à la réflexion ni à des influences subies au temps de ses débuts, mais à ses origines mêmes. Il l'a aimée parce qu'il en était le fils, parce qu'il avait vu de ses yeux et qu'il sentait dans sa propre conscience tout ce qu'elle valait.
Mais il faut bien remarquer que cette démocratie rurale n'a jamais constitué un parti organisé dans l'Etat atliénien, et que, par suite, n'ayant pas eu de programme de réformes, elle n'a pu en fournir aucun aux poètes qui interprétaient ses sentiments. A aucun moment du V siècle, nous ne la voyons se donner un chef ni intervenir dans les afl"aires publiques comme une force distincte et disciplinée. Le plus souvent, elle s'abstenait. Lorsqu'elle agissait, c'était il titre d'appoint, en apportant son concours aux partis qui, dans telle circonstance, représentaient le mieux ses sentiments. Mais il fallait, pour cela, des raisons pressantes, qui la décidassent à sortir de son indilTérence naturelle.
Aristophane, comme les autres poètes comiques du temps, n'a donc pu lui emprunter que des sug-
gestions obscures, ou, pour mieux dire, des tendances instinctives, qu'il a précisées et formulées par lui-même, çt sous sa propre responsabilité. Pour apprécier cette élaboration personnelle, il faut étudier son éducation urbaine et ses relations avec les partis qui intervenaient alors dans la vie publique.
C*est de 431 à 427 environ, c'est-à-dire dans les premières années de la guerre du Péloponèse, qu'il acquit l'éducation spéciale dont un poète comique ne pouvait alors se passer.
Il débuta en effet en 427, fort jeune encore, et sa première pièce semble avoir obtenu au moins l'approbation et les encouragements de quelques bons juges (1). D'ailleurs, elle n'eut même pas été admise au concours, si elle avait été l'œuvre d'un débutant, absolument inexpérimenté. Dès ce temps donc, Aristophane savait à peu près son métier, et cela ne permet pas de douter qu'il n'eût déjà fréquenté, depuis quelque temps, le monde où on pouvait rapprendre.
Quel était ce monde ? Ce n'était pas, à coup sûr, celui dont nous venons de parler, ce milieu rustique, où s'était sans doute écoulée son enfance. La comédie, en ce temps, était devenue une œuvre d'art
(1) Nuées, V. 528.
OTRÛDUCTION 19
fort complexe, qui avait ses fornaes traditionnelles, ses inventions ordinaires, et dont la fantaisie même était assujettie à certaines habitudes. Outre le texte versifié, elle comportait des chants, des danses, un spectacle varié, toute une organisation de masearadie et de mise en scène. Quel que fàt le génie d'Aristo^ phane, il ne pouvait s'initier à cette # pratique qu'en fréquentant les gens qui en avaient l'expérience et en se mettant à leur école.
Or, il n'est pas douteux qu'il n'y eut alors en Attique de véritables spécialistes de la comédie : les uns, poètes et acteurs à la fois, les autres simplement acteurs, d'autres encore plutôt chanteurs, danseurs, costumiers, entrepreneurs et organisateurs de spectacles ; en somme, tout un monde de bouffons et de mimes, qui se prêtaient mutuellement le concours de leurs talents divers, et par la collaboration constante desquels la comédie était devenue peu à peu l'œuvre d'art, vraiment harmonieuse dans sa bigarrure paradoxale, que nous admirons encore dans les textes subsistants. Dans une ville comme Athènes, ces gens de même goût et de même métier devaient nécessairement se connaître, se rencontrer ; tantôt amis et collaborateurs, maîtres et disciples, tantôt rivaux et ennemis. A peine savons-nous quelque chose de ces amitiés et de ces inimitiés par certaines allusions d'Aristophane et par les notes des commentateurs anciens qui les ont expliquées, sou-
INTRODLCTION
vent sans les bien comprendre eux-mêmes et en essayant de deviner ce qu'ils ignoraient. En général, faute de correspondances, de mémoires, de bibliographies détaillées, ces dessous de la vie littéraire d'Athènes nous échappent. Ce n'est pas une raison pour méconnaître l'importance qu'ils ont eue dans la formation intellectuelle et morale d'Aristophane.
Ce monde de la comédie n'était aucunement tenu à distance par la haute société athénienne, la plus ouverte, la plus mélangée, la plus égalitaire qu'il y ait jamais eu.
Nous trouvons de précieux témoignages à ce sujet chez Xénophon et chez Platon. Le Banquet de Xénophon est censé avoir lieu en 421, dans la maison du riche Callias, fils d'IIipponikos, c'est-à-dire chez le représentant d'une des grandes et riches familles athéniennes. Or, nous y voyons figurer des gens de toute sorte, des riches et des pauvres, des philosophes et des ignorants. Assis à la môme table, ils s'entretiennent familièrement, en compagnie d'un bouffon de profession, venu sans être invité, mais admis libéralement, et qui se mêle à la conversation. Même un mime syracusain, appelé là pour donner une représentation orchestique, entre en propos avec les convives, opine à son tour sur le sujet débattu, et enfin se permet d'adresser à Socrate des plaisanteries fort déplacées, sans être ni expulsé, ni
môme rappelé à l'ordre. C'est l'égalité et la liberté poussées à un degré que nous avons peine à comprendre.
Les Mémorables, \' Economique nous représentent les mêmes mœurs, Socrate y aborde qui bon lui semble, interroge, discute, se fait écouter partout; sa façon de vivre, telle qu'elle nous est là dépeinte, eftt été impossible dans tout autre milieu.
Il en est de même chez Platon. L'Athènes qu'il nous met sous les yeux est une sorte de lieu de conversation, où tout le monde est censé se connaître, et où chacun a le droit de se mettre en relation avec ceux qu'il rencontre. Son Banquet, en particulier, image d'une réunion plus ou moins fictive, tenue chez Agalhon en 416, a cet intérêt tout spécial qu'il nous fait voir Aristophane lui-même dans la société athénienne. Nous ne connaissons pas, il est vrai, la condition de tous les convives ; mais nous entrevoyons là le même mélange de classes et de professions ; et Aristophane n'y figure aucunement en état d'infériorité.
Nous pouvons donc êtfe assurés qu'il ne fut pas le moins du monde isolé, soit à ses débuts, soit plus tard, ni confiné dans un milieu spécial. Dès sa jeunesse, il a certainement vécu, dans Athènes, en plein mouvement des esprits, en pleine liberté de propos, en pleine communication d'idées. Ce n'est
22 iNnoeccrïoN
pas ici le lieu d'insister surrinfloenoe que la vie urbaiae, ea son effervescence et sa mobilité, a exercée sur son art : il n'est pas un seul de ses lecteurs qni ne seate, à chaque ^i^ de ses œuvres, œ qu'il a dû à la rue, à l'agora, au port, aux rencontres et aux réonioûs. Tout ce qu'il y a de réalité dans son théâtre vient de là, et sa fontaisie même s'en inspire largement. Mais nous ne nous attachons en oe moment qu'à ses relations avec les partis, et c'est à ce point de vue seulement que nous voalotts considérer ici son contact avec la société urbaine.
Les Athéniens étaient par nature frondeurs et malins. C'était un besoin pour eux que de chercher les dessous des choses, d'imaginer des explications nouvelles, d'attribuer aux hommes politiques des motifs i secrets. On se faisait une réputation d'esprit fin et clairvoyant, lorsqu'on avait trouvé, en ce genre, mieux que les autres. Et oe n'étaient pas les ennemis déclarés de la constitution m les advarsaires des chefs populaires, qui peut-êlre se plaisaient le plus à ces médisances. Le parti oligairchâquc prtçrement dit comptait des théoriciens et des hoœRimes d'Etat, qui opposaient doctrine à doctrine et poiitiqîie à politique. Mais les médisances personnelles, les explications malveillantes ne venaient p»s d'asx pardc^iilièrement. Elles naissaient dans tes coMversatioos quotidiennes, dans les cercles, sans étstinctioii de partis. C'est de là inoontestoWeanent que sent iss»es
1XTR0MJCTI<ÎN
nombre d'accusations contre Périclès et ses amis, qui aboïKièrent e( prirent lorce^ à partir d« 443 surtout, lorsqu'il n'eut plus en fece de lui d'opposition organisée, après l'exil de Thucydide, fils de Mélésias. On se mit alors à dire que Thomme d'Etat obéissait aux caprices d'Aspasie, que la belle Milcsienne lui composait même ses discours ; on parla des malversations de Phidias, commises avec sa complicité ; on le rendit responsable des hardiesses d'Anaxagore ; et lorsqu'il eut fait la guerre à Sparte, on répandit le bruit qu'il l'avait faite pour dissimuler ses dilapidations et pour échapper à une condamnation certaine (1). Vrais ou faux, ou encore vrais et faux à la fois, nous voyons que ces propos coururent alors de bouche en bouche, qu'ils trouvèrent crédit dans l'opinion, et qu'enfin ils eurent même des consé- <juences graves.
La comédie en général, et celle d'Aristophane en particulier, en fit toujours son aliment de prédilection. Mais cela ne nous autorise pas du tout à la considérer comme l'interprète attitrée d'une opposition anticonstitutionnelle. Vivant de satire, elle répétait simplement sur la scène ce qui se disait couramment
(i) Plutarquk, Périclès, c. xiii. En rapportant ces diffamations aux poètes comiques, Plutarque a bien compris qu'ils les avaient eux-mêmes recueillies dans les entretiens quotidiens : Ss^àfievoi 8s tov Xd^ov o\ xio{jlixol icoXXy;v àaiX^eiav aùxoû xaxetnceSaaav..
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24 IISTR0DUCT10>'
par la ville. Il est vrai qu'en répétant ainsi ces propos légers, elle leur donnait biëa'^pliiSlie force et de consistance, à tel point qu'elle les a parfois imposés à l'histoire. C'est le privilège des véritables œuvres d'art de faire vivre ce qu'elles ont une fois mis en lumière. Mais, à l'origine, les éléments qu'elles s'approprient et qu'elles immortalisent étaient bien loin d'avoir la valeur qu'on leur attribue plus tard à cause d'elles.
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Il ne faut pas méconnaître cependant qu'il y avait dans Athènes, au temps où Aristophane composait ses premières comédies, un groupe oligarchique, qui détestait la démocratie ; que ce groupe comptait des représentants notables dans la société ; que le poète a pu les connaître, les entendre parler, recueillir au moins quelques-unes de leurs idées ; qu'il a eu peut-être, parmi eux, des amis et des patrons ; et par conséquent, il y a lieu d'étudier de près, autant que nous pouvons le faire aujoud'hui, ses relations avec eux (1).
L'aristocratie athénienne avait constitué assez longtemps, après les guerres médiques, un parti organisé, dont Cimon, fils de Miltiade, fut le principal chef. Ce parti acceptait la démocratie de Solon et de Clisthène, mais il apportait dans la con-
(1) Auguste Couat, dans Touvrage cité plus haut, a cherché à établir que les poètes comiques à Athènes auraient été vraiment les clients, sinon les parasites de Taristocratie, qui les aurait tenus entièrement sous sa dépendance. C'est sur ce point que je me trouve principalement en désaccord avec lui.
26 I^TRODUCTIo^
duite dès affaires ses traditions, et il essayait d'y faire prévaloir un principe conservateur.
On sait comment il fut abattu par les réformes démocratiques d'Ephialte et de Périclès, par la diminution des pouvoirs de TAréopage, par Texil de Cimon (I). Toutefois, il semble avoir repris quelque force dans les années qui suivirent la mort de Cimon, entre 449 et 443. Ce fut le temps où eurent lieu, à la tribune, les luttes mémorables dont Plutarque nous a conservé le souvenir, entre Périclès, chef incontesté du parti populaire, et le successeur de Cimon, Thucydide, fils de Mélésias, le principal orateur du parti adverse. Ces luttes se terminèrent, en l'année 443-442, par la victoire de Périclèé, qui obtint contre son adversaire une sentence d'ostracisme (2).
Le parti aristocratique en fut désorganisé pour longtemps (3). Ni pendant les dernières années du gouvernement de Périclès, ni même après sa mort, lorsque Tinfluence directrice passa aux mains d'hommes bien inférieurs à lui, il ne réussit à faire de nouveau figure dans les débats publics. Nicias, qui traduisait quelquefois ses idées à la tribune, n'était pas un homme d'action ni un chef, à proprement parler. En réalité, la force latente du parti se
(!) Aristote, Républ. des Athéniens , c. xxm-xxvi.
[t) Ed. }AETE^,GeschichtedesAUerthums,iAY>?' 407-409. (3) Plutarque, Périclès, c. xiv.
concentrait alors en quelques hommes, qui se tenaient à l'écart et qui attendaient l'heure. On peut citer, comme le plus connu d'entre eux, l'orateur Antiphon .
De temps en temps, sortait de ce cercle quelque écrit mordant, où les vues du parti étaient exposées avec la vigueur un peu sèche cpi caractérisait alors la prose attique. Nous en possédons un spécimen remarquable dans le Traité de la République des Athéniens, faussement attribué à Xéuophon. L'auteur est un aristocrate, hautain et intransigeant, qui se propose de dissiper, par son âpre logique, ce qu'il considère comme les illusions des modérés de son parti. A ceux qui admettaient que la démocratie athénienne pouvait être réformée, il oppose la négation la plus décidée. II démontre, avec un sang-froid imperturbable, cpi'elle suit simplement la loi de sa nature, qu'elle est ce qu'elle doit être, ce que la force des choses exige qu'elle soit, et qu'elle ne peut pas être autrement. C'est l'argumentation la plus dere, la plus inflexible, la plus insolente qu'on ait jamais écrite (1).
Il est bien difficile de croire qu'Aristophane ait pu enfa-er et se plaire dans l'intimité de tels personnages. Son esprit enjoué, sa fantaisie exubérante, ses folles saillies ne pouvaient guère convenir à ces théoriciens ; et leur gravité doctrinaire n'était pas
(1) On reviendra plus en détail sur cet écrit, à propos 4es Cavaliers, au chapitre ii.
faite non plus pour charmer ce jeune poète, à la verve étincelante et capricieuse. Au reste, lorsqu'on prend la peine de comparer les quelques idées, ou ébauches d'idées, qui forment toute la doctrine politique de ses pièces, avec les théories oligarchiques telles que nous pouvons encore les reconstituer en partie, on s'aperçoit vite qu'elles en diffèrent sensiblement. C'est une comparaison qui doit être faite pour chaque pièce séparément, avec citation à l'appui ; mais le résultat général peut en être énoncé dès à présent. Incontestablement, il y a, çà et là, une influence indirecte de quelques-unes de ces théories sur la pensée du poète ; mais, toujours, ces théories nous apparaissent, à travers ses drames, très sensiblement modifiées, non seulement dans leur forme, ce qui va de soi, mais dans leur esprit même.
En réalité, si Aristophane a été en commerce, comme cela est probable, avec nombre de membres de l'aristocratie athénienne, ce n'est pas, à coup sûr, avec ses théoriciens, et nous ne devons en aucune façon nous le figurer comme recevant un mot d'ordre (les chefs du parti, ni comme choisi par eux pour interprète officieux. La comédie n'avait rien à faire avec les complots, et on peut affirmer sans hésitation qu'elle n'a jamais lié partie avec les hétairies révolutionnaires.
Mais il ne faut pas oublier que cette aristocratie, à côté ou au-dessous de son état-major, comprenait
une grande quantité de gens de tout autre humeur ; et, parmi ceux-là, au premier rang, une jeunesse joyeuse, aimant le plaisir, les réunions bruyantes, et prête à faire bon accueil à quiconque Tamusait. C'est cette jeunesse, précisément, qu'Aristophane, jeune lui-même, débordant de gaîté, fort libre sans doute en ses mœurs et en ses propos, a dii fréquenter surtout ; c'est elle qu'il a mise en scène dans ses Cavaliers, Sa comédie, en ce qu'elle a de politique, procède bien plus de leurs conversations que des théories indiquées plus haut. Et si quelc|ue chose de ces théories s'y retrouve cependant, c'est que ces jeunes gens, dans leurs entretiens passionnés, désordonnés, indiscrets, ne pouvaient guère manquer de répéter parfois entre eux ce qu'ils avaient entendu dire aux graves personnages qui leur servaient de maîtres et de docteurs. Ils le répétaient avec la vivacité, avec l'exagération paradoxale, avec la fantaisie outrancière de leur âge. Ils en tiraient mille moqueries contre les chefs du peuple, contre les politiciens de la démocratie ; et ce peu de doctrine servait de soutien à leurs propos frondeurs et à leurs satires personnelles. Seulement, on est en droit de croire qu'ils n'approfondissaient guère les théories, et qu'ils se plaisaient bien plus à tous les bruits malveillants, aux anecdotes scandaleuses, aux faits divers, vrais ou faux, qui rendaient leurs adversaires ridicules ou haïssables. Voilà le foyer où s'alimen-
tait la flamme brûlante de la c<»aédte. Ces! de ce feu, sans cesse attise par Tesprit attique, que jaillissaient à foison les étincelles qa*on voit encore tourbillonner dans les comédies d'Aristophane.
Toutefois il ne faudrait pas croire, là-dessus,. qu'Aristophane ait été le porte-parole docile de cette jeunesse même. Sa libre nature, plus encore peutêtre par spontanéité d'imagination et d'esprit que par indépendance de caractère, répugnait à tout asservissement. Les suggestions qu'il a reçues du milieu aristocratique se sont d'ailleurs mêlées en lui aux traditions et aux instincts de la démocratie rurale, dont il a été question plus haut. Et, assurément, il n'est pas résulté de là une combinaison stable, pondérée, définitive, mais plutôt un mélange inconstant, très original et très personnel, soumis, non seulement aux influences des événements et aux variations de l'humeur, mais aussi à cette force intime des inventions dramatiques, qui s'imposent parfois à leurs créateurs mêmes et mènent secrètement le poète, alors qu'il semble les conduire très savamment.
Aristophane a-t-il eu, d'ailleurs, parmi ses amis de la haute société athénienne, des patrons à proprement parler ? Avouons que nous n'en savons rien et (ju'il y a là une lacune regrettable dans nos connaissances. D'une manière générale, il ne paraît pas du tout invraisemblable que les poètes comiques d'Athènes aient cherché, lorsqu'ils débutaient, à se
faire des protecteurs parmi les personnages capables de leur prêter appui. Ils pouvaient en avoir besoin, soit pour se faire recommander à Tarchonte qui donnait le chœur comique, soit pour se garantir contre les conséquences fâcheuses qu'une satire trop hardie risquait toujours de leur attirer. Cratinos, au temps de sa jeunesse, semble avoir recherché le patronage de Cimon (I) ; Téléklidès, plus tard, se donnait pour Tami de Nicias(2). En ce qui concerne Aristophane, rien n'indique qu'il ait été le client d'aucun personnage connu. Mais il serait fort possible qu'il l'eût été sans que nous le sachions. La question doit être indiquée, bien qu'elle ne puisse plus aujourd'hui être résolue (3).
(1) Gratinos, Les Archiloques, fragment 1, Kock.
(2) TÉLÉKLIDÈS, fragment 41, Kock.
(3) G. Gilbert, Beitrxge, p. 74, considère, lui aussi, la comédie, au temps de la guerre du Péloponèse comme « l'organe d*un parti », du parti des grandes et riches familles, qui la tenait dans sa clientèle par les chorégies. On voit déjà, d'après ce qui précède, et on voira mieux encore par la suite, en quoi ma manière de voir se distingue de la sienne, qui n'est pas entièrement inexacte, mais qui me paraît manquer de nuances. Le savant historien oublie que les chefs du parti démocratique, Périclès par exemple, et certainement beaucoup d'autres de même que lui, ont exercé, eux aussi, des chorégies, sans que nous puissions cependant saisir la trace de comédies qui leur auraient été favorables. D'ailleurs, choisir les pièces était l'affaire, non des chorèges, mais de l'archonte.
En face du groupe aristocratique, variable en son organisation et vaguement dclimité, la démocratie ne constituait pas, à proprement parler, un « parti ». Elle était l'Etat lui-même, le corps des citoyens tout entier. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, il y avait dans cette dcmocralie des groupes.de tendances et de caractères divers, qui, sans se concentrer ni s'organiser, exerçaient tour à tour une influence plus ou moins forte sur l'action commune de la cité.
Cet état de choses était favorable au\ ambitieu\ qui savaient se faire bien venir de la foule, Un parti constitué suppose une certaine discipline. Or, toute discipline contient, en quelque mesure du moins, l'essor prématuré des individualités envahissantes. Mais, devant une multitude émiettée et comme inorganique, le premier venu, s'il avait une intelligence nette, de la hardiesse, quelque vigueur ou quelque adresse de parole, et, par-dessus le marché, peu de scrupules, pouvait devenir grand homme en un
jour. II s'agissait de saisir une occasion, de frapper un coup inattendu, d'attirer sur soi brusquement l'attention et la faveur. Aussi Athènes, au temps de la guerre du Péloponèse, devint-elle un théâtre exceptionnellement approprié aux politiciens.
C'est parmi eux que se révéla l'homme auquel Aristophane a fait, pendant la première période de sa carrière dramatique, la guerre la plus retentissante et la plus acharnée, Cléon, fils de Cléénète. Il est le plus connu des démagogues de ce temps. C'est à propos de lui qu'on peut le mieux expliquer et résumer les sentiments d'Aristophane à l'égard des politiciens, durant ses années de début (I).
Cléon appartenait par ses origines à cette démocratie urbaine dont nous avons marqué plus haut le caractère. Son père semble avoir fait fortune dans l'industrie: c'était, nous dit-on, uncorroyeur, ce qui signifie sans doute qu'il possédait un ou plusieurs ateliers de corroirie, où des esclaves travaillaient à son profit. Sa maison était donc nécessairement en relations commerciales avec quelques-uns des prin-
(i) On trouvera dans Busolt, Griech. Gesch,, III, 2® partie, p. 988, note 3, un résumé précis et suffisamment complet des principaux travaux dont Cléon a été l'objet et des ju* genients divergents qui ont été portés sur lui. Quelques traits cependant ne me paraissent pas assez nettement indiqués.
â4 INTRODUCTION
cipaux marchés de peaux, où s'approvisionnait l'industrie attique, par exemple avec Cyrène et l'Italie méridionale (1). Les industriels tels que lui devaient, avoir, par conséquent, des bureaux et des magasins au Pirée, et ils vivaient en contact avec la population du port. Voilà le milieu où grandit le jeune Cléon. Nul doute qu'il n'ait reçu d'ailleurs l'éducation que recevaient alors les jeunes Athéniens des classes aisées. Mais son naturel semble avoir été dur, fougueux, dominateur, et la grâce légère de l'atticisme lui demeura étrangère.
Suivant un témoignage de Théopompe, obscurément rapporté par un scoliaste, il aurait voulu servir parmi les cavaliers athéniens ; mais il y aurait été mal accueilli, peut-être repoussé, en tout cas humilié par certains dédains aristocratiques, et, dès lors, pour se venger, se serait jeté dans le parti populaire (2). Rien n'est moins certain que cette anecdote, où l'on sent trop l'interprétation malveillante du parti adverse.
Ce que nous savons, c'est qu'il débuta dans la vie publique vers la fin de la vie de Périclès. Il apparaît alors parmi ceux qui harcelaient et décriaient quotidiennement le vieil homme d'Etat. Opposition âpre et infatigable, qui réunissait des hommes d'opinions diverses. Quant à lui, démocrate de naissance,
(1) Hermippe, fragment 63, v. 4 et 6, Kock^
(2) Scol. Cavaliers, 225, 226.
ll^TRODucTI0^ 35
il épousait les soupçons, les haines, les jalousies de la démocratie avancée. A l'aide des mécontentements qui fermentaient alors dans la foule, « il s'avançait peu à peu », nous dit Plutarque, « vers la possession du pouvoir » (1). Dès 431, lors de la prenaière invasion des Péloponésiens en Attique sous le roi Spartiate Archidamos, il fut un de ceux qui attaquèrent avec violence les temporisations de Périclès, et le poète comique Hermippos put dire, en 430, que celui-ci « avait reçu un bon coup de dent de Tenragé Cléon » (2). En cette môme année 430, lorsque le peuple, dans un accès de colère, se donna la satisfaction de mettre son chef en jugement et de le condamner, il fut peut-être un des accusateurs (3).
(1) Plutarque, Périclès, «;. xxxiii, probablement d'après Ephore. Peut-être avait-il été déjà un des accusateurs d'Anaxagore, le principal étant Thucydide, fils de Mélésias (SoTiON, dans Diogène Laerce, II, 3, 12). Le témoignage n'est pas très sûr, mais les raisons qu'on y oppose «ont faibles. Ed. Meyer, Geschichte des Alterthums, t. IV, § 531, note.
(2) Hbriuppe, fragment 46, Kock. Cf. Plutarque, pass. cité.
(3) Plutarque, PéricUs, c. xxxv, d'après le témoignage d'idoménée. Ed. Meyer. (ouv. cité, t. IV, § 556) tient ce témoignage pour dénué d'autorité ; Busolt, Gnec/i. Gesc/i., III, 2« partie, p. 953, note 5, penche vers la même opinion. Il est certain qu'ldoménée est un témoin suspect. Toutefois son assertion n'a rien d'invraisemblable en ellemême. Si Théophraste et Héraclide de Pont nomment d'autres accusateurs (voy. Busolt, pass. cité), cela n'implique point contradiction.
C'était en effet en accusant les hommes puissants (jue les jeunes gens ambitieux témoignaient de leur zèle pour l'intérêt public et se recommandaient à la faveur du peuple.
La condamnation de Périclès, bientôt suivie de sa mort, en 429, ouvrit la porte aux politiciens de second ordre. Cléon fut de ceux qui se ruèrent alors à Tassant du pouvoir (I).
Il semble avoir eu en partage certaines qualités d'orateur, et même d'homme d'Etat, qui, en s'associant à ses défauts, non seulement les dissimulèrent en partie, mais les rendirent môme quelquefois agréables au peuple. Une assurance imperturbable, une voix puissante qui remuait la foule, une sorte de sans-géne qui scandalisait les gens comme il faut, mais qui ne déplaisait pas à la multitude. Ses clameurs môme, sa gesticulation véhémente, les injures qu'il lançait à ses adversaires, tout cela réuni
(1) Le scoliaste de Lucien, Timon, 30, dit de lui : '0 8s KXswv 8r){xaYWY°^ ^'^ *AOT)va'!a)v, TTpOfJTa; «utwv ïtzzol exr^. Cléon étant mort en 422, la période de sept ans doit commencer en 429. Le premier auteur de cette supputation a dû prendre, comme point de départ, la mort de Périclès, et non, comme le croit Busolt (ouv. cité, p. 998, note 1), l'entrée supposée de Cléon au Sénat en 428-7. De loin, Cléon a dû paraître le successeur immédiat de Périclès, et il l'a peut-être été en elTet. Il ne faut pas donner trop d'importance à la « succession des trois marchands >», que l'on accepte, bien docilement, sur la foi d'Aristophane (CavalierSf 129).
faisait qu'il ne ressemblait à personne. Ajoutons qu'il possédait une intelligence claire, apte à simplifier les choses, une logique tranchante, qui procédait volontiers par déductions inflexibles, et qui imposait ses conclusions par une rigueur systématique. Thucydide nous dit qu'il était très violent et qu'il savait mieux que personne persuader le peuple (1 ) ^ La persuasion elle-même avait chez lui quelque chose de violent. Elle provenait de l'élan brutal de son argumentation, qui, s'attachant à quelques idées absolues, écartait les considérations multiples où s'attardent les esprits étendus et réfléchis. Il avait, sur ses adversaires, modérés et politiques, la supériorité de fait qu'ont les dogmatiques intransigeants lorsqu'ils s'adressent à un public indécis et d'ailleurs épris des idées qui semblent claires. Il savait dégager, du milieu des sentiments confus de la multitude, certains principes, qu'il formulait en termes impérieux, et, en les énonçant ainsi, il donnait un corps aux passions populaires, dont il se faisait le serviteur pour dominer l'Etat (2).
Au dedans, sa politique tendait à détruire ce que les classes supérieures gardaient encore d'influence. Aristote le juge d'un mot très expressif : « C'est lui,
(1) Thucydtde, II, 36.
(2) Ce caractère de logicien dur et brutal me paraît ressortir très vivement des discours que lui prête Thucydide dans l'affaire des Mityléniens ; j'y reviendrai plus loin.
dit-il, qui semble avoir le plus contribué à corrompre le peuple par ses propres instincts (1). » Ce jugement est sans doute celui des adversaires de Cléon ; mais il est difficile de douter qu'à tout prendre il ne soit à peu près juste. Il ressort en effet de l'histoire de cette période que l'institution démocratique s'y altéra de plus en plus, par le développement des instincts dangereux qu'elle portait en ellemême ; et, comme Cléon fut alors l'homme d'Etat le plus écouté du peuple, il est certain qu'il contribua grandement à cette altération. C'est du reste ce que dit également Thucydide, en caractérisant les politiciens qui succédèrent à Périclès : il fait remarquer que celui-ci conduisait vraiment le peuple, au lieu de se laisser conduire par lui. « Au contraire, ajoute-t-il, ceux qui vinrent après lui, n'ayant pas de supériorité marquée les uns sur les autres et désirant pourtant se surpasser mutuellement, durent s'efforcer de plaire à la multitude, et ils lui laissèrent diriger les affaires (2). » Cela, il est vrai, n'est pas dit spécialement de Cléon ; mais Cléon, à n'en pas douter, est le premier visé par cette observation décisive. Flatter la démocratie, en se faisant le complaisant de ses instincts, qui d'ailleurs étaient probablement aussi les siens, tel était le fond de sa
(i) Aristote, République des Athéniens^ c.^xxviii. (2) Thucydide, II, 6d, iO.
politique (1). Ajoutons-y les accusations incessantes devant les tribunaux, par lesquelles il se faisait une réputation de Vigilance et de dévouement au bien public, en même temps qu'il entretenait les soupçons auxquels le peuple n*était que trop porté (2).
Au dehors, il tendait à exciter incessamment Tambition imprudente d'Athènes. La prépondérance maritime, dont Périclès voulait qu'on se contentât, ne lui suffisait plus. D'accord avec les sentiments secrets du peuple et surtout des gens du Pirée, il faisait briller à leurs yeux la vision flatteuse ou le rêve décevant d'un grand empire. Et dans ces questions, où la prudence, la mesure, le discernement du possible eussent été si nécessaires, il portait son intransigeance habituelle. Il n'admettait ni les ména-
(1) C'est ce qui ressort des quelques faits précis qui nous sont connus. L'élévation du salaire des juges, quoi qu'on en ait dit, ne répondait pas à un autre dessein (Aristophane, Cavaliers, 255; Scol., Guêpes, 88). Se rappeler aussi le rôle de Gléon dans les pourparlers de 425 (Thucydide, IV, 22.)
(2) Aristophane, Cavaliers, 256. La question de savoir si Cléon était de bonne ou de mauvaise foi, intéressé ou court d'esprit, me paraît secondaire. L'histoire est juge, non de sa conscience, mais de son rôle. Ceux qui ont cherché à le réhabiliter auraient dû essayer de montrer une circonstance au moins où il ait exercé sur le peuple une inlluence utile. S'il l'a, au contraire, toujours poussé du côté où il inclinait secrètement, le jugement d'Aristole et celui de Thucydide sont justifiés.
gements ni les insuccès. Thucydide déclare formellement qu'il resta jusqu'à la fin le principal obstacle à la paix, du côté des Athéniens (1). « Mon but, dit le Paphlagonien à Démos dans les Cavaliers, c'est de te faire régner sur tous les Grecs (2). » Si le mot nest pas historique, il résume du moins la politique que dut professer Cléon. Les gens de mer, et tous ceux qui vivaient à Athènes du commerce avec rétranger, avaient au fond le désir et le besoin d'extension incessante, qui semblent être, par une loi naturelle, ceux des grandes puissances maritimes. Cléon flattait cet instinct, comme il flattait tous les instincts populaires. Il montrait ce rêve comme sûrement réalisable, à la seule condition qu'on ne cédât jamais, et qu'on se gardât bien de relâcher, au nom de vains scrupules d'humanité, l'autorité « impériale » , créée par les événements eux-mêmes et par la force des choses. C'était le théoricien d'une domination toujours croissante, établie et entretenue au moyen d'une énergie inflexible.
(1) Thucydide, V, 16.
(2) Aristophane, Cavaliers, 797.
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Aristophane ne pouvait pas ne pas ôtre l'adversaire déclaré d'un tel homme et de ceux qui lui ressemblaient. II Tétait par nature, indépendamment de tout grief personnel, et presque sans réflexion.
Le dissentiment, entre eux, portait d'abord sur les choses essentielles de la politique. Aristophane, nous avons dit plus haut pour quelles causes, appartenait de cœur et d'âme à une démocratie modérée, attachée au sol et aux traditions, ennemie des violences et des témérités, peu sympathique aux discoureurs, et très opposée à ces procès incessants qui troublaient la cité et ne profitaient qu'aux politiciens. Quant aux ambitions conquérantes des gens du Pirée, elles lui étaient totalement étrangères. Comme les gens de la campagne, généralement, il ne comprenait, en fait de guerre, que la guerre défensive, limitée à la protection du territoire (1). Les entre-
(1) Aristophane, Assemblée des femmes, 197. Cf. J. Beloch, Die attische Politik, p. 13, 14.
i2 l>TRODUCTIO>'
prises lointaines, où Athènes prodiguait son sang et son argent, lui paraissaient une sorte de folie criminelle. En somme, tout ce qui constituait le programme politique de Cléon lui était odieux. Dissidence première et ardente, que son imagination vive, sa sensibilité de poète et son âpreté satirique excitaient sans cesse et enflammaient.
Et, sous ce dissentiment, il y en avait un autre, plus profond encore ; un conflit moins politique que moral et national. Le caractère athénien, tel que l'avaient fait la race, la tradition et les événements, subissait une crise, au commencement de la guerre du Péloponèse.
Thucydide, dans le discours qu'il attribue à Périclès et qu'il dit avoir été prononcé par lui dans Thiver de 431-430, a défini ce caractère en l'idéalisant. Ce que l'homme d'Etat loue surtout, c'est la douceur charmante des mœurs athéniennes, l'absence de contrainte, la liberté de la vie privée, exempte de toute surveillance jalouse, une justice bienveillante, un goitt d'élégance simple qui embellissait l'existence, une hospitalité confiante, la bonne grâce aimable el la facilité des relations, enfin une sorte de souplesse native, qui permettait à chacun de réaliser toutes ses aptitudes sans s'assujettir à une discipline dure et triste (1^. Tout cela semble pris sur le fait par un
(1) Thucydide, 1. II, c. xxxvii-xli.
observateur de premier ordre, qui, ayant vécu dans diverses parties de la Grèce, a pu juger après compa* raison. Et si, dans la réalité, ces qualités étaient mélangées de défauts, que l'historien a lui-même notés ailleurs, on ne peut douter en tout cas que le tableau ne soit exact dans l'ensemble. C'était bien là, sauf correction de détail, le caractère d'Athènes vers 431 et ce qui en faisait vraiment une ville unique dans le monde grec. Or, la politique démagogique tendait à l'altérer gravement. Elle apportait avec elle et propageait rapideinent dans la cité les soupçons, les haines, l'esprit de parti. Par la déformation de l'institution judiciaire, elle inquiétait et exaspérait les uns, tandis qu'elle développait chez les autres une malveillance égoïste ; par les excès de pouvoir de l'assemblée, elle transformait la démocratie en despotisme ; enfin, par l'outrance de son impérialisme, ellerendait le peuple tyrannique et quelquefois cruel. Personne n'était plus Athénien à l'ancienne mode qu'Aristophane, bien que très moderne à certains égards, et personne donc ne dut avoir plus vivement que lui le sentiment de cette crise. Comment sa libre et expansive nature, joyeuse et vive, amie des fctes, des gais propos, de la vie facile, n'aurait-elle pas eu horreur de cet esprit sectaire qu'elle sentait grandir autour d'elle ? La démagogie haineuse, les tribunaux méchants, la guerre prolongée pour des intérêts particuliers aux dépens du bien public, c'était de
quoi révolter ce représentant passionné de la vieille franchise, si attaché à son Attique paisible et bienveillante. Sa polémique est issue de là. Et on peut dire qu'elle se ramène à cela tout entière. Car, au fond, lorsqu'il attaquera Euripide, Socrate, et même la musique nouvelle, avec autant de vivacité, ou peu s'en faut, que Cléon ou Lamachos, la cause de sa colère sera peut-être toujours la même. Ce qu'i* défendra contre les novateurs, à tort ou à raison, ce sera toujours le naturel athénien, tel qu'il se le représente, tel qu'il le sent en lui-même, tel qu'il le voit dans la tradition. Il en a aimé comme personne la spontanéité vive, la droiture héréditaire, la simplicité gracieuse, et, sous les dehors moqueurs, la bonté nativQ.
Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue pour bien apprécier ses relations avec les partis. A coup sûr, dans la lutte où il était engagé, il a subi des influences passagères, il a recherché des alliances utiles, il a pu même se prêter parfois à certains desseins politiques. Tout cela demande à être étudié et discuté de près, à propos de chacune de ses pièces. Mais, de prime abord, il est essentiel de se dire, qu'à proprement parler, Aristophane n'a été d'aucun parti. Fils de la campagne et de la tradition athénienne, c'est au nom de la terre natale qu'il parle, et c'est l'âme d'Athènes qu il défend contre ceux qu'il considère comme ses corrupteurs.
ET
DÉBUTS d'aRISTOPHA^E
LES DETALIE>S. LES BABYLOMEÎVS
C'est par la haute comédie satirique qu'Aristophane débuta. Plus tard, il composa, comme d'autres, des pièces où dominait, soit la parodie mythologique, soit la fantaisie pure. Ce fut de sa part, si je ne me trompe, une concession aux circonstances. Par vocation, il s'était tourné, dès le premier jour, vers la censure morale et politique ; il y re\ int le plus souvent qu'il put.
Qu'une certaine ambition des succès retentissants ait eu part à cette vocation, rien de plus vraisem-
blable. Ce genre de comédie avait bren plus de chances de passionner le public, quelque peu blasé déjà sur les simples bouffonneries. On s'y faisait vite une réputation de hardiesse, on s'y érigeait en moraliste et presque en homme d'Etat. C'était ainsi que Cratinos s'était mis hors de pair : imitateurs et rivaux surgissaient autour de lui. Mais l'ambition ne suffisait pas pour jouer ce rôle. Il exigeait évidemment une aptitude spéciale, qui n'aurait pu se développer chez un esprit par trop léger, indifférent aux questions sociales. Reconnaissons donc qu'il y avait chez le jeune Aristophane « une* certaine philosophie », et, sous les jeux de sa fantaisie, plus de sérieux qu'on ne l'aurait cru au premier abord (1).
La première pièce qu'il donna au public fut jouée au commencement de l'année 427 2 . Elle était intitulée Les Détaliens (ol Aai-caXf^; . Pour la faire agréer de l'archonte, le poète, encore inconnu, l'avait cédée à un certain Callistrate, qui la présenta au magistrat
{\) C'est ce que Platon disait dlsocrate : oujsi y^^P svstjri tl; (piXojooia xt\ toù àvopo^ oiavota {Phèdre, p. 279 b). Avec la nuance discrète et la réserve qu'il contient, le mot me paraît bien convenir à Aristophane. Ni le poète comique ni l'orateur n'ont été vraiment philosophes ; mais il y a, chez l'un et chez Tautre, « une certaine philosopliie », faite surtout d'aperçus, diversement incomplets.
('2) Suée fi y îi28-o32 ; Scol. ISuées, 529; Anonyme, De comœdia (Com, grœc. fragm., Kaibel, t. I, p. 8).
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DÉBUTS d'aristophane ► 47
comme sienne et, par conséquent, assuma devant lui la responsabilité d'instruire les acteurs (1).
Ce Callistrate devait être poète lui-même et acteur comique. La confiance qu'il paraît avoir inspirée, tant à divers archontes qu'à son ami Aristophane, ne permet pas de douter qu'il ne possédât en tout cas, à un degré rare, le sens et la pratique du théâtre. L'archonte savait d'avance qu'une pièce dont un tel homme se chargeait était à.peu près assurée d'amuser le public ; c'était tout ce qu'il lui fallait. Quant à Aristophane, on doit supposer qu'il avait usé largement de ses conseils dans l'élaboration de son œuvre, et qu'il eut encore grand besoin d'être assisté par lui dans la préparation matérielle de la représentation. C'est à peu près du reste ce qu'il dira lui-même plus tard, en métaphores poétiques, dans la parabase de ses Cavaliers (2).
Sa comédie obtint le second prix (3) : succès honorable, en lui-même, et plus encore pour un débutant. Nous n'en connaissons plus que l'idée principale et quelques fragments.
Dans l'ensemble, c'était une satire des mœurs nouvelles. Le poète y mettait en scène un Athénien d'autrefois, homme de tradition, très attaché au\ vieilles choses, et, avec lui, deux jeunes gens, ses
(1) Ânon. De com.y même passaga.
{2) Cavaliers, 512-515 et 541-544. Cf. Guêpes, 1018-1020.
(3) Scol. Nuées, 529, oeuispo; £xp(07j.
fils, Tun docile à la discipline paternelle, l'autre, épris de nouveautés, sectateur et adepte des sophistes, beau parleur, sycophante et débauché. L'intérêt moral de la pièce résultait du contraste entre les deux frères. C'est ce qu'Aristophane luimême nous indique, lorsque, faisant allusion, dans la parabase des Nuées, à ce premier essai de sa muse, il rappelle au public le jour « où ses deux personnages, le sage et le débauché, ont trouvé bon accueil » devant lui (1). Les inventions de détail nous échappent totalement. Du titre même de la pièce et d'un témoignage obscur on peut conclure que le chœur se composait de membres d'une confrérie religieuse, lesquels se réunissaient pour offrir un sacrifice à Héraclès et banqueter ensuite en son honneur (2). Quel rôle jouaient-ils d'ailleurs dans le débat? rien ne nous l'apprend. Les principaux fragments mettent en présence, tantôt le père et ses fils, tantôt les deux frères. Dans un passage, le jeune novateur se sert de mots à la mode, où son père reconnaît immédiatement la marque de quelques rhéteurs et démagogues en faveur, ou encore celle
(1) Nuées, 528.
(2) Comic. grœc, fragm., Kock, t. I, p. 438. Suidas : Aaita- Xeï;* oa'.TUfjLovsi; xal GiajwTai yjxI auixTto'zcLi xat oTov «luvoaixa- XeT?' o'haj; 'Apicr-ocpàvr)?. Orion, 49, 10 : AaixaXsT;, opa^a
'ApiïTorpàvou;' ÊTrEiôiQ ev i£p(p 'flpaxXso'j; SeiTTvoùvxeç xxl àvaativiEç /opoî &"^£vovxo.
DÉBUTS d'aristophane 49
d'Alcibiade, le chef de la jeunesse dorée (fr. 198, Kaibel). Ailleurs, le même mauvais sujet montre qu'il a négligé l'étude d'Homère, et qu'il ignore les vieux poètes nationaux, tels qu'Alcée ou Anacréon, mais qu'il est passé maître en matière de chicane (fr. 222 et 223). Il sait jouer de la lyre et s'y complaît, mais la musique qu'il aime, c'est évidemment celle du jour (fr. 221). Que faisait le vieil Athénien pour corriger ce drôle ? Il semble qu'il eût la prétention de l'envoyer bêcher la terre à la campagne (fr. 221). Nous ignorons s'il y réussissait. Certains fragments laissent entrevoir une action judiciaire, réelle ou simulée (fr. 210, 216, 217, 218, 219). Quelque part, le père, probablement, évoquait comme témoins les vieux rois d'Athènes, Erechtée et Egée (fr. 211) ; Ténumération doit être incomplète : il ne pouvait pas ne pas appeler aussi à son aide le roi populaire Thésée, inséparable des précédents. De tout cela, il ne résulte rien de certain, comme plan d'ensemble et composition.
Ce qu'on voit très bien, toutefois, c'est que la pièce était tout autre chose qu'un simple assemblage de moqueries contre des individus. Une pensée générale la dominait et servait à en unir les parties. Cette pensée était une censure, certainement morale, et probablement politique, en quel([ue mesure tout au moins.
Le personnage du vieil Athénien, tel que nous
50 CHAPITRE PREMIfllt
Fentrevoyons un peu vaguement, était à lui seul une profession de foi \i vante. Le fond de son être, c'était rattachement aux anciennes manières de \ivre et de penser. Quel que fût son rôle dans la pièce, et, en admettant même qu'il y subît mainte déconvenue, on doit être certain, en tout cas, que le poète laissait sentir sa sympathie pour lui et cherchait à lui gagner celle du public. D'autre part, rien n'indique que ce personnage manifestât une tendance quelconque vers l'oligarchie. Autant que nous pouvons en juger, ce qu'il détestait surtout chez la jeunesse contemporaine, c'était la chicane et l'oisiveté. Les autres reproches qu'il pouvait lui adresser découlaient de ceux-là. En revanche, il devait aimer la campagne, et il croyait fermement à sa vertu éducatrice et moralisante ; c'est pour cela qu'il voulait obliger son fils à faire œuvre de paysan. II devait aimer aussi les vieux cultes locaux : le sujet même de la pièce semble le démontrer ; et nous pouvons imaginer ce brave homme, au milieu de ses confrères du thiase d'Héraclès, mettant en commun avec eux à la fois sa dévotion et ses protestations contre Tesprit nouveau. En somme, on se le représente volontiers comme un Strepsiade moins rustique, avec telle ou telle nuance particulière, qu'il serait téméraire de vouloir aujourd'hui deviner.
Le bon fils n'est plus rien pour nous : il paraît impossible, dans l'état des fragments, de se faire
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une idée de sa personnalité. On a même quelque peine à concevoir qu'il ait pu jouer un rôle important dans la pièce : car il n'y aurait été, à tout prendre, qu'une doublure du père, et une doublure bien médiocre. Aristophane, si intelligent des choses du théâtre, devait sentir d'instinct l'ennui qui s'attache sur la scène comique aux jeunes gens raisonnables et raisonneurs. Lorsqu'en parlant de sa pièce, il la résumait dans le contraste des deux frères, il faisait plutôt allusion sans doute à une scène isolée (fr. 199) ou au fond même de l'invention qu'à sa forme dramatique.
En revanche, ne doutons pas que le mauvais sujet ne fut le charme de la pièce. Elle ne pouvait être amusante que par lui. Son indiscipline foncière en était le ressort principal. Quelle que fût l'action, c'était lui certainement qui la faisait marcher. Aristophane lui avait donc prêté, de toute nécessité, cette exubérance de vie, cette sorte de confiance hardie et d'activité incoercible, que nous retrouverons chez son Dikéopolis, chez son Kléon, chez Strepsiade, chez Trygée, chez Pisétaire, chez Lysistrate, en général chez tous ceux de ses personnages qui sont les auteurs d'une entreprise comique. De plus, ce gaillard était représentatif de la jeune Athènes : il la représentait naturellement en charge, avec l'outrance qui était une des conditions du genre. Il semble que le poète, par des traits semés çà et là, eut en quelque
sorte retrace son histoire. Dès son adolescence, son père, probablement émerveillé de ses aptitudes, Tarait attaché à de savants maîtres, dans l'intention de lui assurer un brillant avenir. « Mais, disait-il, il « n'apprenait rien de ce que je voulais qu'il apprît. « Au lieu de cela, il s'instruisait à boire, à chanter « tout de travers, à n'aimer que la cuisine de Syra- « cuse, les délices des Svbarites et les rasades de « vin de Chios dans des coupes deLaconie » {fr. 21()). Pourtant, comme on Ta vu plus haut, il s'était initié à la rhétorique et à la chicane (fr. 198, 222). Une fois pourvu de ces moyens de succès, il s'était fait • sycophante, accusateur public, et il s'enrichissait par la menace et le chantage (fr. 219, 225). En même temps, il avait pris, en une fois, tous les vices de la profession. Il était joueur, buveur, débauché, impudent (fr. 202, 205, 206, 209, 213). Et de tout cela, il se faisait gloire, traitant son propre père avec une insolence cynique (fr. 198).
Tout incomplets que soient pour nous ces portraits, ils nous permettent néanmoins de déterminer à peu près la portée de la satire aristophanesque. C'était aux politiciens de profession que le poète s'en prenait : et par là, il faut entendre ceux qui commençaient alors, dans Athènes, à transformer la politique en un métier lucratif. Mais il ne les attaquait ni dans leurs opinions, ni dans leur façon de conduire les affaires, ni même dans cette exploitation des tribu-
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naux qu'ils avaient organisée à leur profit. Tout cela devait venir à son heure. Pour le moment, ce qu'il mettait en scène, c'était leur perversion morale. Il la montrait en un exemple concret, sous forme vivante, comme la synthèse d'un ensemble de tendances qui lui semblaient en train de corrompre le naturel athénien. Ce n'était pas son affaire de rechercher ce qui, dans cet ensemble, était cause ou eflfet. Il ne se demandait probablement pas, même en son for intérieur, si cette poussée rapide d'ambition sans scrupule et d'individuahsme égoïste résultait, soit de la constitution d'Athènes en elle-même, soit de la façon dont elle était pratiquée. Plus sensible, par tempérament de poète, à ce qui se voit qu'à ce qu'il faut deviner, il se contentait d'incarner en ses fictions le mal présent, et il le faisait, dès ses débuts, avec une force remarquable.
En cela, il n'agissait pas en homme de parti, et il n'avait eu à prendre le mot d'ordre de personne. Ceux qu'il censurait appartenaient plutôt aux classes moyennes ou aisées qu'au peuple proprement dit. Issus de familles attachées au sol, fils de propriétaires campagnards, ils exploitaient à la fois les enseignements nouveaux et le radicalisme démocratique, qu'ils mettaient également au service de leurs passions. Les flétrir, c'était servir la démocratie véritable, en lui montrant son mal et en l'invitant à se purifier.
Aux Détaliens succèdent, en 426, les Babyloniens représentés aux Dionysies urbaines (1). Il est peu probable qu aucune des pièces non datées se place entre ces deux comédies. C'était déjà beaucoup pour un débutant que de faire accoter une de ses œuvres chaque année.
Bien que cette seconde comédie soit perdue comme la précédente, nous possédons sur elle un peu plus de renseignements. C'était une satire politicjue bien plus âpre, bien plus hardie, bien plus personnelle que la première. La confiance du jeune poète s'était accrue par le succès, son ambition littéraire également. 11 brûlait de se signaler par un coup d'éclat. De plus, certains événements de l'année 427 semblent avoir exaspéré son mécontentement et celui d'une bonne partie du peuple athénien. Rappelons-les brièvement.
Athènes, durant l'année 428-427, avait été profon-
(1) AcharnienSy v. 503 et scolie.
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dément troublée par la révolte de Lesbos et par ses conséquences (1).
Un des plus importants états de la confédération maritime, Mitylène, avait fait défection ouverte et s'était allié aux Lacédémoniens. Cette défection, singulièrement grave en elle-même, Tétait encore plus parce qu'elle pouvait devenir le signal d'un soulèvement de tous les alliés, opprimés et mécontents. Athènes fit preuve de décision et d'énergie. Mitylène fut bloquée, affamée, réduite à merci avant que la flotte péloponésienne pût venir à son secours. La soumission accomplie, il fallut statuer sur le châtiment. A ce propos, la question de la politique à suivre envers les alliés fut agitée et débattue avec passion dans l'Assemblée du peuple. Devait-on régner par la terreur? Ou bien, la sagesse, d'accord avec l'humanité, commandait-elle qu'on usât de ménagements ? Thucydide nous a donné, selon sa méthode, une sorte de représentation abrégée et idéale des discussions qui eurent lieu en cette circonstance (2) ; il n'a pas dépeint en détail les mouvements passionnés de l'opinion. Il y eut deux assemblées consécutives. Le premier jour, ce fut le parti de la rigueur impitoyable qui l'emporta : on décida, sur la proposition de Gléon, et malgré l'opposition
(i) Pour le détail des événements, voir Busolt, Grieck. Gesch., III, 2^ partie, p. 1002 et suiv.
(2) Thucyû., 1. m, c. XXXVI et suiv.
i énergique d'un certain Diodote, fils d'Eucratès (1),
I (le mettre à mort tous les Mityléniens en âge de
: porter les armes, de vendre comme esclaves les
* femmes et les enfants. Puis, dans la soirée et dans
la nuit, une réaction morale se fit : on réfléchit à \ r horreur de cette exécution ; des sentiments plus
I humains reprirent le dessus. Profitant de ces dispo-
tions, les députés mityléniens, alors présents à Athènes, faisaient agir leurs amis auprès des magistrats ; ceux-ci convoquèrent, dès le lendemain, une
seconde assemblée et provoquèrent une nouvelle délibération. Là, Cléon et Diodote soutinrent les mêmes opinions que la veille ; mais, cette fois, ce fut Diodote qui l'emporta, bien qu'à une faible majorité. On se contenta de faire périr mille des plus compromis parmi les Mityléniens (2) : les autres furent dépossédés de la meilleure partie de leurs terres, au profit de clérouques athéniens (3).
Cléon s'était montré, en cette circonstance, ce ([u'il était ordinairement. Son esprit, absolu et violent, allait naturellement aux solutions les plus simples, fussent-elles les plus brutales ou les plus inhumaines.
(1) Thucyd., 1. IIÏ, c. xxxvi et xli.
(2) Ce chiffre même a été contesté ; plusieurs savants croient aune erreur dans le texte de Thucydide (Busolt, Griech. Gesch,, III, 2® partie, p. 1030) ; mais leurs raisons sont loin d*être décisives.
(3) Thucyd., III, 50.
DEBUTS d'aRISTOPHANE 57
Thucydide, en reproduisant, sinon la forme, du moins Tesprit, des discours qu'il tint alors, en a vigoureusement fait ressortir le caractère. On y sent rhomme au cœur dur, à Tintelligence étroite et opiniâtre, qui transforme la politique en une sorte de mathématique âpre, impérieuse, inflexible. Il pose en principe que la souveraineté d'Athènes sur ses alliés est une « tyrannie », c'est-à-dire un pouvoir absolu et imposé ; cette souveraineté doit donc se maintenir par le moyen qui est propre aux tyrannies, c'est-à-dire par la terreur et par la force. Toute sa politique se condense dans ce syllogisme. Et ce démocrate fougueux sent bien que cela est contraire a l'esprit même de la vraie démocratie. Mais cette contradiction, au lieu de l'arrêter, le pousse à outrer sa rigueur, car elle pourrait, si Ton n'y prenait garde, mettre en danger son système. Donc, il recommande brutalement à la démocratie de se défier d'elle-même, c'est-à-dire ici de la justice, de l'humanité, et, puisqu'elle est, en fait, tyrannie àTégard (les alliés, il exige qu'elle agisse selon la formule des tvrannies. Telle est l'essence de son discours, le reste ne visant qu'à faire ressortir les circonstances aggravantes à la charge des Mityléniens.
La réponse de Diodote éclaire plus vivement encore ce radicalisme furieux, en le contredisant. Ce (|ue Diodote oppose à Cléon, ce n'est pas l'humanité, c'est la politique. En face de cette logique in-
transigeante et abstraite, il montre la réalité complexe. Cléon, dit-il en substance, ramène tout à la force : c'est admettre que la peur seule est toute puissante sur les hommes. Or, il n'en est pas ainsi. Bien d'autres sentiments les agitent, les poussent à l'action, et, souvent, leur font surmonter la peur elle-même, soit qu'ils méprisent le danger, soit qu'ils espèrent y échapper. La politique est l'art de tenir compte de ces sentiments. Elle vit essentiellement de ménagements, elle est, par nature, contraire à la rigueur extrême, qui ne laisse à la révolte d'autre issue que le désespoir.
Il n'est pas douteux que ces idées, en ce qu'elles ont d'essentiel, n'aient été réellement exprimées à la tribune dans ces deux assemblées mémorables. Non seulement la bonne foi de Thucydide nous le garantit, mais on peut dire qu'elles sont dans la nature des choses. Sans ce conflit d'opinions, sans cette lutte de deux théories contraires, les deux votes successifs de l'assemblée athénienne seraient inintelligibles.
Et, si elles ont été exprimées, ce jour-là, avec une force particulière, c'est que les circonstances l'ont voulu ; mais elles ne pouvaient pas ne pas être depuis longtemps dans les esprits, car elles avaient dû naître nécessairement de la situation même d'Athènes en face de ses alliés. Il est donc certain, qu'en dehors même de l'assemblée, elles étaient ma-
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tière de discussions dans les cercles et qu'elles agitaient la société athénienne.
Dans la fin de l'été de 427, à la suite de ces deux discussions passionnées et retentissantes, il est impossible qu'elles n'aient pas pris une actualité nouvelle. La meilleure partie de la société athénienne, la plus intelligente, la plus politique et la plus humaine, ne put s'empêcher de faire alors un examen de conscience quelque peu troublant. Cette révolte de Mitylène, ce mécontentement sourd, mais général, et si inquiétant pour l'avenir, ne l'avait-on pas provoqué ? N'avait- on pas usé envers les alliés d'une dureté qui ne pouvait manquer de les révolter? On avait augmenté leurs contributions, on les avait contraints à venir plaider leurs procès à Athènes, on les avait dépouillés de tout pouvoir, on en avait fait des sujets. Et si c'était là peut-être, au point de vue de la majorité des Athéniens, une nécessité. tout au moins les gens sages et modérés estimaientils qu'on aurait pu la rendre moins lourde. Au lieu de cela, les politiciens du jour l'aggravaient par leur âpreté. Lorsque le peuple fixait le chiffre des contributions, c'étaient eux qui le proposaient et le discutaient ; or, à tort ou à raison, on les accusait de se faire payer par les intéressés et d'écraser ceux qui refusaient de les acheter. Devant les tribunaux, dans les procès intentés à des personnages importants des villes alliées, c'étaient eux encore qui figuraient
comme accusateurs ; et on ne se gênait pas pour dire qu'ils faisaient marchandise de la peur qu ils inspiraient et s'enrichissaient par la menace. Il est probable que ces propos étaient vrais quelquefois et souvent faux. Mais ce qu'ils contenaient de vérité suffisait à les faire accepter sans examen par des gens déjà inquiets et mécontents. Et voilà comment, en définitive, on rejetait entièrement sur les chefs du peuple, sur Cléon en particulier, si violent dans Taffaire de Mitylène, la responsabilité d'un état de choses qui leur était imputable en partie, mais en partie seulement.
Diodote fut-il, d'ailleurs, en cette circonstance, le porte-parole de l'opposition oligarchique ? Nous n'avons vraiment aucune raison de le penser ; tout au contraire. Thucydide ne dit pas un mot qui permette de le soupçonner, et, nulle part ailleurs, dans l'histoire du temps, nous ne retrouvons le même personnage mêlé à des intrigues factieuses. Cléon, lui-même, dans le discours que lui prête l'historien, ne fait aucune allusion à rien de semblable. La lutte qui nous est représentée est uniquement celle de deux tendances morales, l'une plus humaine, l'autre plus dure, indépendantes des partis. Diodote, si nous en croyions son adversaire, nous apparaîtrait comme un homme qui aurait voulu opposer à la politique nécessaire une politique raffinée, non dans un intérêt de faction, mais pour se faire valoir lui-
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même (1). Son père, Eucratès, est-il d'ailleurs identique au démagogue, marchand de son, dont Aristophane s.'est moqué dans les Cavaliers (2) ? cela n'a rien d'impossible ni même d'invraisemblable (3). En tout cas, rien absolument n'autorise à le rattacher à l'aristocratie. En somme, le plus probable, c'est que l'opinion qui obtint la majorité dans l'affaire de Mitylène ne fut oligarchique ni dans ses origines ni dans son développement ; elle rallia peut-être une partie des oligarques, parce qu'ils détestaient Cléon ; mais, en définitive, elle fut vraiment athénienne et c'est à la nature d'Athènes qu'il en faut faire honneur (4).
Imaginons maintenant le jeune poète qu'était alors Aristophane au milieu de cette société et dans le tumulte de ces propos. Sa pièce, prête au commencement de 426, dut être composée dans la fin de 427, c'est-à-dire sousTinfluence immédiate des événements dont il vient d'être question. En ce temps de comédie politique, la grande affaire des concurrents qui visaient au prix était de mettre la main sur le sujet du jour. 11 y avait, en effet, toujours, ou presque
(I)Thucyd., III, 37.
(2) Aristoph., Cavaliers, v. 129, 254.
(3) Les savants modernes, je ne sais trop pourquoi, rejettent en général cette identilicatiou (Busolt, Gr. Gesch., III, 2« partie, p. 807, note 4). Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y avait alors dans Athènes plusieurs Eucratès.
(4; Thugvd., III, 36,4 et 37,2.
toujours, un sujet qui résultait des circonstances actuelles, et qui se trouvait à l'état latent dans tous les esprits. La difficulté était de le saisir, de le dégager, de le mettre en forme. Il arrivait assez fréquemment que plusieurs poètes le saisissaient à la fois ; cela n'a rien de surprenant, si Ton admet que ces poètes vivaient dans le même milieu et s'inspiraient aux mêmes sources. Dans l'élaboration dramatique, chacun d'eux, naturellement, le traduisait à sa manière, par rinvention d'une idée comique qui lui était propre. Nous ignorons quelles furent les comédies admises au concours, soit aux Lénéennes de 420, soit auxDionysies de la même année, en même temps que la pièce d'Aristophane. Il n'est pas improbable que la question des alliés ait servi de thème à plusieurs des concurrents : c'était certainement le sujet indiqué, ou suggéré, par les préoccupations du moment.
En tout cas, que d'autres l'aient traité ou non, Aristophane paraît l'avoir fait vraiment sien, par une façon de le développer hardie jusqu'au scandale. Les Détaliens ne touchaient qu'indirectement à la politique. Avec les Babyloniens, il Tabordait de front, et, du premier coup, il dépassait de beaucoup en audace ceux qui s'étaient fait déjà une réputation en ce genre, les Cratinos, les Ilermippe, les Télédide.
Jll
Ce que nous savons de cette pièce perdue se réduit malheureusement à peu de chose, mais ce peu n'est ni sans intérêt littéraire, ni sans valeur historique.
Le premier témoignage à recueillir est celui du poète lui-même. Dans la parabase des Achamiens, il se vante des services qu'il a rendus au peuple par sa comédie de Tannée précédente ; il s'agit justement (les Babylonietis. Il lui a enseigné, dit-il, à se défier (les vaines flatteries des étrangers, à ne pas se laisser tromper par « les députés des villes » , enfin il a montré « comment s'exerce la démocratie dans les
^illes », y.ott toÙj; ot5(jiouç âv xalç iioXejiv OEÎçaç 7:a>? or^fxo-
xpaioûvxat (641). Aussi, ajoute-t-il, les alliés ont tous un vif désir de connaître cet excellent poète, qui a osé dire devant les Athéniens ce qui était juste. D'autre part, il rappelle qu'à la suite de cette représentation, il a été accusé de « s'être moqué de la République et d'avoir tourné le peuple en déri-
(>i CHAPITRE PREMIER
sion (1) ». Ces divers renseignements définissent au moins la tendance générale de la pièce. Il en résulte d'abord qu'elle avait pour sujet l'oppression des alliés et la tyrannie qu'ils subissaient sous le nom (le démocratie ; le poète avait osé parler de justice, et il avait plaidé la cause de l'humanité (2). De plus, Dous voyons qu'il y avait introduit des députés qui trompaient le peuple athénien par des flatteries et des mensonges.
Un second témoignage complète celui-là. Un commentateur ancien nous dit que, dans cette morne pièce, Aristophane « s'était moqué des magistrats, soit désignés par le sort, soit élus, et de Cléon (3) ». Les seuls magistrats élus dont il semble qu'il ait pu être question étaient d'abord les stratèges, qui avaient sans cesse affaire aux alliés, puis ces préfets ou gouverneurs qu'Athènes envoyait, sous le nom iV archontes, dans les villes de son empire (4). Quant
(1) Aristoph., AcharnienSy 631, 642.
(2) Paix, 759 iTotoÛTov *oà)v xâpa; (Cléon) ou xaT£ûei(j*,àXX'û-
pièce était dirigée contre Cléon, dans l'intérêt d'Athènes et des îles.
(3) ScHOL. Aristoph., Acharniens., 378.
(4) Consulter à ce sujet Dittenberger, Sylloge inscriptiomim rjrxcarum, 2* édit., n* 54, note 5, et n<* 2.3, où l'on Toit que Tinstitution de ces archontes paraît antérieure à la guerre du Péloponèse. Il ne paraît pas douteux que ees magistrats ne fussent élus, car Eschine (I, 107) accuse
DÉBUTS d'aristophane 65
aux magistrats désignés par le sort, cela peut se rapporter aux membres du sénat athénien, ou aux juges qui composaient les tribunaux, ou peut-être à l'archonte polémarque, investi spécialement de la juridiction sur les étrangers.
En quoi consistait Tidée comique, sur laquelle était fondée Faction? Ici, nous devons l'avouer, presque tout n*est qu'incertitude et hypothèse.
Le titre, pourtant, dénote, d'une manière presque certaine, que le chœur se composait de « Babyloniens » (1). Ces Babyloniens, nous savons par ailleurs qu'ils étaient assujettis à tourner la meule ; c'étaient donc des esclaves, supposés d'origine barbare (2). On a supposé que ces esclaves figuraient les alliés (3). Rien absolument ne justifie cette idée,
Timarque d'avoir « acheté pour trente mines » une charge de ce genre : il s'agit évidemment de corruption électorale.
(1) H. ScHRADER, Ueber den Chor in Anstophanes Bahylo* niern, Philologus, t. XLIf, 1884.
(2) Héstchius, Safitojv ô S^fxo; et Bac^uXwviot. Cf. Suidas, BaêuXwviot. Fhitzsghe {De Babyloniis Aristophanis Comment talio, p. 17), se refuse à admettre qu'un chœur comique ait pu être composé d'esclaves. Mais ne savons-nous pas qu'un grand nombre de chœurs de tragédies représentaient des esclaves ? Pourquoi n'en aurait-il pas été de même dans la comédie ? — Cf. les fragments 64, 66, 79, 88 et 97 des Babyloniens^ dans les Comte, att. fragm, de Kock» t. I.
(3) H. ScHRAiER, art. cité, p. 580. C'était déjà l'opinion de Gilbert, Beitrœge, p. 148.
qui aurait rendu toute action dramatique iof^ûâsible. Car si les alliés avaient été représentés aiasi, «dès le ilâ>u4; de la pièce, on ne voit pas ce qui aurait pu leur arriver de pire par la suite. Tout oe qu'on doit conclure de cette donnée relative au cireur, c'est que Tactèon se passait probablement dans ua niodlin. Cela posé, on peut imaginer, d'après ce q<ui a été dît plus haut, en quoi elle devait consister esseiUtieJlement. €e moulin était apparemment Timage de la république athénienne ; et puisque la pièce était ^iirigée contre Cléon, il y a lieu de siçposer q*oe €<léon y figurait conune l'intendant qui administrait le moulin pour le compte du peuple. Les alliés pouvaient être représentés par des lermiersqui devaitaot apporter au maître une part de leur récoke, soms le contrôle de l'intendant et de ses agents subalternes : l'occasion était bonne pour montrer celui-ci comme une sorte de tyran qui volait son maître, tout en se faisant payer par les fermiers et en exerçant sur eux les plus dures exactions.
Il est vrai qu'on ne voit pas très bien comment une action de ce genre comportait des députatioRS, ni ce qu'y venait faire le dieu Dionysos, poursuivi par les sycophantes, dont il est question dans deux fragments (1). Mais il ne faut pas oublier <|ue la oo-
(l) Fragm. 70 et 71,Kock. En ce qui concerne les députaticms, rien n'empêcherait de supposer -que les fermiers, tremblants, venaient supplier Finteadanot d'o^tesûr pour
DÉBUTS d'aristophane 67
médie ancienne est essentiellement fantaisiste dans ses inventions et que les épisodes, souvent, y tiennent à peine au sujet principal. Si les Acharniens et les Cavaliers étaient perdus, et si nous savions seulement que la première pièce représentait un paysan athénien qui a conclu la paix pour lui tout seul, ou que la seconde mettait en scène la maison de Démos et la rivalité de ses serviteurs, nous aurions peine à comprendre comment on pouvait voir, dans la première, Euripide chez lui, au milieu de ses défroques tragiques, et comment, dans la seconde, le poète avait troavé moyen dlntroduire le récit d'un •débat devant le Sénat. Dans un tel genre, il ne saurait être question de logique rigoureuse : il suffît que rhypothèse indiquée semble la plus conforme aux données générales que nous possédons ; ne cherchons pas à deviner comment l'action se développait de.scène en scène, ni quels caprices elle comportait
On â cru, il est vrai, que dans un passage des Acharniens, pièce jouée l'année suivante, Aristo- 4)han6 faisait allusion à une scène de ses Babylo-
eux un allégement de leurs redevances, et qu'ils usaient pour réussir des plus basses flatteries. L'opinion d'après laquelle ces députations auraient été une parodie de l'ambassade de Gorgias, au nom des Léontins (Bergk, Ranke, Gilbert), n'est justifiée par aucun des fragments. Elle n'est pourtant pas inadmissible non plus.
niens, Dikéopolis y rappelle la joie qu'il eut « Tan passé » , lorsqu'il vit Cléon « vomir les cinq talents » , et il ajoute qu'il aime les Chevaliers pour cette bonne action (v. 5-8). Suivant un critique trop ingénieux, on aurait là le souvenir d'une scène des Babyloniens, où Cléon, pressé par les Chevaliers, vomissait effectivement devant le public cinq talents, extorqués par lui aux alliés (1). Cette interprétation nous paraît devoir être absolument repoussée. Outre que la scène n'est pas très facile à imaginer, elle supposerait un rôle important prêté aux Chevaliers ; chose dont il n'est question nulle part ; et si les ChevaHers avaient joué ce rôle dans les Babyloniens^ il serait bien surprenant qu'il n'en fût pas dit un seul mot dans les Cavaliers, Or, tout au contraire, la parabase de cette dernière pièce semble indiquer clairement que l'alliance contractée par le poète avec la jeunesse aristocratique était alors un fait tout récent, qui n'avait pas eu de précédent. L'allusion des Acharniens doit donc se rapporter à un autre événement, qu'on essaiera d'éclaircir plus loin.
Quant au rôle donné à Cléon dans la pièce, si l'on peut le concevoir de plusieurs manières, il ne faut du moins en mettre en doute ni la réalité, ni l'importance. A cet égard, le témoignage du sco-
(i) Van Leeuwen, Acharniens, La Haye, 190i ; note dm vers 6.
DÉBUTS d'aristophane (59
liaste, cité plus haut, est confirmé par celui d'Aristophane dans la Paix (v. 760). L'influence que Cléon exerçait alors, celle qu'il avait prise dans l'affaire de Mitylène, avaient dû faire une impression profonde sur le jeune poète. C'est à partir de ce moment qu'il commence à le considérer comme l'auteur responsable de tout le mal dont la démocratie athénienne lui paraissait souffrir. Ou plutôt, avec son imagination vive, il personnifie ce mal en lui, et, bientôt, il va pouvoir croire très sincèrement qu'en renversant l'un, il détruira l'autre.
La pièce, avons-nous dit, fut représentée aux Dionysies urbaines. C'était le moment où les alliés apportaient à Athènes le tribut annuel, et ils ne manquaient pas d'assister aux fêtes qui se donnaient alors (I). On comprend avec quels sentiments ils durent accueillir cette satire virulente de leurs oppresseurs. Nous ne savons pas positivement quel rang Aristophane, ou plutôt son prête-nom Callistrate, obtint dans le concours. Mais il paraît certain que, s'il eût été couronné, il n'aurait pas manqué de s'en prévaloir plus tard. Le plus probable est donc qu'il ne fut classé ni au premier, ni au second rang. Ce n'est pas que sa pièce n'ait dû être appuyée par un parti influent et nombreux. Sans cela, quelle que fut la hardiesse du poète, il n'aurait pas osé courir
(i) Aristoph., Acharn., 642 et scolie du vers 377.
7t> CHAPITRE PREMIER
les risques auxquels il s'exposait. Une telle comédie n'a été possible que grâce à un certain concours de l'opinion publique. C'est à la majorité qui s'était rangée derrière Diodote dans l'affaire de Mitylène, qu'elle a dû certainement sa naissance. Ce jour-là, un sentiment puissant s'était manifesté, et le poète, encouragé par les cercles qb'il fréquentait, a cru y tf ouver une force sur laquelle il pouvait compter. Peut être ne s'était-il pas entièrement trompé. Il y a tout lieu de croire que, le jour du concours, il fut vigoureusement soutenu au théâtre par ses amis, par une partie considérable du public, surtout par les campagnards, ennemis des démagogues, et enfin par les étrangers là présents. Mais, d^autre part, comment une pareille satire de la République n'aurait-elle pas excité des protestations violentes, malgré les bouffonneries dont le poète n'avait pas mancpié de l'envelopper ? Sans doute, c'était à Cléon surtout qu'il s'était attaqué ; c'était sur lui qu'il avait dû rejeter toute l'horreur de la politique qu'il censurait ; mais cette politique, en somme, avait été approuvée par le peuple, et il était bien difficile que celui-ci ne se sentît pas atteint en quelque mesure.
Cela était suffisant pour que Cléon put se croire sur de faire châtier son agresseur. Tout l'y engageait. Son intérêt d'abord, joint à un ressentiment bien naturel. L'échec qu'il avait subi dans l'affaire de Mitylène n'avait pas pu lui être indifférent : il
DÉBUTS d'aRISTOPHAINE 71
avait senti, en cette circonstance, une résistance imprévue de Topinion, non pas accidentelle, mais systématique, car elle procédait d'une politique opposée à la sienne ; il y avait là de quoi l'inquiéter. Or, la comédie d'Aristophane lui prouvait que cette résistance tendait à s'organiser, qu'elle devenait plus hardie, et qu'elle visait à s'étendre. Il fallait Tarréter par une mesure vigoureuse. D'ailleurs, la raison d'Etat semblait ici d'accord avec son intérêt personnel. Si la politique suivfe envers les alliés pouvait être discutée librement dans l'Assemblée an p)eaple, n'était-ce pas légèreté coupable que de la laisser mettre en accusation devant eux ? Et celui qm dénonçait ainsi Foppression exercée par Athènes, en pMrésence des opprimés eux-mêmes, au risque rfe les poussera la révolte, ne faisait-il pas acte de mauva'rs citoyen ?
Ces raisons décidèrent Cléon : il résolut de venger la République et de se venger lui-même.
De quelle façon s V prit-il exactement ? Le meilleur moyen de le savoir paraît être de s'en rapporter au témoignage d'Aristophane lui-même.
Celui-ci, dans les Acharniens[\. 277 et suiv.), fait dire à Dikéopolis :
« Je n'ai pas oublié ce qui m'est arrivé, du fait de Cléon, pour la comédie de Tannée dernière. Il me traîna devant le sénat, et là il m'accusait outrageusement, m'accablait de calomnies, me roulait dans un torrent de paroles, et me lessivait de telle façon que j'ai failli périr dans cette sale affaire. »
Plus loin (v. 502 et suiv.), le même personnage ajoute :
« Aujourd'hui du moins, Cléon ne pourra pas dire que j'outrage la République en présence des étrangers ; car nous sommes entre nous, au concours des Lénéennes, et les étrangers ne sont pas encore arrivés. »
Ces deux passages, rapprochés l'un de l'autre, semblent de nature à nous renseigner assez nette-
DÉBITS d'aRISTOPHA?îE 73
ment sur ce qui eut lieu. Mais une première difficulté se présente, à propos de laquelle les interprètes sont divisés. Dikéopolis qui tient ce langage sort momentanément de son rôle pour parler au nom du poète. Quel est ce poète ? Est-ce Callistrate, le prête-nom d'Aristophane? Est-ce Aristophane luimême ?
Plusieurs savants pensent que l'accusé dut être Callistrate : ils font remarquer que la pièce était censée être de lui, qu'il en avait accepté la responsabilité en la présentant comme sienne au concours, et que probablement la grande masse du public ignorait le nom du véritable auteur. D'autres estiment, au contraire, que le secret, en pareil cas, était illusoire, qu'Aristophane était certainement connu comme l'auteur des Acharniens, au moment où on jouait la pièce, et qu'il l'avait été de même, l'année précédente, comme auteur des Babyloniens', c'est donc à lui, suivant eux, que Cléon a du s'en prendre dîrectement(l). Cette seconde opinion me paraît être la vraie, mais elle demande quelques explications.
Aristophane a usé de prête-noms, pour un certain nombre au moins de ses pièces, pendant la plus grande partie de sa vie. Il semble que les motifs qu'il
(1) Kaibel, art. Aristophanes^ n<* 12, Pauly-Wissowa, p. 973-974, où sont indiquées les principales études antérieures sur ce sujet. Cf. Busolt, Griech. Gesch.y t. III, 2« partie, p. 1060, note 1.
eut d'agir ainsi n'aient pas été toujours les mêmes ; mais ce serait une affaire que de les rechercher et nous n'avons à nous occuper ici que de ses premières pièces. Or, pour celles-là, il s'est expliqué lui-même très nettement dans la Parabase des Cavaliers, c'est-à-dire de la première comédie qu'il ait fait représenter sous son propre nom, en 424. Il dit là, sous forme allégorique, en parlant des DeVaii>«5, qu'étant trop jeune, en ce temps, pour reconnaître son enfant, il l'exposa, et qu'un autre le recueillit. Il' ajoute que, s'il n'a rien donné encore en son propre nom, — et ceci par conséquent s'applique également aux Babyloniens, — c'est qu'il coimaissait le goût difficile des Athéniens et qu'il savait aussi combien c'était chose malaisée que de mener à bien une comédie : it avait donc voulu faire son apprentissage, comme rameur, avant de conduire lui-mêiiie son vaisseau, en qualité de pilote. On remarquera immédiatement qu'aucune de ces raisons n'implique un secret quelconque.
S'il se trouvait trop jeune, c'était sans doute potor affronter le jugement de l'Archonte, qui devait feâre un choix entre les concurrents et n'en admettre que trois à faire jouer leurs pièces. On comprend sass peine que le magistrat, chargé d'organiser la fête et responsable du succès, devait être peu porté à accueillir un débutant, tout jeune encore. Mais si la pièce de ce débutant était présentée par un poète
DÉBUTS d'arïstopha^e 75
connu, aimé du public, qui en prenait la responsabilité, et qui consentait à donner son nom comme garantie, les choses immédiatement changeaient d'aspect. L'archonte, très indifférent aux questions de propriété littéraire, se souciait fort peu de savoir quel était l'auteur véritable ; d'autant qu'en matière de comédie les collaborations paraissent avoir été fréquentes. Le nom de Callistrate était à lui seul une garantie, et c'était tout ce qu'il lui fallait.
Mais si Aristophane cédait officiellement à son préte-nom la propriété de son œuvre, il n'avait aucune raison, une fois surtout la pièce admise, pour dissimuler la vérité. L'autre motif indiqué ne l'y obligeait pas davantage. L'apprentissage dont il parle paraît se rapporter surtout à la partie matérielle de sa tâche. Il fallait évidemment beaucoup de pratique du théâtre pour monter une comédie à la mode du temps : inventer les costumes, les masques, organiser la mise en scène, régler les entrées et les sorties, les mouvements des acteurs et leur pantomime, surtout les danses du chœur et ses chants, enfin instruire tout ce personnel d'artistes, le faire obéir, l'assujettir à une même pensée, ce n'était pas l'affaire d'un jeune homme sans autorité et sans expérience, fiit-il doué du talent dramatique le moins contestable. Pour toute cette besogne fatigante et difficile, Aristophane avait besoin de céder la place à Callistrate ; mais cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'il fût
absent des répétitions ni qu'il s'y tint caché derrière la scène. Il est même probable qu'il jouait lui-même dans ses pièces : et Ton a supposé, non sans vraisemblance, qu'il devait par exemple tenir en personne le r()le de Dikéopolis, qui parlait en son nom. Quand même cela ne serait pas, on doit admettre en tout cas qu'il assistait à la préparation du concours, que, par suite, il ne pouvait pas ne pas être connu de tout le personnel théâtral, acteurs, choreutes, figurants et esclaves de service, comme le véritable auteur. Que tout ce monde ait gardé le secret, c'est, à coup sur, chose difficile à croire.
Il est évident d'ailleurs que ce secret, on l'observait bien moins encore dans les cercles d'Athènes. C'est une étrange illusion que de se représenter un poète comique de ce temps, Aristophane en particulier, comme composant ses pièces à la manière d'un Euripide, chez lui, dans son cabinet de travail, sans on rien dire à personne. Elles semblent bien plutôt nous révéler elles-mêmes qu'elles sont nées d'abord dans des sociétés joyeuses, où Ton aimait à plaisanter, à se moquer des gens, à inventer toute sorte de drôleries. Sans doute, ce n'est pas là qu'elles ont été achevées ; mais combien de scènes ont dû être ébauchées ainsi entre amis, par une série de suggestions qui s'appelaient les unes des autres. Si les pièces politiques, telles que les Babyloniens et les Cavaliers, n'ont pas été, à proprement parler, inventées
DÉBUTS d'aristophake 77
dans ces cercles, elles y ont été certainement essayées, peut-être lues et applaudies avant la représentation. Et celui qui les y lisait, c'était bien le poète lui-même, pamphlétaire de génie, qui trouvait là , et là seulement, le milieu nécessaire à la production de ses chefs-d'œuvre. Au fond, n'est-ce pas ce qu'il atteste lui-même, lorsqu'il nous dit dans ses Cavaliers (v. 512), que, depuis longtemps, beaucoup de gens s'étonnaient de ce qu'il n'avait encore rien donné sous son propre nom et le pressaient (le concourir à visage découvert ? Quels étaient ces gens, sinon ceux qu'il fréquentait ? et comment auraient-ils eu cette pensée, si le jeune poète n'avait été connu comme l'auteur des pièces qu'il avait confiées à Callistrate ?
Cela étant, on ne peut douter que Cléon ne soit allé tout droit à son véritable adversaire. Les témoignages recueillis par les commentateurs anciens ne nous apprennent rien de plus précis sur ces poursuites que les textes d'Aristophane lui-même, cités plus haut. L'un d'eux ajoute cependant que Cléon intenta aussi au poète une action en usurpation du titre de citoyen (1). Si cela est exact, il est clair qu'il V a du moins, dans ce témoignage, confusion de dates. Ce second procès ne peut pas être contemporain du premier, c'est-à-dire antérieur aux Acharniens ; car,
(1) Sc©l. Acharn., v. 376.
78 chapitiue: premier
dans les passages de cette pièce où Aristophane fait si explicitement allusion à ses démêlés avec Cléon, il n'y a pas un mot qui ait trait à cette affaire. En réalité, elle eut lieu non seulement après les Acharniens, mais même après les Cavaliers : nous n'avons pas à nous en occuper pour le moment.
La plainte devant le Sénat était une procédure d'exception, applicable à certains actes coupables que la loi n'avait pas formellement définis. Le Sénat, en pareil cas, jugeait, non d'après un texte de loi précis, mais au nom de l'intérêt public (1). On conçoit qu'Aristophane ait eu peur. Le passage cité plus haut atteste combien il se sentit en danger et quelle fut la violence des attaques de Cléon. Celui<^, très habilement, semble avoir laissé de côté ses griefs personnels. Il accusa le poète « d'avoir dit du mal de la ville en présence des étrangers » et d'avoir « outragé les magistratures publiques, élues ou tirées au sort » . Quelle était la peine qui eût frappé Aristophane, s'il eut été condamné? Nous ne le savons pas positivement : un témoignage ancien nous
(1) Harpocration, Eldoi'^^zkla, Pollux, VIII, 51. Le passage de la Rép. des Ath. du pseudo-Xénophon (ïï, 18), ou. il est dit que a les Athénieus ne permettent pas qu'on fasse du peuple un sujet de comédie ni qu'on en dise du mai » ne paraît pas se rapporter à un texte de loi formel. En tout cas, cette loi n'existait pas en 426, car, si elle eût existé, Aristophane eût été traduit par Cléon, non devant le Sénat, mais devant un tribunal.
DÉBUTS b'abistqphane 79
apprend qu'elle était des plus sévères, sans la définir autrement (1) ; il est probable qu'elle po-uvait varier dans certaines limites, mais, à coup sur, le pauvre poète courait de gros risques.
C'est grand dommage que les péripéties de l'affaire ne nous soient pas coûmies. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'il s'en tira à bon compte : le langage qu'il tient dans les Aohamiens «en est la preuve décisive. On peut supposer, si l'on veut, que rinfluence de quelques amis puissants lui vint en aide. Toutefois, il faut se rappeler que le Sénat d'Athènes, en ce temps, n'était en aucune façon un corps aristo- «■atique. Nommé chaque année par un simple tirage au sort, il paraît certain qu'il était devenu alors accessible à toutes les classes dela.société, mêmeaux plus pauvres (2). S'il se montra bienveillant pour Aristophane, ce ne fut donc pas, soyons-en sûrs, par une secrète inclination vers les partis d'opposition. Il est plus probable que le poète ou ses patrons réussirent à montrer que les accusateurs dénaturaient ses intentions, et qu'en fait ce n'était pas au peuple lui-même qu'il avait voulu s'attaquer, mais
(1) Harpocration, même passage. Il résulte du récit d'ARi«TOT£, Ré'p* des Ath., ko, qu'avant F introduction de rappel au peuple, le Sénat pouvait, en certain cas, prononcer même la peine de mort. On sent bien que cela ne pouvait avoir d'application ici.
(2) ScHŒMANN-LiPsius, Griechische Alterthûmery I, p. 396.
uniquement aux politiciens. D'ailleurs, le peuple athénien, en masse et sans distinction de parti, paraît avoir été indulgent pour la comédie. Il l'aimait telle qu'elle était, avec sa liberté extrême ; et il ne voulait pas qu'on la lui rendît ennuyeuse, sous prétexte de la discipliner. La loi répressive que Périclès avait fait voter en 440 n'avait pu durer plus de trois ans. Et, depuis lors, on s'était si bien habitué à toutes les hardiesses qu'on n'y attachait plus grande importance. Cléon en fut donc probablement pour sa vaine colère. Le mot d'Aristophane : « je faillis périr » , semble indiquer uniquement que son adversaire réussit à rallier une assez forte minorité. Toutefois, l'argument tiré de la présence des étrangers avait du faire impression. Le poète s'en était aperçu, et, lorsqu'il renouvellera, dans les Acharniens, ses attaques contre la politique prédominante, il aura bien soin de faire observer qu'il s'adresse aux citoyens seuls, à un moment où les étrangers ne sont pas encore arrivés. Ce fut, en somme, la seule leçon qu'il tira de cette mésaventure, qui aurait pu mal tourner. Changer de manière, renoncer à la comédie politique, oublier Cléon, rien de tout cela ne lui était possible. Sa nature fougueuse le poussait au combat, ses amis l'y excitaient, son intérêt et son honneur de poète y étaient engagés. Il attendit, pour recommencer, une occasion, et l'occasion ne tarda pas beaucoup à se présenter, puisqu'il l'attendait.
Toutefois, elle ne fut pas immédiate.
Il est remarquable, en effet, que. Tannée suivante, en 425, Aristophane ne s'attaqua ni à Cléon personnellement, ni même aux démagogues en général.
Aux Léneennes de cette année, il donna les Acharniens, manifestation ardente en faveur de la paix (1). Peut-être une de ses pièces perdues fut-elle jouée aux Dionysies de la même année. Nous ne pouvons l'affirmer. C'est donc d'après les Acharniens seulement qu'il faut essayer de nous représenter ce qu'il pensait alors. Cette fois, nous avons affaire à une pièce qui nous a été conservée, et, par conséquent, nous pouvons au moins raisonner sur des documents bien établis.
Ce qui nous frappe tout d'abord, dans cette pièce, c'est que Cléon n'y figure pas. Quelques allusions satiriques à ses mésaventures ou à ses vices mérite-
(I) Argument des Acharniens.
raient à peine d'être relevées, si Tune d'entre elles ne demandait une explication. Nous l'avons déjà signalée plus haut (p. 68), pour écarter une façon de l'interpréter qu'il faut tenir pour inexacte.
Que signifie la joie que Dikéopolis,au début de la pièce, dit avoir éprouvée, l'année précédente, lorsque Cléon, grâce aux chevaliers, fut contraint d' « expectorer ses cinq talents » (l)?UndesscoIiastes nous explique, d'après l'historien Théopompe, que Cléon avait reçu cinq talents des alliés pour proposer au peuple un allégement de tribut en leur fa¥eiiir, et que les chevaliers, informés de ce marché, \m tirent rendre la somme (2). Prise à la lettre, cette explication a paru inacceptable, et elle l'est en effet 3). On ne saurait admettre l'idée d'un procès intenté à Cléon par la classe des chevaliers : ceux-ci ne constituaient pas un groupe possédant une personnalité civile. Il n'est guère plus facile de croire (jue (juelques-uns d'entre eux, secrètement soutenus par les autres, aient accusé Cléon de vénalité et l'aient fait condamner. Une pareille condamnation eut ruiné, pour longtemps au moins, l'autorité de Cléon, qui nous apparaît, au contraire, plus solide que jamais en 425. D'ailleurs, aucune allusion à un
(1) V. 5, ToT; Tiivis TaXâvTOi^, olc KXâtov II/^ixkje..,
(2) Scol. Acharniens, v. 6.
(3) Mùller-Strûbing, Aristophanes und die hhlorische Kritik, Leipzig, 1873, p. H9-181.
DÉSUTS d' ARISTOPHANE 83.
tel fait ne se rencoatre dans les pièces postérieuFesd'Aristophane.
Toutefois, ces raisons ne nous autorisent pas, en bonne critique, à rejeter purement et simplement le témoignage de Théopompe. Le plus probable e&t que ce témoignage, mal compris du commentateur, a pris chez lui plus d'importance qu'il n'en avait réelle^ ment.
Il suffit, pour expliquer l'allusion d'x4ri&tophane et celle de l'historien, que Cléon ayant pr0»posé, cette année-là, d'alléger les charges de quelques alliés, sa proposition ait été rejetée, sur les instances de tel ou tel orateur appartenant à la classe des chevaliers. Les malveillants ne durent pas manquer d'insinuer que Cléon s'était fait payer par les intéressés pour soutenir sa proposition et que, grâce à la vigilance de ses adversaires, il avait dû rendre l'argent. C'est ce propos qu'Aristophane s'est approprié en le traduisant à sa manière, et que Théopompe, peut-être, avait admis également comme vrai (1).
Plus loin, le même Dikéopolis défie Cléon :
« Qu'il s'ingénie, s'écrie-t-il, et machine contre m.oi
fl) BusoLT, Griech. Gesch., 111, 2<^ partie, p. 994, noie 6, îi proposé une autre explication* 11 suppose que Cléon était chef des Hellénotames en 427-6, et qu'en cette qualité, il retint, par hostilité contre les chevaliers, la somme que l'Etat leur allouait pour les vivres Je campagne et qui se montait à cinq talents. Ce serait cette somme que les chevaliers l'auraient contraint à rendre.
84 CHAPITRE PREHIER
tout ce qu'il voudra. Le bien est avec moi et le juste sera mon allié. En tout cas, je n'ai pas à craindre qu'on me convainque d'être, comme lui, un mauvais citoyen et un débauché (1). » Ce défi se rapporte-t-il à de nouvelles hostilités ? Cela est peu probable. Il atteste seulement qu'Aristophane, malgré sa mésaventure récente, se sentait alors assez rassuré pour injurier son adversaire.
Mais ce sont là des mots jetés en passant et des bravades sans conséquence. En somme, Cléon n'est pas attaqué directement dans les Acharniens ; et cela ne laisse pas que d'étonner, si l'on songe que l'objet de la pièce est de tourner en ridicule les partisans de la guerre à outrance et que Cléon était, d'après le témoignage formel de Thucydide, l'adversaire le plus décidé des propositions pacifiques 1 2 . Faut-il imputer cette attitude du poète à un sentiment de prudence ? On pourrait le croire, si l'on ne tenait compte que d'une vraisemblance superficielle. Mais la pièce, examinée degrés, nous fait comprendre tout autrement les choses, en nous laissant apercevoir les divisions de l'opinion publique et la situation d'Aristophane entre les partis.
Remarquons d'abord comment le parti de la guerre
(1) Acharniens^ 658.
(2) Thucydide, v, 16. Ce témoignage se [rapporte, il est vrai, à l'année 422; mais tout permet de croire que l'atlilude de Cléon, à cet égard, n'avait jamais varié.
DÉBUTS d'aristophane 85
à outrance est personnifié dans sa comédie : c'est là, si je ne me trompe, le point décisif, et qui n'a pas encore obtenu toute Tattention qu'il mérite.
Les champions de la guerre sont, d'une part, le chœur formé de charbonniers d'Acharnés, et d'autre part, le taxiarque Lamachos. Que faut-il penser de l'un et de l'autre ?
Lamachos ne peut être considéré comme le représentant d'aucun parti. Ni son père, Xénophane, ni lui-même, ne semblent avoir joué aucun rôle marquant dans la politique du temps. Nulle part, Aristophane ne le montre comme affilié à la démagogie, et rien, dans sa pièce, ne dénote l'intention de décrier en lui un soldat politicien, client des chefs du peuple. L'homme qu'il paraît viser, c'est l'officier de profession, qui vit du métier des armes et qui ne serait plus rien, dans cet Etat dépourvu d'armée permanente, si la paix était rétablie. Il l'appelle plaisamment a spoudarchidès » (« l'homme qui aspire au commandement ») et « mistharchides » («l'homme des commandements lucratifs ») (1). Ces deux mots résument sa conception satirique du personnage. Le paysan Dikéopolis, interprète du poète, en veut à cette classe de professionnels de la guerre, à qui sont donnés toujours, quand on fait campagne.
(1) Acharniens, 594 et 596. Sur le mot a7touoapx.tûr,(;, cf. Gilbert f Beitrâge, p. 14, note 1.
86 GBAFfTBE MIEMIER
les charges bien payées, et qui obtieiment souvent aussi les ambassades, en raison soit de iear notoriété, soit de leurs connaissances techniques (i). -C'est la profession inéme qu'il a en horreur; ceux <cpBÀ Texercent sont, à ses yeux, les ennemis naturels de b paix. Si Lamachos a ici l'honneur de ref»ésenter tous ses collègues, c'est probablement à cause dt son nom, «qui sonne le combat, ou peut-être pour telk ou telle autre raison personnelle qoi nous écJiap^. En tout cas, Aristophane n'afaitauain ^ort pour l'individualiser. Ses moqueries HuémeoBtun caractère général. Le ridicule qu'il lui prête ^est un ridicule professionnel qu'il pousse à la cfaar^ : anHmr du paiiache, fanfaronnades, grosse voix, bonne à âdre peur aux enfants. Il en est de même des mésaventures du pauvre taxiarque ; ce sont celli^ du métier. Donc, ce n'est pas un groupe politique que la
comédie malmène en personne ; c'est le goût de la ^ueire, entretenu chez une classe de citoyens par l'intérêt personnel.
•Quant aux Achamiens du càœur, que sont-dls ? Des paysans authentiques, Umi comme Dikéopolis ; tour à tour bûcherons, charbonniers et vignerons, habitant, pendant la pafx, assez loin d'Athènea, dans leur gros village d'Acharraes et aux alesÉours, au pied du Parnès, dont ils exploitaient les taillis et les
(1) AdiarnienSy 598-61 8.
DEBUTS d' ARISTOPHANE 87
fourrés de chêne vert. A coup sur, ce n'étaient pas là les auditeurs ordinaires de Cléon, et ces braves gens n'avaient rien de comnmn avec la clientèle famélique des démagogues qui vivait de procès et se complaisait aux di^ussions de l'ecclesia. D'ailleurs, ils déclarent même formellement qu'ils le détestent (iy. Si Aristophane avait voulu représenter les partisans de la guerre à outrance comme inféodés à ces politiciens qu'il avait fouettés jusqu'au sang dans les Babyloniens, il ne les aurait pas olferts à son public sous le costume et avec les traits de ces honoéCes et vigoureux travailleurs.
Sa pensée fut donc tout autre. Jugeant de la situation avec ce <x)up d'œil intuitif dont il a donné la preuve plus d'une fois, il s^itit, lui qui avait la guerre en horreur, qu'elle était encore à ce moment, sinon populaire^ tout au moins acceptée avec foi et ardeur par un très grand nombre d'Athéniens, sans distineliofi deeksses et d'opinions, peut-être même par une partie de cette population rurale qui en souffrait particulièrement. Sans doute, dans cette ar<deur, la lassitude se faisait parfois sentir ; on remettait la paix, on se plaigaait amèrement de tout oe qu'on avait à supporter, on rêvait aux champs, à la vie paisible et facile, aux belles fêtes rustiques,
(i) V. 2§9 : u^ {jLs^icnr])ca as. KX&u)vo; ïzi {jtâXXov, 6'v xaxa- TEfftb) ToTcxtv tiTïceucxt xaxTU[xaxa.
88 CH.tPITRF. PREMIER
au\ marchés bien approvisionnés, à la sécurité riante et bienfaisante. Mais ces rêves passaient dans les imaginations sans descendre encore, dans les profondeurs de l'ikme, jusqu'aux sources de la volonté. Celle-ci restait forte ; car les griefs d'hier étaient toujours prî'sents, comme autant de vives blessures, que la guerre mOme exaspérait chaqueannée. Représenter sur la scène celle lutte nationale comme lueuvre d'un parti, surtout comme celle d'un politicien que nul au fond n'estimait, c'eût été s'exposer à offenser gravement le sentiment public. Aristophane était bien trop avisé pour commettre une pareille faute.
Ses Acharniens sont honnêtes et convaincus. Ils détestent Lacédômone par instinct, comme l'ennemie liéréilitaire etperhdede leur patrie (1). Déplus, ils sont furieu\ de ce que l'envahisseur a dévasté, arrache et brûlé leurs vignes 5). Ce ne sont pas là des sentiments ridicules, et le poète n'a jamais pu songer à s'en moquer. Si ses cliorentes sont risîbles, ils ne le sont guère que par les dehors. C'était la mode, parmi les citadins athéniens, de s'amuser de ces campagnards, qu'on voyait par les rues de la ville, le b<\ton à la main, poussant devant eux leurs
(1) V. 289, 308: otsiv outs puifiôï outs itinn ouS' 6,sïi; (2] V. 226, 0191 Trop' tfioî riXtjiOC È^eofionôç aùJeTai tûiv
DEBUTS d'aRISTOPHANE 89
anes, chargés de gros sacs de charbons (1). Aristophane a su profiter de cette mode. 11 les a travestis drôlement en vieillards rageurs, armés de gourdins, qui crient, courent, se démènent ; il n'a eu garde d'oublier leur sac à charbon ; il en a fait Tenfant chéri, qu'ils voudront sauver à tout prix (2). Joignez à cela l'accoutrement, les gestes, les jeux de scène, les danses : c'était tout ce qu'il fallait pour délecter un public populaire. Mais cette drôlerie n'atteignait pas le fond moral de ces paysans, que le poète aimait, et qu'il n'entendait nullement traiter en adversaires. Aussi bien, leur fureur guerrière n'est qu'une courte folie, ou plutôt un malentendu. On les a trompés. Que Dikéopolis leur ouvre les yeux, et nous les verrons revenir à leur naturel pacifique.
Ainsi le parti de la guerre, suivant Aristophane, comprend d'abord une foule de braves gens, sincèrement patriotes, amis, par instinct, de la paix et du travail fécond, mais emportés pour le moment par des sentiments légitimes, qu'ils exagèrent, et abusés par de fausses idées, qu'on leur a suggérées. Le môme parti comprend ensuite certains professionnels, que la guerre fait vivre et comble d'honneur, et qui ne seraient rien sans elle. Il travestit plaisam-
(1) Hesycuius, 'A^apvixol ovoi.
00 CHAPITRK PREMIER
ment les premiers, mais il se garde bien de les fouailler. Les seconds sont traités plus durement : le vaillant Lamachos n'est pour lui qu'un pleutre qui fait le rodomont. Encore est-il que cela même n'a pas beaucoup de portée : ce fantoche est trop piteux pour porter le poids de la satire. Celle-ci tombe en réalité sur d'autres personnages, dont il faut maintenant parler.
Le véritable ad\ersaire d'Aristophane dans les Acharniens, l'objet principal de sa satire, c'est l'auteur de la guerre, Périclès, mort alors depuis quatre ans, mais survivant par ses idées toujours présentes, qui demeuraient enracinées dans les âmes athéniennes, où elles s'étaient en quelque sorte concrétisées en dogme.
Comment le poète s'attaque-t-il au célèbre homme d'Etat? Il ne Ta pas mis en scène lui-même ; peutêtre pour plusieurs raisons qu'on pourrait conjecturer, mais surtout, je crois, parce qu'il eut été impossible, à moins de le rendre grotesquement insignifiant, de le produire devant le public sans lui faire défendre sa poHtique. Or, cela revenait à faire entendre un appel plus ou moins direct à des sentiments que la comédie devait avant tout se garder de réveiller. Il l'attaque donc uniquement par des discours et des récits, en le laissant à dessein dans le recul du passé et en ayant bien soin de ne rien dire des raisons plus ou moins fortes ou spécieuses qu'il
DÉBUTS D'ARISTOPttA^E î)l
avait pu donner en réalité. C'est Dikéopolis qui parle au nom du poète (1) ; on sait avec quelles précautions il le fait, et par quelles pantalonnades il a soin de mettre d'abord son auditoire en belle humeur. Mais allons au fond des choses. Périclès est-il représenté dans ce discours conune un chef du peuple, comme le porte-parole d'un parti politique ? En aucune façon. II apparaît comme le jouet d'une femme, comme le serviteur des caprices d'Aspasie, et la disproportion même entre la cause et l'effet jette le ridicule sur son éloquence. Le tonnerre de sa parole a retenti dans la Grèce paisible, ses discours ont déchaîné la tempête et bouleversé le monde ; pourquoi ? à propos de l'enlèvement de quelques courtisanes. Puis est venu le décret qui interdisait aux lUcgariens tout commerce avec Athènes, décret que lepoèt-e sait rendre ridicule en jouant avec ses formules mêmes. Là-dessus, Lacédémone a prit fait et cause pour ses alliés ; Athènes n'en eut-elle pas fait autant, si l'on eût touché aux siens ? En somme, tous les motifs de guerre se réduisent à des griefs légers, insignifiants, envenimés par un orateur redoutable, qui, pour un intérêt tout personnel, a su empêcher les Athéniens de voir les choses telles qu'elles étaient.
L attaque semble peu sérieuse dans la forme.
<l) V- 496 et suivants.
Mais, sous cette forme badine, ne faut-il pas saisir l'intention ? Si les faits mentionnés sont de simples commérages, c'est que, dans la pensée du poète, la guerre a été engagée réellement pour des picoteries futiles, qu'un véritable homme d'Etat eût écartées avec dédain. Voilà ce qu'il traduit à sa façon, en langage comi(jue. Que les détails soient vrais ou faux historiquement, peu lui importe : c'est de leur vérité spécifique qu'il se préoccupe ; l'important, à ses yeux, c'est qu'ils représentent, d'une manière plaisante, le genre de griefs qui a déterminé le vote fatal. Quant aux raisons profondes, à celles qui ont frappé seules un Thucydide, rien ne prouve qu'il ne les ait pas aperçues. Mais, après tout, ces raisons-là auraient justifié une guerre éternelle ; car elles tenaient aux conditions même d'existence des deux Etats rivaux, et elles devaient durer jusqu'à épuisement complet de l'un ou de l'autre ou de tous les deux à la fois. Il fallait donc ou se battre indéfiniment, ou faire la paix le plus tôt possible et tâcher devi\reen bon accord, malgré les causes permanentes de conflit. Aristophane pensait que le second parti était le meilleur, et l'histoire impartiale semble bien aujourd'hui lui donner raison. Cela étant, il estima sans doute que mieux valait laisser dormir ces griefs profonds et en parler le moins possible. Il n'en parla même pas du tout, et il fit bien.
Ce sentiment de prudence patriotique fut aussi
DÉBUTS d'aRISTOPHANE 93
pour beaucoup, si je ne me trompe, dans la réserve exceptionnelle qu'il observa, cette fois, envers les démagogues. La même considération qui l'avait empêché de donner à la politique de Périclès trop d'importance, bien qu'il la combattît ouvertement, dut l'empêcher aussi de faire paraître sur la scène ni Cléon ni aucun de ses acolytes ; elle l'empêcha même de les mettre en jeu directement. Il ne voulut pas être oblige de leur prêter des discours qui, pour garder quelque vraisemblance, auraient dû être de nature à émouvoir une partie de son public. Il ne voulut même pas, en les attaquant trop vivement, réveiller, à propos de cette question nationale, les passions qui divisaient le public athénien. Les sentiments auxquels il s'adressa étaient de ceux auxquels tous participaient plus ou moins. Rejetant dans le passé la question brûlante des responsabilités, il laissa entendre qu'elles appartenaient, non pas à un parti, mais à un seul homme, alors disparu ; négligeant à dessein les considérations politiques sur l'avenir, sur les rivalités profondes et durables, sur l'opposition nécessaire de la démocratie athénienne et de l'oligarchie Spartiate, il ne voulut insister que sur les bienfaits de la paix et sur l'insignifiance des sacrifices d'amour-propre qu'elle exigerait dans le présent.
C'est ainsi qu'il composa, par exception, une pièce étrangère aux luttes des partis, uniquement inspirée
M CHAPITRE PHEXIBR
(te ce qu'il consïtlérait comme l'intérêt national. II lui arriva même, comme pour accuser mieux ses inten- Hous, d'y montrer ses alliés ordinaires momentanément divisés : il o^^sa les paysans d'Acharnés au paysan Dikéopolis. Mais il ne les mettait un inslanl aux prises que pour les réconcilier bienlôt et les associer enfin, dans un joyeux exode, aux plaisirs de la paix, rétablie par eux.
La guerre d'Aristophane contre le chef du parti démagogique, suspendue en apparence tandis qu'il composait les Acharniens, reprend avec violence, aussitôt après, par la comédie des Cavaliers, jouée aux Lénéennes de 424 et composée, par conséquent, dans les derniers mois de 425. Celle-ci est, par l'esprit qui l'anime, une sorte de continuation des Babyloniens, Mais il semble qu'elle l'ait dépassée encore en virulence. En tout cas, elle dut, soit aux circonstances, soit au progrès de la pensée du poète, une portée tout autre. La démagogie, dans les Babf/loniens, avait été attaquée par Tardent pamphlétaire comme l'instrument d'une tyrannie odieuse, qui pesait sur les alliés d'Athènes. Il ne s'agissait là que d'excès d'une nature très particulière, liés étroite-
ment à l'existence d'une confédération maritime. Dans les Cavaliers, ce qu'il va censurer plus audacieusement encore, c'est le gouvernement intérieur de cette même démagogie, ce sont ses moyens d'influence sur le peuple, c'est l'ensemble des principes ou des passions dont elle s'inspire. Il en résultera que, tout en ne parlant que d'Athènes et de ses contemporains, il touchera nécessairement à certaines choses qui se reproduisent plus ou moins en tout temps et en tout lieu, parce qu'elles tiennent au fond humain d'où procode toute vie sociale.
Comment Aristophane a-t-il été amené à composer ce pamphlet dramatique, le plus hardi peut-être qui eut été jamais mis en scène ? C'est ce qu'il faut d'abord examiner. Nous verrons ainsi quelle part d'influence il convient d'attribuer aux divers partis dans l'invention de sa pièce.
Il est visible, au premier coup d'œil, que cette invention se rattache, d'une part, à quelques incidents de la politique du temps, et, d'autre part, à tout un ensemble de réflexions, qui se sont condensées, pour ainsi dire, autour de ces incidents. Distinction qu'il importe de préciser tout d'abord.
Les incidents, ce furent les succès politiques et les actes de Cléon en 425. Cette année, Cléon fut désigné une seconde fois par le sort pour les fonctions de sénateur. Cela lui assurait le moyen d'exercer une influence prépondérante sur le grand
conseil de la république, qui surveillait Tadministration de la marine et celle des finances, discutait avec les stratèges les mesures à prendre, préparait toutes les délibérations de l'Assemblée. Ce fut probablement alors qu'il fit élever à trois oboles le salaire des héliastes, et qu'il décida le peuple à augmenter le tribut imposé aux alliés (1).
Mais son influence se manifesta surtout dans Taffaire de Pylos et de Sphactérie. Inutile de la rappeler ici en détail (2). On sait comn\ent Démosthène, un des hommes de guerre les plus énergiques et les plus intelligents de ce temps, eut l'idée heureuse d'occuper, sur la côte occidentale du Péloponèse, une position qui devait servir à rallier, autour d'une garnison athénienne, les ennemis de Sparte, nombreux dans cette région, en particuHer les Messeniens opprimés et les hilotes fugitifs. Le point occupé par lui fut Pylos. Et non seulement l'effort tenté par les Spartiates pour déloger de là les Athéniens put ensuite être repoussé, mais, de plus, l'escadre péloponésienne fut détruite par les vaisseaux athéniens, et même un corps de troupes lacédémoniennes se trouva bloqué en rade de Pylos, dans la petite île de Sphactérie, où sa situation ne tarda pas à devenir
(1) Voir,' pour tous ces faits, Texposé de G. Gilbert, Beilraege, p. 477-194.
(2) Pour tout Tenseinble du récit, consulter Thucydide, IV, c. 4-41.
dS CHAPITRE II
désespérée. Athènes n'avait jamais remporté encore, depuis le commencement de la guerre, un avantage aussi marqué. L'honneur en revenait d'abord à Démosthène, qui avait conçu et exécuté le coup de main, puis, après lui, à Nicias, qui parait avoir été délégué, comme stratège, à la conduite de ces opérations, et qui avait su organiser la défense de Pylos et le blocus de Sphactérie.
Sparte, consternée, fit des propositions de paix. Cléon empêcha qu'elles ne fussent acceptées. Il pensait sans doute qu'on pourrait se montrer bien plus exigeant, lorsqu'on aurait forcé les assiégés à se rendre. Seulement, l'opération, si brillamment commencée, traîna en longueur pendant le cours de l'été. Les Spartiates, bloqués dans l'île, étaient ravitaillés secrètement et relusaient de se rendre. Les généraux athéniens n'osaient pas donner l'assaut, à travers les fourrés qui entouraient Tile oo(mme un rempart naturel. L'opinion s'inquiétait, à Athènes. La mauvaise saison devait rendre les croisières impossibles, par conséquent m^ettre fin au blocus et permettre aux Spartiates de s'enfuir. On commençait à se demander comment les choses finiraient.
Ce fut alors que se produisit l'inten^ention décisive de Cléon. Un jour qu'ayant attaqué devant le peuple l'impéritie et la mollesse des généraux, il déclarait, avec sa forfanterie habituelle, qu'à leur place il aurait tout terminé depuis longtemps, il fut pris
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au mot et se vit investi, par un décret de rAssemblée du commandement de l'entreprise, au lieu et place de Nicias : celui-ci, enchanté de lui jouer un tour, s'en était démis volontairement en sa faveur. D'abord embarrassé, le démagogue accepta pourtant, et, une fois engagé, il fit preuve d'intelligence et d'énergie. Il rassembla un corps de troupes légères, nécessaires pour l'assaut, et il se rendit à Pylos, où il combina tout, d'accord avec Démosthène. Un incendie, allumé par hasard dans l'ile, venait justement d'y détruire une partie des bois : heureuse chance pour Cléon. U eut le mérite d'en profiter. L'assaut, donné sous sa conduite, réussit au mieux. Tous les Spartiates, qui ne périrent pas dans le combat, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Son retour à Athènes fut un triomphe ; il ramenait près de 300 prisonniers, dont 120 Spartiates, précieux otages en vue des négocations futures. Le peuple se crut assuré désormais de dicter à son gré les conditions de la paix^ On oublia ce qu'avaient fait Démosthène et Nicias. Cléon, devenu le héros du jour, se vit comblé d'honneurs, et tout le mérite de ce magnifique succès lui fut attribué.
C'est cette injustice qui semble avoir suggéré à Aristophane l'idée première de sa pièce ; c'est de là, du moins, qu'il a tiré l'invention de la donnée initiale, d'où naît l'action dramatique. Mais cette donnée, empruntée, comme on le voit, à un simple
incident, n'aurait pu produire qu'une pièce de circonstance, si elle n'eût été fécondée par un ensemble de réflexions qui la dépassaient de beaucoup.
La fortune étonnante de Cléon ne datait pas de l'affaire de Sphactérie. On a vu plus haut ce qu'il était et comment il avait débuté. Déjà sorti de l'obscurité du vivant de Périclès, quelques années avaient suffi à faire de lui le véritable maître de la politique athénienne. Un pareil succès devait paraître scandaleux dans les cercles où vivait Aristophane. Peutêtre, si l'on y eût jugé les choses avec sang-froid, aurait-on reconnu qu'il s'expliquait en partie pour certaines qualités du démagogue, qui, assurément, n'était pas le premier venu. Mais le ressentiment et la haine, justifiés ou non, aveuglaient les meilleurs esprits ; ou plutôt leur clairvoyance naturelle ne s'exerçait plus (jue pour découvrir, à propos de ses succès, les vices de l'homme et ceux du régime. Et leurs réflexions, souvent justes et profondes, njais incomplètes et partiales, devenaient comme un noyau toujours grossissant, autour duquel s'aggloméraient les médisances vulgaires et les propos injurieux. Ainsi se constituaient à la fois, dans les cercles, un portrait caricatural du personnage, objet des colères communes, et une forte doctrine antidémocratique. Ce portrait, nous verrons tout à l'heure avec quelle puissance d'invention le poète comique a su l'achever, le mettre au point, l'adapter
a la scène comique, comment, en un mot, il lui a imprimé sa marque personnelle. Quant à la doctrine, ce n'est pas dans sa pièce qu'il faut la chercher, car elle est loin de s'y retrouver tout entière. Et, précisément, si Ton veut apprécier en quelle mesure et pour quelles raisons il s'en est écarté, il importe de se la représenter tout d'abord aussi nettement que possible, d'après les témoignages qui nous la laissent encore entrevoir.
Le fond de cette doctrine, c'était l'idée, commune à toutes les vieilles aristocraties grecques, que le peuple était incapable de se gouverner. On sait avec quelle âpreté injurieuse Théognis l'exprimait, dès le vr siècle : « Foule aux pieds, s'écriait-il, écrase du talon le peuple irréfléchi (1). » Sous ce cri de colère et de vengeance, il y avait déjà une opinion arrêtée. Elle dut être formulée au v" siècle par les premiers théoriciens poHtiques. Hérodote, en tout cas, la met dans la bouche du seigneur perse Mégabyze, réfutant les projets démocratiques d'Otanès : « La foule n'a point de sens pratique ; il n'est rien de moins intelligent qu'elle, rien de plus insolent. Pour éviter les caprices tyranniques d'un monarque, ce serait folie que de se livrer à ceux d'un peuple indiscipliné. Le tyran, du moins, lorsqu'il agit, sait ce qu'il fait ; le peuple ne le sait pas. Comment le saurait-il, puis- ([u'il n'a ni instruction ni connaissance naturelle de
(1) Théognis, 847 : Xaç ÈTitoa o/JjjLqj xsvs^cppovi.
ce qui est beau? il se jette au hasard dans une action, qu'il pousse ensuite sans réfléchir, comme un torrent déchaîné (1). » fci, comme on le voit, le sentiment devient théorie. D se donne à lui-même des raisons, qu'il tire d'une observation sommaire des laits. Le défenseur de l'oligarchie constate que le peuple, tel qu'il le voit, non seulement est dénué d'instruction mais n'a pas, pour y suppléer, cet instinct qui résulte d'une discipline héréditaire. Ces idées, qu'Hérodote d'ailleurs ne prend pas à son compte, il a pu les rencontrer autour de lui, dans la Grande Grèce, parmi des aristocraties imbues de J 'esprit pythagoricien.
Qu'elles aient eu cours aussi à Athènes, dans les cercles aristocratiques, c'est ce qu'attestent à la fois J'histoii'e et la littérature.
Nulle part, on ne les trouve exprimées avec plus d'âpreté que dans l'écrit Sur la République des Athéniens^ faussement attribué à Xénophon, mais probablement composé vers 424, à Athènes, par un théoricien (>olitique, partisan de l'oligarchie (2). Cet