‹ Aristophane et les partis à AthènesChapitre 7 sur 18 · HÉRODOTE, III · texte numérisé non relu

HÉRODOTE, III

(2) Peu d'ouvrages ont été plus étudiés, plus discutés. L'ensemble de ces travaux est clairement et commodément résnmé dans Busolt, Griech. Gesch., IIÏ, 2« partie, p. 609-616. Aucune des opinions exprimées ne me satisfait d'ailleurs entièrement. L'ouvrage me fait Teffet d'un fragment. J'explique, dans le texte, comment j'en comprends rinlention générale. L'auteur a dû faire partie du

opuscule, qui n'a ni début, ni conclusion, semble être un fragment détaché d'une composition en forme de discours, qui traitait peut-être de la démocratie en général, ou de quelques démocraties en particulier. Venant à celle des Athéniens, l'auteur s'efforce de l'étudier en philosophe, sans dissimuler, il est vrai, l'aversion qu'elle lui inspire, mais sans laisser obscurcir son jugement par cette aversion. Il combat avec force quelques opinions, évidemment répandues autour de lui ; entendant répéter que cette démocratie était absurde, et que, corrompue, violente, ennemie de toute justice et de toute honnêteté, elle devait, à bref délai, ou se transformer ou périr, il démontre méthodiquement que, bien loin d'être absurde, elle agit conformément à son principe, par conséquent d'une manière rationnelle et logique ; que, d'ailleurs, elle ne pourrait se transformer, ni même se modifier sensiblement, sans cesser d'être démocratique ; et, enfin, que les gens qu'elle lèse sont en trop petit nombre pour la menacer sérieusement. En un sens, ce discours, étrange autant qu'intéressant, est donc une apologie, mais une apologie

groupe d'Antiphon. C'est un penseur, qui vise à la précision, qui veut voir et faire voir les choses telles qu'elles sont ; il y a en lui quelque chose de l'esprit de Thucydide. L'incohérence apparente vient, en partie, de Tétat défectueux des manuscrits. En réalité, et malgré quelque raideur et quelque gaucherie, ce penseur est un écrivain.

qui équivaut à une accusation, puisque l'orateur ne justifie la démocratie qu'en la montrant attachée en tout à son principe, qu'il juge et qu'il déclare abominable. Sa véhémence même, sensible sous la froideur voulue, témoigne de la force des opinions qu'il discute. On les devine, ou plutôt on les voit, derrière sa réfutation. Peu de témoignages historiques sont plus instructifs.

D'accord avec ceux qu'il veut éclairer, il commence par professer hautement que le gouvernement du peuple est justement en horreur à tous les honnêtes gens : « En tout pays, écrit-il, ce qu'il y a de meilleur est en opposition avec la démocratie. Quels sont les meilleurs, en effet, sinon ceux chez qui se rencontre le moins de dérèglement et d'injustice, et qui s'appliquent le plus exactement aux choses honnêtes. Or, c'est chez les gens du peuple que l'on trouve, au plus haut degré, l'ignorance, le désordre moral, la malhonnêteté. Ils sont, plus que les autres, poussés à des actes honteux par la pauvreté, par le défaut d'éducation, par l'ignorance ; quelques-uns surtout, en raison du dénuement qui les presse (1). » Voilà le fait initial, qui lui paraît évident, incontestable. Ce fait reconnu, comment s'étonner que le gouvernement d'un Etat démocratique appartienne nécessairement à tout ce qu'il y a de pire dans la

(1) Rép, des Ath. c. v.

cité. « Si les honnêtes gens se faisaient écouter, si Ton prenait conseil d'eux, cela sans doute serait profitable à ceux qui leur ressemblent, mais non aux gens du peuple. Au contraire, le premier venu, un misérable, prenant la parole à son gré, ne manque pas de discerner ce qui est avantageux pour lui et ses semblables. Quoi, dira-t-on, vous voulez qu'un tel homme soit juge de son intérêt et de celui du peuple? Le fait est là : les gens du peuple pensent (jue rignorance et la malhonnêteté de ce conseiller, qui est tout à eux, leur vaut mieux que la sagesse et la vertu de l'honnête homme, qui n'a pour eux qu'antipathie (1 ). » Et, sans doute, ils auraient tort, s'ils désiraient être bien gouvernés. Mais ils ne s'en préoccupent aucunement. « Le peuple n'a point à cœur que la cité ait de bonnes lois, s'il faut pour cela qu'il obéisse. Il veut être libre et commander. Que les lois soient mauvaises, cela lui est indifférent (2;. » Ainsi, le pouvoir aux mains des plus malhonnêtes, voilà, pour l'auteur, le fait nécessaire, et ce qu'on pourrait appeler la loi fondamentale de la démocratie : ce fait résulte à ses yeux de la nature (les choses. Tout ce qui suit n'est que le développement de cette idée première. D'un bout à l'autre de son exposé, il montre le peuple faisant le mal, non

(1) Rép. des Ath., c. vi.

(2) Rép. des Ath., c. viii.

par accident, par entraînement passager, ou parce qu'il est trompé, mais parce que ce mal est son bien à lui. Le choix de ses conseillers ou de ses directeurs lui est donc dicté par un sentiment égoïste, mais juste, de son intérêt. Et cela nous mène tout naturellement à Tidée déjà indiquée, que la démocratie ne peut se réformer sans cesser d'être la démocratie.

Cette doctrine, sans doute, ne s'imposait pas avec cette rigueur, en 424, à tous ceux qui constituaient à Athènes l'opposition. L'écrit en question aurait été sans objet, si tous ceux à qui il s'adresse avaient été convaincus d'avance de ce qu'il énonce. Toute- Ibis, ce qu'il présente comme méconnu, c'est surtout la logique des conclusions. Il s'empare d'idées flottantes, éparses, incomplètement éclaircies. Il les analyse, il les éclaire par les faits quotidiens, il les rassemble en faisceau. Au fond, il n'est pas douteux (jue tout ce qu'il y avait de militant dans le parti oligarchique n'ait été du même avis que l'auteur (1). Le programme des hétairies est issu de ce fond d'idées. On n'y croyait pas à la possibilité d'une démocratie honnête. On se donna, par politique, l'apparence de vouloir réformer celle qui existait ; en réalité, on tendit à la remplacer par une oligarchie,

(1) Cf. Thucydide, VI, 89, 6, discours d*Alcibiade à Sparte: È-net 8r)p.oxpaT(av ^t xai Iy^y^w^^ojasv ol opovoûvxi; xi..., à^Xà Ttepî ôfxoXoYOU[jL£v7jç àvoia; oùolv av xatvov X^YOtto.

108 CUAPITRE H

que les uns voulurent modérée, les autres autoritaire et absolue.

La question, pour nous, est de savoir si ces idées se retrouvent dans les Cavaliers d'Aristophane. Et, dans le cas où leur influence se ferait sentir en telle ou telle partie de la pièce, a-t-elle été assez profonde pour suggérer au poète ce qu'il y a d'essentiel dans sa thèse ? En d'autres termes, a-t-il voulu montrer la démocratie comme condamnée par sa nature même à mal faire? ou, au contraire, a-t-il visé à réformer le peuple athénien en lui signalant les vices, non de sa constitution, mais de sa politique présente, et en le dégoûtant de l'homme auquel il accordait sa conliance ?

On sait quel est le plan général de l'action. Un esclave paphlagonien, méchant et grossier, récemment acheté par le vieux Démos, est devenu, grâce à ses flatteries, le favori du maître. Il règne sans rival dans la maison: tout tremble devant lui. Les spectateurs n'avaient pas de peine à reconnaître en lui Clcon. Deux anciens serviteurs, molestés et dépouillés par cet intrus, complotent de le mettre dehors. Ils lui suscitent un concurrent en la personne d'un charcutier forain, coquin sans scrupule et prêt à tout. Ce rustre, instruit par eux, cherche d'abord à faire peur au Paphlagonien. Dénoncé par lui au Sénat comme ennemi de l'Etat, il élude sa poursuite. Puis, quand le vieux Démos, attiré par le bruit de leur dispute, met le nez à sa fenêtre, le charcutier, s'adressant à lui, accuse son favori. Le vieillard consent à les juger. Alors, devant lui, ils font assaut de discours, et ensuite assaut de flatteries, de complaisances, de cadeaux môme, en une longue série de scènes d'une invention bouffonne, incessamment renouvelée. A la

no CHAPITRE II

lin, c'est le charcutier qui remporte : Démos retire au Paphlagonien sa confiance, pour en investir le nouveau venu. Celui-ci, devenu tout-puissant à son tour, rajeunit, au moyen d'une opération magique, le vieux bonhomme, qui abjure ses erreurs et se laisse dicter, par celui qui Ta ainsi transformé, les principes de sa conduite future. Le Paphlagonien, chassé, est condamné à prendre l'éven taire de son vainqueur, et à vendre, comme lui naguère, aux portes de la ville.

A cette action se mêle un chœur qui a donné son nom à la pièce, le chœur des Cavaliers. C'est lui qui doit tout d'abord attirer notre attention.

Faut-il admettre, comme on Ta quelquefois pensé, que ce chœur ait été réellement composé, le jour de la représentation, de jeunes gens appartenant à la classe où se recrutait la cavalerie athénienne (1) ? Quelle raison de supposer une si étrange dérogation à Tusage ? L'erreur provientd'un témoignage ancien, qu'on a eu le tort d'interpréter trop à la lettre (2).

(1) Gilbert, Beitraege, p. 190. Cf. Bdsolt, Griech. Geseh.^ III, 2* partie, p. 1123.

(2) Cavaliers fArgam. 1 : auxot ol 'A67)vàta>v liriretç auXXaêovxe; èv ^opoû a^r][xaxt 7tapaça{vovxai : ArgUm. II : ô $è X^P^^ SX xwv lirirécuv ècrctv, Cf. Schoi. v. 247 : toû x^poû àito -wv \:r7tÊU)v aujjLTuXïjpoufAsvou. Je crois qu'aucun de ces témoignages n'a le sens précis qu'on lui attribue. L'eût-il, que cela ne prouverait encore rien, sinon l'ancienneté de la inéprise.

Sans doute, le chœur se donne lui-même pour un chœur de jeunes cavaliers ; mais tous les chœurs comiques s'attribuent ainsi un caractère, qui, bien entendu, est une pure fiction. Croirons- nous, par exemple, que le chœur des Acharniens fut réellement composé de gens d'Acharnés ? Il n'y a aucune difFérence entre les deux cas.

Cela n'a d'ailleurs, ici, qu'une importance tout à fait secondaire. Quelle que fut la condition réelle des choreutes d'Aristophane, aux Lénéennes de 424, ils représentaient au théâtre les jeunes cavaliers athéniens ; et, par conséquent, pour le public, auquel s'imposait la fiction dramatique, c'étaient ces jeunes cavaliers qui semblaient intervenir eux-mêmes dans l'action.

Or, il est bien difficile de croire que le poète eut osé leur attribuer le rôle qu'il leur a fait jouer, sans s'être assuré d'abord de leur assentiment. Il v avait, à coup sûr, quelque chose d'insolite dans le fait d'introduire au théâtre, sous un déguisement plus ou moins grotesque, la fleur de l'aristocratie athénienne, et justement dans la fonction militaire à laquelle elle tenait le plus. La cavalerie athénienne n'était probablement organisée alors que depuis une trentaine d'années (1). Augmentée en nombre peu à peu, elle

(I) Albert Martin, Les Cavaliers athéniens, Paris, Thohin, 1887 ; Hklbig, Les 'IwiteT; athéniens, Paris, Klincksieck,

comptait, au temps d'Aristophane, un millier d'hommes, qui se recrutaient parmi les jeunes gens riches. Elle élait divisée en deux troupes, de cinq escadrons chacune, sous le commandement de deux hîpparques et de dix phylarques {l). Fiers de leurs chevaux, de leurs armes, de leur adresse, les fringants cavaliers aimaient à se faire regarder, et ils contribuaient à embellir les fêtes de la cité par leurs défilés et leurs exercices. Cette brillante jeunesse était la parure d'Athènes. Phidias venait de la représenter sur la frise du Parthénon, achevée peu avant 'a guerre du Péloponcse. Xénophon devait, plus tani, la décrire, en artiste lui aussi, dans son Hipparque, en lui enseignant les évolutions savantes, propres à la faire valoir. Le peuple se moquait volontiers des prétentions de ces jeunes gens, de leur vanité, de leur élégance affectée ; ce qui ne l'empêchait pas de lesadmirerauxjours de fêtes. D'ailleurs, depuis le début de la guerre. Us s'étaient signalés à plusieurs reprises. En -431 , lors de la première invasion des Péloponésiens, ils avaient contribué à inquiéter l'ennemi et à l'éloigner des -murs d'Athènes. En 430, Péricics avait embarqué, chose toute nouvelle alors, quatre cents d'entre eux, qui t'avaient aidé Ji ravager les côtes du Péloponèsè.' touï'recemment encore, en -425, dans le coup demain tenté par

(1) AmsTOTE, Rép.des -4(A., 61.

Nicias sur le territoire de Corinthe, les deux cents cavaliers qui faisaient partie de l'expédition avaient rendu de réels services (1). En somme, ils avaient alors une bonne situation morale dans la cité, et ils n'étaient pas portés par nature à méconnaître leur propre importance. On a vu plus haut que. si Cléôn avait eu maille à partir avec eux, il est probable qu'il s'en était mal trouvé. Au théâtre, leur influence devait se faire sentir plus qu'ailleurs : car leurs familles disposaient, à la ville même, d'une clientèle nombreuse, et elles étaient puissantes, dans les dèmes de la campagne. Eux-mêmes, jeunes, hardis, bruyants, n'étaient pas gens à dissimuler leurs sentiments ni à se laisser tourner en ridicule sans rien dire.

Gomment donc Aristophane aurait-il pu les associer à son charcutier ambitieux, s'il n'eût été assuré, d'une manière ou d'une autre, que son audace leur serait agréable ? On peut admettre qu'il fit au moins connaître d'avance ses intentions à quelques-uns d'entre eux, qui se chargèrent d'informer les autres et qui répondirent de leur assentiment. S'il n'y eut pas complot, à proprement parler, ni même autorisation expresse, il y eut certainement accord et même encouragements préalables. C'est du reste ce que le poète laisse entendre assez clairement, dans les pa. rôles qu'il a prêtées au coryphée, chargé de pré- Ci) Thucydide, 1. II, 22 et 56 ; I. IV, 42.

Ii4 OHàPlTRC IL

senter le choeur au public et de débiter les anapestes traditionnelB :

« Si quelque poète comique d'autrefois eût voulu nous contraindre à nous avancer ainsi vers le public pour lui adresser une allocution, il n'aurait pas obtenu cela de nous aisément. Mais ce poète-ci mérite bien qu'on £ai8se quelque chose pour lui. Car il hait ceux que nous haïssons^ nous-mêmes, et il ose dire ce qui est juste : hardiment, il marche droit au monstre» au Typhon: destructeur (t). »

Ainsi les griefs communs étaient proclamés hau-r tement. Il y avait alliance des cavaliers et du poète contre le Paphlagonien, c'est^^-dire contre Cléon. Quels étaient ces griefs ? S'agissait^l seulement des démêlés signalés plus haut entre le démagogue et certains membres de la classe aristocratique ? ou encore de cette obscure accusation d'avoir manqué au devoir militaire, que Cléon, suivant un scoliaste, aurait intentée aux jeunes cavaliers, et qui a été in-' terprétée diversement par les modernes (2)? Oui, sans doute, il s'agissait bien de tout cela, maisaussi, évidemment, d'autres griefs plus généraux. Ce qu'on détestait, de part et d'autre, en Cléon, c'était sa façon même de gouverner, l'influence qu'il exerçait sur le peuple et l'usage qu'il faisait de cette influence. On

(1) Cavaliers, 507-511.

(2) Scol. Cavaliers, 226.

LES CàYALIEUS lis

sait que le poète Eopolis, qui était alors un des loaître& du genire comique ^ prêta sou concours à Arislûppfaaae, et il est vraisemblable qu'il composa pouv lui tout un morceau eu secoad intermède (1). C'est là un indice qui s'ajoute aux précédents pour faille ressortir le vrai caractère de kb pièce. On en peut CQncl4ire qu'elle ne tui pas un coup d'audace indivisduel, préparé dans une méditation solitake. On dut en parler à l'avance, dans les cercles où le poète était sur de r^wsonlrer le plus, de fav^tr. Peut-être y fit41 eoanaitre lui-^méme qiuelqiues-uiies de ses inventions ; on les approuva, on lui en suggéra d'auires.. En somme, l'œuvre, toui en* restant siennie pour Texécution, prit ua peu le caractère d'une maniSestation coUeetive ; et Aristophane put croire qu'en cas de danger, il serait soutenu énergiquement. Encek, comme nous le verrons par la suite, il se fit quelque illusion. Mais cette alliance entre le poète et la classe aristocratique, qui n'est réellement pas douteuse, quelle influence eut-elle sur la composition de la pièee eis- tout d'abord, sur le rôle attribué auchoeuj?? c'est là une tout autre question.

Le plus entreprenant des deux esclaves vient de donner au charcutier ses instructions et de lui promettre l'appui des mille cavaliers et des honnêtes

(1) Cratinos, fr. 200, Kock; Eupolis, fr. 78, Kock (scol. îfuées, 554). Kirohhoff, Hermès, XIII, année 1878.

HB CHAPITRE II

gens (1). Juste à ce moment, Cléon sort de la maison ; et, tout d'abord, son aspect terrifiant, sa voix tonnante, ses menaces effroyables jettent le trouble parmi les conjurés. Seul, l'esclave a gardé son sangfroid. Il appelle à la rescousse ses alliés, les cavaliers, et soudain, les voici qui accourent d'un galop furieux. Divisés en deux escadrons, sous les ordres des deux hipparques, Simon et Panaetios, ils se précipitent à fond de train dans Torchestra et ils chargent le Paphlagonien,qui fuit éperdu devant eux (2). Ses ennemis, impitoyables, le pourchassent d'une extrémité à l'autre, et, en même temps, ils s'excitent mutuellement en l'accablant d'injures. Ils lui reprochent ses rapines, son avidité, le chantage éhonté qu'il exerce sur les comptables et sur les riches timides, qui tremblent au seul mot de procès. Puis, quand le charcutier, rassuré, reprend le premier rôle, ils l'encouragent dans toute sa dispute avec son rival, admirent et exaltent son audace, et marquent les points en sa faveur. Ils sont ravis de voir que Cléon a trouvé son maître en fait d'impudence. Enfin, lorsque le démagogue court porter au Sénat

(1) Cavaliers, 226 : àXX' ei<jiv *Iit7r^c «vSpec àyadol ^^Xiot

xaî ttt»v 'iroXiTwv o\ xaXoi ts HLi^fa^oi,

(2) Cette mise en scène est particulièrement bien étu diée et expliquée dans Touvrage de P. Mazon, Essai sur la composition des comédies d'Aristophane, Paris, Hachette,

sa dénonciation, c'est le chœur qui lance Agoracrite sur ses pas, en invoquant pour lui la protection de Zeus Agoraïos.

Dans tout cela, nulle trace de politique générale. Les cavaliers n'énoncent aucune idée qui ajjpartienne proprement à un parti. Leurs propos sont ceux d'une opposition malveillante, acharnée contre un adversaire ; ils le déchirent en paroles ; mais leurs traits s'arrêtent à lui. Pas un mot qui touche aux vices profonds attribués à la constitution démocratique par les théoriciens de l'oligarchie.

La parabase laisse-t-elle percer plus sensiblement l'esprit de caste ? Dans les anapestes, ils proclament leur alliance étroite avec le poète ; mais c'est une alliance contre un coquin, et rien de plus. Les chants strophiques et les épirrhèmes ont un caractère assez différent. Là, ce sont bien les sentiments distinctifs de la jeunesse aristocratique qui s'expriment sous plusieurs formes. Ils invoquent d'abord Poséidon Hippios, le dieu des courses de chevaux, qui se plaît à voir les jeunes conducteurs de chars, brillants et parés. Puis, ils vantent les vertus de leurs pères, c'est-à-dire des représentants des anciennes familles, vaillants hoplites qui ont défendu et honoré la cité, stratèges d'autrefois, glorieux et désintéressés. Comme eux, ils ne demandent qu'un peu de gloire, et, par-dessus le marché, le droit de porter les cheveux longs, une fois la paix rétablie.

Lewr seconde inTOcatttm s'adiresse à Paflas ; eBe est faîte au nom de la cité tout «mttère. Mais, en finissant, c'est bien d'eux-mêmes encore cp'îls partent, loTsqolls rappellent plaisamment tes exploits de teurs chevaux, c'esl-à-dire leurs propres exploite. En somme, cette parabase, presque tout enlîère, est oortainement la partie de la (nèce oh ils apparaissefft le mieux comme un groifEpe distinct et expriment dc^ sentiments qui leur sont propres. Ces sentiments onrt; Fallure fringante, Télan fier et nailf, Fingénuilé hardie, un peu hautaine peut-être, qui convenait à cette hrillante jeunesse. Qui aurait pu songer à «"en offenser? Là même, leur langage n'était en «ncnne façon celui d'un parti : c'était celui de leur âge, avec une légère wuance d'impertinence cavalière qui devait amuser le public.

A partir de là, on peut dire que leur rèle acfif est fini. Ils ne font plus qu'assister à la seconde partie de la pièce, en manifestant de temps en temps, par quelcfues paroles, les mêmes dispositions essentielles que dans la première, sans se mêler réellement à l'action. Les habitudes de la comédie le voulaient ainsi. Il est donc inutile de noter id, une à une, les courtes réflexions, parlées ou chantées, qti 'ils intercalent entre les scènes. Tout au plus peut-on relever la critique moqueuse qu'ils adressent à Demos après la scène des oracles : « O Peuple, c'est un bel empire que le tien : tout le monde te redoute, comme an

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tyran. Mak tu te laisses mener trop docilement. Tu aimes qu'on te flatte et qu'on, te trompe. Toujours, tu te tournes, bouche hée, vers celui qui parle, et ton esprit, bien que présent, voyage au loin (1). » Que Ton reconnaisse là, si Ton veut, quelque chose du jugement du Mégabyze d'Hérodole et de celui du pseudo-Xénophon sur l'ignorance et L'irréflexion du peuple. Encore est-il qu'il estprésentéavec une^âce légère et moqueuse, qui. en atténue singulièrement la portée. Et surtout, il ne£autpas oublier que le peuple athénien était habitué à s'entendre dire ces choseslà, beaucoup iplus rudement, par ses orateurs favoris. Périclès ne s'en faisait pas faute.; et Cléon luijnéme, Cléon surtout, paraît avoir mis une certaine vanité à les répéter, avec une brutalité voulue, étant de ceux qui excellent à dissinmler, sous la rudesse des paroles, la lâcheté des conoiplaisances.

Le second intermède (12634314) n'est qu'une série de traits satiriques sans lien avec l'action, contre Ariphradès et aéonyme,.personnages obscurs (2), et ■enfin contre Hyperboles ; ce dernier morceau, protestation amusante et fantaisiste des trières, jeunes et vieilles, contre les projets d'es^péditions lointaines,

(.1) Cavaliers, 1110- 11 19.

(2) Cléonyme semble avoir été l'auteur d'une réforme du tribut des alliés, votée en 426, et qui eut pour effet de racgmenter (ÛIÀ. IV, i, p. i^i,ja? 39 a. Cf. Busûlt, Griech. Gach,, m, 2« j)^ip. .1118).

est celui que la tradition attribuait à Eupolis. Le chœur, en chantant ou en récitant tout cela, ne joue à aucun degré le rôle d'un groupe social ou d'un parti politique.

Mais ce qu'il faut remarquer surtout, c'est le peu d'importance qui lui est attribuée dans le dénouement. Lorsque Démos, rajeuni et transformé par Agoracrite, se montre au public dans le costunie de l'ancien temps, les cavaliers saluent avec enthousiasme cette résurrection de la vieille Athènes ; sauf cela, ils ne prennent aucune part à cette révolution pacifique. C'est Agoracrite sçul qui dicte à Démos les règles de sa conduite future ; le chœur, pendant ce temps, ne prononce pas un seul mot; et cette politique nouvelle ne vise en rien les intérêts de la classe qu'ils représentent. Démos ne fait aucune promesse qui les touche spécialement. Il se peut, il est vrai, qu'en se retirant, ils aient témoigné leur joie dans un chant final, qui aurait disparu. S'il en était ainsi, on est en droit de conclure de la scène entière, qu'ils y exprimaient uniquement des sentiments généraux.

Ainsi Aristophane a bien présenté les Cavaliers comme ses alliés, mais uniquement dans la guerre personnelle qu'il faisait à Cléon. Quant à la réforme politique d' Agoracrite, il a voulu qu'elle se fît en dehors d'eux, avec leur approbation, sans doute, mais sans leur concours actif, et nullement sous leur

inspiration ni à leur bénéfice. II les a introduits dans sa pièce, surtout comme un élément de vie ardente et de fantaisie; ils y apportent leurs passions, leur jeunesse, leur lyrisme patriotique ou moqueur; mais s'il y a une doctrine, ou, tout au moins, une ébauche de doctrine, sous les folles inventions du poète, ce n'est pas dans le rôle du chœur qu'il faut la chercher. Voilà un premier point qu'il importait de mettre en lumière.

Passons maintenant aux personnages, et essayer s de discerner ce qu'ils représentent exactement.

On ne saurait prétendre que les deux esclaves qui complotent et organisent l'attaque contre Cléon symbolisent ni un parti ni une classe de la société, ni même, à proprement parler, des personnages politiques contemporains. Les noms de Démosthène et de Nicias, qui leur sont attribués dans les manuscrits, ne figurent pas dans le dialogue. Ce sont probablement les éditeurs alexandrins qui les ont insérés dans la liste des personnages, en tête de la pièce (1). Ils Font fait d'après une allusion du texte à l'affaire de Pylos (v. 54 et suivants). Mais cette allusion autoriserait tout au plus à reconnaître Démosthène dans le premier esclave (2) ; le second de-

(1) Voyez Targument n° 2, et la note de Dindorf, dans son édition.

(2) Il est à remarquer qu'elle est reproduite au vers 742 et que, là, elle ne s'applique plus à Tesclave. N'oublions

. LES C^YA.L]EII8 1.23

vrait, en tout cas, rester anonyme. A vrai dire, le premier lui-même n'est Démosthène qu'un instant. Il l'est par une ressemblance momentanée de situation, nullement par l'ensemble de son rôle. Simples personnages de prologue, nécessaires à l'action, les deux esclaves sont dénués de personnalité histonique.

Quant à l'intrigue qui leur est attribuée, nous n'en trouvons aucune traoe dans les &its du temps. Cléon a eu des adversaires, mais il ne semble pas qu'aucun parti lui ait suscité, ni même ait songé jamais à lui susciter, un rival instruit à le combattre ^ par ses propres armes.

C'est cependant dans la bouche d'un de ces deux bouffons que se trouvent les seules déclarations de la pièce qu'on puisse vraiment qualifier d'antidémocratiques. Comme elles tiennent d'ailleurs au personnage du charcutier Agoracrite, c'est en étudiant celui-ci qu'il convient d'en apprécier la portée.

Agoracrite est inséparable du Paphlagonien, c'està-dire de Cléon. Us forment ensemble un groupe indissoluble, dans lequel se révèle vraiment la pensée du poète.

Celle-ci, au >fond, est fort simple. Cléon, pour lui, est un hooune qui n'est puissant qu'à la condition de

pas que la comédie ancienne est le plus libre, le plus fantaisiste des genres, et, qu'avec un Aristophane, il ne faut jamais serrer les choses de trop près.

prévenir et de satisfaire tous les désirs de la multitude. Qu'un autre politicien de même trempe ose pratiquer le même système de gouvernement avec plus d'impudence et de bassesse encore, et ce politicien évincera fatalement Cléon. Il v a là une véritable nécessité morale. C'était affaire à la comédie de la traduire en action et de lui prêter cette sorte d'évidence, quelque peu grossière, mais frappante, qui est le propre des démonstrations dramatiques. L'idée, en elle-même, Aristophane ne l'a pas créée. On ne peut douter qu'il ne l'ait entendu exprimer maintes fois dans les cercles de l'opposition. Elle est en germe dans les passages du pseudo-Xénophon cités plus haut ; et nous la trouvons presque énoncée dans la phrase où Thucydide nous montre les successeurs de Périclès cherchant à se surpasser les uns les autres et à rivaliser de complaisances envers le peuple (II, 65, 10). Il est vrai que Thucydide, en écrivant cela, a pu, à la rigueur, se souvenir des Cavaliers d'Aristophane ; mais il est bien plus vraisemblable qu'il a rapporté simplement ce qui se disait dans la société athénienne, peu avant son exil. Seulement, chez les théoriciens de l'oligarchie, il était admis que c'était là une loi inhérente à la nature même de là démocratie. La question pour nous est de savoir si c'est ainsi qu'Aristophane a conçu et présenté les choses.

On sait comment l'esclave révèle au charcutier

ahuri sa vocation d'homme d'Etat : « Oui, ce qui va faire de toi un grand homme, c'est précisément que tu es un coquin, que tu sors de la halle et que tu ne rougis de rien. » Et comme le drôle, à la fois séduit et défiant, paraît hésiter : « Ah ça ! lui demande- t-il, est-ce que, par hasard, tu aurais sur la conscience quelque chose d'honorable ? » Non, rien de semblable : il est né de parents qui appartenaient à la lie du peuple, et il est lui-même ignorant et grossier à souhait, d'ailleurs malhonnête au besoin : c'est l'homme qu'il faut. « Sache-le bien, lui dit son instructeur, conduire le peuple, aujourd'hui, n'est plus l'affaire d'un homme cultivé ni honnête : cela revient de droit à qui est ignorant et ignoble de tout point

Certes, la déclaration est vive et la censure véhémente. Remarquons toutefois que le poète, par la bouche de son personnage, critique ici un état de choses actuel. Il ne dit pas du tout que cela ait été toujours ainsi et ne puisse être corrigé, tant que le peuple sera le maître. C'est donc la suite de la pièce qui doit servir à commenter et à éclaircir cette déclaration initiale.

La lutte s'engage entre les deux rivaux. Si le poète s'attachait à sa donnée première, Agoracrite devrait s'y montrer pire que Cléon, c'est-à-dire non

(1) Cavaliers, 180-193.

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126 CHAPITRE n

seulement plus impudent, plusT grossier, plus flatliKir et plus hypocrite, mais surtout plus férocenwnt égoïste et plus méchant. De méine que Cléon, en ayant Tair d'aimer le peuple, n'aime «n réalité que lui-même et ne cherche que sonr propre intérêt, de même son rival ne devrait viser, IW au^ssi, qu'à s'enrichir, qu'à vivre grassement et joyeusement, aux dépens de sa dupe. Ce serait là, en eflfet, la condition nécessaire pour que la loi énoncée tout à l'heure se vérifiât. Si, au contraire, Agoracrite n'est qu'un faux ambitieux, si sa grossièreté cache un honnête homme, s'il* veut réellement te bien du petpte et s'il réussit, en définitive, à le corriger, c'est donc que la démocratie n'est pas condamnée fatalement à périr par ses propres vices et qu'elle peut à la rigueur s'amender. Or, cette seconde conception est bien celle qui domine la pièce. Il ne reste qu'à se (femander dans quelle mesure elle a pu être influencée soit par les conditions du genre, soit par la nécessité de ménager le public.

Le premier groupe dé scènes où les deux rivaux sont aux prises n'a plus pour nous qu'un médiocre intérêt. Agoracrite s'y montre le rustre, au vocabulaire poissard et à la voix tonitruante, qui nous a été présenté tout d'abord. Cléon, de son côté, n'y est (|u'une sorte d'épouvantail vivant, au masque hideux, habitue à faire trembler tout le monde par ses menaces. De part et d'autre, on se défie, on s'in-

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suite, on se bouseule même, maie, sauf quelques allusions éparses, la> satire politique n'appanait là (|ue dans la situation elle-même et dans les moyens de défense du prineipal personnage; Celui-ci a pour arme essentielle la dénonciation. Ilmenace d'accuser quiconque lui tient tête, et c'est par une accusation en effet que se termine cette première rencontre. Cléon, bafoué et rossé par Agoracrite aidé des Cavaliers, se précipite vers la salle où siège le Conseil, pour y dénoncer leurs complots.

Il n'y a pas lieu de s'arrêter ici au récit de la séance du Conseil, car la satire, en vérité ^ y disparaît totalement sous la fantaisie. Sans doute, on sent bien, au début, que le poète s'y moque de la méfiance démocratique, quand il nous montre se» sénateurs, toujours prêts à accueillir les bruits de conjuration ; et que, plus loin, il s'amuse de leur mobilité d'esprit, de leur facilité naïve à se laisser prendre aux nouvelles futiles^ que le premier venu leur apporte. Satire et raillerie, assurément, mais si légère et si adroitement tournée en drôlerie qu'il est impossible d'en tenir grand compte.

. Ce qui suit, c'est-èi-dire la lutte des deux rivaux devant le peuple, mérite une tout autre attention. (llette lutte, c'est le Paphlagonien qui la provoque, car il se croit maître absolu de l'esprit de Démos : il affirme qu' « il le dupe à son gré » et qu' « il sait avec quelles friandises on le prend » (713, 715) ;

déclarations par lesquelles le poète semble bien vouloir établir, tout d'abord, que c'est aux artifices personnels et aux mensonges de Cléon qu'il va s'attaquer. D'autre part, le charcutier, dans sa profession de foi initiale, oubliant un peu qui il est, se donne assez clairement pour le représentant et le porteparole des « gens comme il faut » : « Voilà longtemps, ô Peuple, que je t'aime et que je veux te faire du bien, et beaucoup d'autres le veulent comme moi, gens honnêtes et bien élevés. Mais cet homme-ci nous en empoche. Car tu ressembles aux petits garçons qui ont des amoureux. Les gens honnêtes et de bon ton, tu les repousses ; mais les marchands de lampes, les savetiers, les coupeurs de cuir et les vendeurs de peau, voilà ceux auxquels tu t'abandonnes (734-740). » Evidemment, le poète, ici, se trahit lui-même, volontairement ou non. Son personnage soulève un instant le masque d'impudence et de grossièreté dont il s'était affublé, et nous voyons ce qu'il est réellement. En se démasquant, il démasque aussi son rival. Si Agoracrite représente les « honnêtes gens », c'est-à-dire sans doute la classe moyenne par opposition à la populace, il est clair que le Paphlagonien n'est pas seulement Cléon, mais qu'il représente, d^ne manière générale, les démagogues de basse condition, ou ceux qui se font semblables à la populace pour la gouverner. Voilà une indication à re-

tenir ; à condition, toutefois, de ne pas en exagérer la portée.

Si, en effet, nous la suivions sans réserve, nous serions immédiatement déçus. La scène décisive, qui est celle où Agoracrite accuse Cléon devant Démos, ne donne pas à cet égard ce qu'on aurait pu en attendre. Nous devions penser que l'ennemi de la démagogie allait là nous découvrir toute la politique qu'il lui imputait. Or, il s'en faut de beaucoup. L*attaque d'Agoracrite contre Cléon n'a pas la forme d'une démonstration vigoureuse et véhémente. Elle est morcelée, incohérente, mélangée d'absurdités volontaires. Bien loin de chercher à dégager les faits généraux, elle les fuit plutôt. Elle s'attache à l'homme, à quelques-uns de ses actes personnels, à ses desseins intéressés. Surtout, Agoracrite s'applique à le dépouiller de ses mérites apparents, des titres qu'il fait sonner et qui le rendent populaire. Il nie les services qu'il prétend avoir rendus au peuple, il s'efforce de découvrir en toute sa conduite l'intérêt égoïste, il lui dispute jusqu'à sa victoire de Sphactérie, et parodie plaisamment, pour le perdre, ses procédés ordinaires d'insinuations calomnieuses. Est-ce à dire que toute pensée générale soit absente? Non : il y en a bien une, au moins, qui apparaît vers la fin de la scène, dans le passage où Agoracrite compare les agitateurs tels que Cléon aux pêcheurs d'anguilles : « Tu fais ce que font ceux qui pèchent

les anguilles. Quand Teau est calme, ils ne prennent rien. Mais que Ton agite la vase, du fond à la surface, la pèche est bonne. Toi, de môme, quand tu troubles la ville, tu es sûr de ton profit (864-867). » Ceci, on peut l'admettre, dépasse la personne de Cléon ; c'est une politique et une classe d'hommes qui sont visées par ce trait de satire ; c'est surtout le parti de la guerre à outrance, et, ici encore, ce n'est pas Agoracrite qui parle, c'est bien le poète. Toutefois, il ne s'agit en somme que d'un groupe, dont on aurait pu alors nommer les membres. L'institution démocratique elle-même n'est pas plus en jeu ici que précédemment.

Que faut-il penser niaintenant de la scène des oracles et de celle des cadeaux ? La première met en action, de la manière la plus amusante, une des maladies intellectuelles du temps, la basse superstition populaire, et l'artifice de ceux qui l'exploitaient. La seconde traduit en inventions bouffonnes, en charges extravagantes, la concurrence effrénée des politiciens qui se faisaient alors les complaisants du peuple. Sous ces bouffonneries, la satire se laisse voir crûment ; elle est vive et mordante, autant que propre à exciter le rire. Elle ne manque même pas, si l'on veut, d'une certaine profondeur ; car elle touche évidemment, dans cette seconde scène, à un des dangers permanents qui compromettaient la démocratie athénienne. Remarquons seulement que ce danger est de

ceux qui sont inhérents à toute souveraineté absolue. Quelques-uns, il est vrai, peuvent penser que la démocratie, lorsqu'elle manque d'institutions modératrices, en est particulièrement menacée. Ce n'est pas là, en tout cas, l'interprétation nécessaire de la scène d'Aristophane. En elle-même, elle n'est qu'une critique des choses du jour : elle vise, d'une part, les politiciens sans principes, qui prennent pour programme, non ce qu'ils croient utile au peuple, mais ce qu'ils estiment propre à lui plaire ; d'autre part, Texcès de naïveté de la multitude, qui se laisse prendre à leurs vaines protestations. Que celle-ci devienne plus clairvoyante, et le mal sera guéri par là même. C'est ce qui arrive à la fin de la pièce.

Cléon, en effet, est vaincu définitivement par son rival- Nous assistons à l'écroulement de sa puissance. Est-ce une forme de gouvernement qui est condamnée avec lui ? A coup sûr, les Athéniens ne l'ont pas compris ainsi, et ils ont eu raison. Le Cléon des Cavaliers ne pouvait en effet, d'aucune façon, être considéré comme la personnification typique des chefs de la démocratie athénienne. Bien que la comédie eût attaqué violemment Périclès, quand il vivait, personne à coup sur n'a dû être tenté de le reconnaître, après sa mort, dans ce bouffon odieux et méchant. La caricature était trop personnelle en vérité, pour qu'on pût lui attribuer une portée générale. Aristophane n'avait pas même fait, en créant son

personnage, la psychologie, d'une classe inférieure de démagogues. Tout au plus, avait-il mis en lumière, avec la force satirique qui lui était ordinaire, quelques-uns des traits les plus apparents et les plus caractéristiques de leur rôle ; il avait montré leurs procédés d'action, leur grimace, leur extérieur, parce qu'il ne pouvait sans cela mettre en scène son Cléon ; mais il n'avait pas réellement étudié leur âme. Peut-être, la nature de la comédie, en ce temps, ne s'y prêtait-elle qu'imparfaitement. Pourtant, il y a, dans les pièces du même poète, des personnages bien plus réels, bien plus humains que Cléon. Ce sont ceux qui lui inspiraient une certaine sympathie, tels queDikéopolis, Strepsiade, Lysistrate,Chrémyle.Ici, la haine, la violence du parti pris l'empêchaient d'observer. Sa conception est une vengeance personnelle. 11 ne veut et ne peut voir en son ennemi que ce qu'il a d'odieux. Son Cléon est une force malfaisante, un «Typhon » déchaîné, comme il le dit luimême, un composé monstrueux de vices et d'impudence, une sorte de monstre mythologique ; assurément, ce n'est pas un homme, et par là même il ne saurait être vraiment l'image d'une classe d'hommes réels.

Son rival, Agoracrite, l'est bien moins encore. Car Cléon, du moins, se ressemble à lui-même, d'un bout à l'autre de la pièce. Agoracrite, lui, change sans cesse : tantôt dépassant Cléon en grossièreté, en

impudence, en bassesse, tantôt conseiller avisé, critique clairvoyant, ami sincère du peuple, qu'il cherche à éclairer. Poursuit-il, sous ses transformations, un but d'ambition personnelle ? A quoi tendent en somme ses efforts ? C'est ce qu'il nous reste à dégager brièvement, en considérant le dénouement et, par la même occasion, le rôle de Démos, qui ne se laisse bien apprécier que de ce point extrême de son développement.

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Agoracrite a supplanté le Paphiagonien, Démos lui accorde sa confiance et lui remet la direction de ses affaires. Que va-t-il en résulter ?

Si le poète s'appropriait sans réserve l'idée des théoriciens de Foligarchie et s'il la développait dramatiquement dans ses conséquences, le règne d'Agoracrite devrait être pire que celui de Cléon. Démos, sous son influence, devrait devenir plus capricieux, plus soupçonneux, plus tyrannique, et en somme plus dupé qu'il ne l'était auparavant. Et Agoracrite devrait célébrer brutalement dans l'exode son triomphe éphémère, tout en appréhendant déjà, à son tour, le nouveau rival qui, fatalement, serait appelé à l'évincer sous peu par les mêmes moyens. Ainsi conçue, la pièce eût été logique et tout à fait conforme à la doctrine de l'aristocratie intransigeante. En fait, elle est volontairement illogique. Elle l'est même jusqu'à la plus extrême invraisemblance, et il importe d'en chercher les raisons.

Démos, au cours de la pièce, a été dépeint en

traits sommaires. C'est un vieillard rustique (1) ; et il doit Tétre, car il représente pour le poète une démocratie dont la meilleure partie se composait de paysans. Mais ce trait, qui se retrouvera au dénouement, semble oublié pendant l'action. Ses esclaves nous disent qu'il est d'humeur diflicile, prompt à s'irriter, un peu sourd (2). Nous ne le voyons guère manifester non plus cet aspect de sa nature. Son rôle, du reste, se réduit à écouter les flatteries qu'on lui adresse et à recevoir les présents qu'on lui offre. Cléon, lorsqu'il parle de lui hors de sa présence, le traite d'imbécile (3). Et il nous paraît en effet, en face de ses flatteurs, d'une crédulité qui touche à la niaiserie. II est vrai qu'il nous avertit lui-même de ne pas nous fier aux apparences. Ces dehors, dit-il, cachent ime politique très réfléchie. « C'est volontairement que je fais le niais ; mon plaisir est de faire bombance tous les jours ; et c'est pour cela qu'il me plaît de nourrir un homme d'affaires qui soit voleur; quand il est plein, je l'attrape et je l'écrase (4). » Ce niais est donc, en réalité, un finaud, ou du moins il se persuade qu'il l'est ; mais sa finesse est courte ;

(i) Cavaliers f 41 : «Ypontoç ôppjy,

(2) Même passage : àîcpà^^oXo;, ôjœkoXov yEpovTiov, utio-

(/\) Cavaliers f 396 : xal -tô toù oTJfxou irpoffwTcov lur/rAo^ xa,Ôi]fievov^

(4) Cavaliers, H23.

car elle ne voit pas au delà d'un avantage immédiat, qui, à la longue, tournerait à sa perte. Le calcul doiit il se vante n'est pas seulement un calcul immoral ; c'est encore un calcul absurde, qui repose sur la méconnaissance de son véritable intérêt ; et c'est ce que montre la transformation qu'il subit au dénouement.

Rajeuni par l'opération magique d'Agoracrite, il apparaît beau et brillant, dans le costume d'autrefois, tel qu'il était au « temps d'Aristide et de Miltiade » (1). Ainsi transformé, il a honte de ce qu'il a été. Il ne peut plus s'expliquer à lui-même qu'il se soit laissé duper par ses flatteurs. Comment, dès lors, prendrions-nous au sérieux le calcul dont il s'est vanté plus haut ? 11 reconnaît qu'il avait perdu le sens, et il rougit des fautes qu'il a commises (2). En se confiant désormais à son bienfaiteur, Agoracrite, ce n'est pas à un politicien éhonté qu'il remet la conduite de ses affaires, c'est à un réformateur sage et désintéressé, qui assurera sa gloire et le rendra heureux.

Si ce dénouement exprime la vraie pensée d'Aristophane, il est clair que celle-ci est bien différente de la théorie intransigeante avec laquelle elle avait

(1) Cavaliers f 1325 : Oto; irep' Apt(jxe(8^ Trodxspov xal MiXxiaOT^ ÇuvecJiTet.

(2) Cavaliers, i349, 1354 : Alax'j^ojxat toi xaïç Trpdxspov «{xapxCaiç.

paru se confondre au début. Les doctrinaires de Toligarchie, tels que le pseudo-Xénophon, estimaient, nous Ta vous vu, que la démocratie athénienne ne pouvait pas être réformée, qu'elle était même destinée par sa nature a outrer de plus en plus son principe ; et le poète, en créant le personnage d'Agoracrite, avait paru d'abord s'approprier cette idée. Mais voici que son personnage s'était transformé entre ses mains : sa victoire, par quelques moyens qu'elle eût été obtenue, avait pour résultat immédiat que la démocratie, corrigée par lui, redevenait tout autre et se faisait une destinée nouvelle. Toute l'appréciation de la politique d'Aristophane dépend de la valeur qu'on attribue à ce dénouement.

N'est-on pas bien tenté, au premier abord, de le considérer comme une simple habileté du poète, désireux avant tout d'assurer le succès de sa pièce ? Il est certain que, si Agoracrite était ce qu'il devrait être, la satire serait bien plus âpre. Est-ce à dire qu'elle n'aurait pas pu, sous cette forme même, se faire accepter du public athénien ? Je ne le crois pas. 11 y avait moyen, pour un poète aussi adroit qu'Aristophane, d'arranger les choses de manière que le peuple s'amusât de cette lutte à mort entre deux coquins également ambitieux ; et l'idée générale, dissimulée sous le tumulte d'une action plaisante, ne se serait révélée qu'au lendemain de la victoire, à un petit nombre d'esprits réfléchis. Mais,

vraiment, la contexture de la pièce que nous avons sous les yeux, les détails même de la scène tinale, et enfin ce que nous savons d'ailleurs d'Aristophane, tout, en un mot, doit nous engager à penser que son dénouement est bien l'expression exacte de sa pensée.

Si la transformation de Démos n'était pour lui qu'une simple concession à son public, elle devrait être présentée comme une fantaisie bouffonne, sans rapport avec les choses du jour. Au lieu de cela, nous voyons qu'elle aboutit à un programme de réformes parfaitement précis. Agoracrite soumet en efiet son maître, corrigé, à un interrogatoire, par lequel il lui dicte indirectement sa conduite future. — Que feras-tu, lui demande-t-il, si quelque accusateur te presse de condanmer un accusé, sous prétexte que procès et condamnation, c'est ce qui te fait vivre ? — Je le précipiterai dans le barathre, répond Démos. — Et quelle sera d'ailleurs ta politique ? — Je paierai exactement les rameurs de nos trières, au lieu de dissiper l'argent du trésor en vaines dépenses. J'obligerai tout le monde à faire régulièrement le service militaire, sans permettre qu'on y échappe par l'intrigue ou par la faveur. J'expulserai de l'agora les jeunes gens qui bavardent subtilement, et je les contraindrai à chasser au chien courant. — Là-dessus, Agoracrite assure à Démos une bonne trêve de trente ans, et il l'emmène

avec lui à la campagne pour y jouir tranquillement de la paix ainsi rétablie (1).

Qu'on veuille bien y regarder de près, et Ton conviendra qu'il y a là, sous forme de suggestions plus ou moins rapides et comiques, l'esquisse d'une politique, immédiatement applicable, qu'on peut énoncer ainsi : conclure la paix avec Lacédémone, réformer l'éducation de la jeunesse en l'arrachant aux écoles des sophistes, restreindre l'importance de la parole en diminuant le nombre des procès, cesser de nourrir surtout quelques milliers déjuges inutiles, et pour cela renvoyer le peuple à la campagne, le rendre à ses travaux, à ses habitudes, à sa vie paisible et régulière, en un mot l'arracher aux influences néfastes de la ville et à la domination des politiciens (2).

Comparons maintenant cette politique à celle des hommes de 4H, telle qu'elle nous est connue par des documents certains (3). S'il y a, entre Tune et l'autre, quelques traits de ressemblance, les différences sont bien autrement frappantes. Pour les

(i) Cavaliers, 1340-1395.

(2) Aristote, Polit., IV, 62. "Oxav (jlIv ouv to ^w^PY'^^^ ^' xo XÊXTTjfxsvov fXcTpfav ouaiav xijptov f[ TTi; TzoXiTzioL^, TïoXlxetSovxai xatà v^fjLouç. s)^ou(Jt Y«p epYaÇ6|JLSvot Çv, ou Suvavxati 5è <ïXo^^Ç£'^» ôSffxe xov vdjJtov eirKJXTfîffavieç ExxXT^fftàÇoufft xà^ âvttYxa taç IxxXy] (7 lac .

(3) En particulier par ARisTOTE,Aep. dés A^/i.,c.xxixetxxz.

uns, il s'agissait, avant tout, de déplacer le centre de gravité de TEtat et de modifier la composition du corps des citoyens : véritable révolution politique. Pour le poète, tout se réduit à une réforme morale. Démos reste lui-même, ou plutôt il redevient ce qu'il a été : il lui suffit pour cela d'ouvrir les yeux, de se laisser désabuser par un bon conseiller, et de se retremper dans la vie saine et laborieuse de la campagne. La grande cause de sa perversion passagère n'est pas dans sa nature même, elle est bien plutôt dans une erreur initiale, dans une confiance sotte et mal placée, qui résulte elle-même en grande partie du bouleversement causé par la guerre. Au fond, la pensée que nous retrouvons ici est celle des Acharniens, Aristophane est toujours de cœur avec Dikéopolis et il ne songe aucunement à le dépouiller de ses droits. Mais il ne veut pas que Dikcopolis, oubliant son dème, vienne habiter le Pnyx ou les tribunaux. Tout le mal, à ses yeux, vient de ce changement funeste d'habitude, et Cléon, l'odieux Cléon, en est à la fois le produit et la cause.

Voilà, je crois, la pensée exacte du poète. On voit, en la dégageant, que si elle a pu refléter, dans les incidents de son développement, quelque chose des idées de l'opposition aristocratique, elle n'en est en aucune façon la traduction et qu'elle ne visait pas aux mêmes fins. Les Athéniens ne s'y méprirent

pas. Aristophane fut classé le premier par les juges du concours. Après les explications qui précèdent, cela n'a plus rien qui doive surprendre. Sa pièce, diversement interprétée par les partis, pouvait être approuvée, dans sa tendance générale, par une forte majorité. Ceux mêmes qui reconnaissaient en Cléon un chef et qui n'étaient pas disposés à Tabandonner, n'estimaient pas assez son caractère pour s'offenser de le voir ainsi fouaillé publiquement. Tout au contraire, ils se divertirent probablement de fort bon cœur en voyant malmener cet homme autoritaire et rude, qui s'imposait à eux, mais auquel, après tout, ils étaient bien aise de laisser sentir parfois leur indépendance (1). Et il est possible qu'en donnant le prix à Aristophane, ils se soient procuré à eux-mêmes une double satisfaction : récompenser le poète de génie et humilier un maître désagréable.

A distance, nous interprétons les choses un peu autrement. Tout ce qui était actualité dans la pièce a perdu pour nous de son importance. Beaucoup d'allusions personnelles nous échappent ou nous frappent peu. En revanche, nous grossissons involontairement les quelques traits généraux qui percent çà et là. Et peut-être sommes-nous en droit de le faire ; car on ne peut empêcher les œuvres qui

(1) Ps. Xénophon, Rép. des Athën.. c. xviii.

durent de manifester toujours davantage ce qu'il y a précisément en elles de plus durable. Mais, s'il s'agit d'apprécier exactement les intentions du poète, de replacer son œuvre dans son milieu et dans son temps, il n'y a pas sans doute de tendance dont il soit plus nécessaire de se défier que de celle-là.

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