LES NUEES, LES GUEPES, LA PAIX
Que fit Cléon ainsi bafoué ? Il est bien vraisemblable, sinon certain, qu'il essaya de se venger du poète par une accusation perfide. La principale biographie anonyme d'Aristophane nous apprend qu'il lui intenta une action en usurpation du titre de citoyen (ypaçTi Çsviac) (1) ; mais, par une erreur évidente, elle confond cette accusation, ainsi qu'on Ta vu plus haut, avec la dénonciation au Sénat qui suivit les Babyloniens. En réalité, il est impossible que cette accusation ait été antérieure à 424 ; car le poète, qui pourtant a raconté tout au long les actes
(1) Proleg. Didot, XI ; reproduit dans le n<» XII, qui altrège le précédent, toutefois avec cette différence que le n° XII place cette accusation après les Cavaliers, Cf. Scol. Ackam.f 378.
d'hostilité de Cléon à son égard, n'y fait aucune allusion ni dans les Achamiens ni dans les Cavaliers» Tout porte à croire, en revanche, qu'elle dut suivre de près le succès de cette seconde pièce (1).
Sans exagérer l'influence de la comédie sur l'opinion publique, on ne peut méconnaître qu'une œuvre de cette valeur, représentée devant le peuple tout entier, n'était pas chose indifférente. Non seulement Cléon dut en être humilié et furieux, mais il pouvait craindre que son autorité ne fût diminuée par une attaque si audacieuse et si bien dirigée. D'un autre côté, il lui était impossible de recourir de nouveau à une dénonciation devant le Sénat. La première n'avait pas réussi ; celle-ci eût échoué bien plus sûrement encore ; il était facile au poète de démontrer, texte en main, qu'il n'avait voulu s'en prendre qu'à Cléon lui-même. Le politicien irrité usa donc d'un détour. 11 porta plainte contre Aristophane pour avoir usurpé le titre de citoyen.
Rien n'était plus dangereux qu'une pareille accusation. Car, d'une part, les citoyens d'Athènes, surtout les plus pauvres, ceux qui, siégeant en majorité dans les tribunaux, vivaient aux frais de la république, étaient fort jaloux de leurs privilèges ; ils redoutaient les intrus, qui participaient aux salaires de toute sorte. D'autre part, la possession de ce titre en-
(1) GiLBEiiT, Beitrœge, p. 193-4.