‹ AristoteChapitre 100 sur 304 · Id., Ibid., A, 3, 984\ 15 et sqq · texte numérisé non relu

Id., Ibid., A, 3, 984\ 15 et sqq

Tel est le Dieu d'Aristote ^; et ce Dieu est grand. Ce n'est pas un démiurge qui descend de son ciel pour façonner la matière à grands frais de calculs et d'énergie. Ce n'est pas non plus une force infinie, qui, par un effort interne et toujours tendu, se déploie en une série éternelle de phénomènes éphémères. Il n'a pas même besoin d'une parole ou d'un signe pour mettre les choses en mouvement et tirer l'ordre du chaos. Il est; et il n'en faut pas davantage pour que tout frissonne et palpite, pour que tout travaille de concert au triomphe de l'ordre, de la justice et de la bonté : il sème les étoiles dans le ciel et les fleurs dans les champs, il organise, il prévoit et pourvoit, il sanctifie sans s'imposer à lui-même aucun labeur. C'est assez qu'il soit vu pour être aimé, et qu'il soit aimé pour répandre partout le charme efficace de sa beauté. Mais aussi, comme ce Dieu a dû s'appauvrir pour se purifier ! et quelle effrayante solitude que la sienne!

L'Acte pur provoque le désir; mais il ne suffît pas à déterminer la direction qu'il doit prendre en chaque cas donné.

La nature ne va pas à tâtons ; elle ne procède pas au hasard, comme un joueur de dés. La concevoir de la sorte, ce serait revenir, par une voie détournée, au mécanisme d'EmpcdocIe. La nature réalise toujours et du premier coup la meilleure des formes qui se présentent; et cette

1. AiusT., Met., A, 7, 1072'', 30 : toOto yàp ô Oeoç. Il est donc dinicilo de soutenir, avec Hrandis (Cra?c. /?o/n. Phil., Il, b, 575, Herlin, 1835-i83G), que les formes sonlles idées de Dieu qui se développent delles-inéinesausein de la nature. Car Dieu n'a pas d'autre idée que sa propre pensée. Au point de vue intellectuel, il est tout entier d'un côté, et la nature tout entière de l'autre.

forme, elle relèverait régulièrement à son plus haut degré de perfection, si la matière ne lui faisait obstacle soit par sa résistance interne, soit par les coïncidences fortuites qu'elle peut occasionner i. A quoi tient cette sûreté d'allure? D'où vient que, entre tous les possibles qui sont à même de passer en acte, c'est toujours le plus noble qui est le préféré? Il ne suffit pas à l'architecte l'avoir l'idée du meilleur pour construire une maison ; il faut de plus qu'il ait l'idée de cette maison elle-même : il faut qu'il en possède le plan. Ainsi doit procéder la nature. Elle ne peut réaliser tel acte, au lieu de tel autre, qu'à condition d'en avoir quelque connaissance préalable. D'où vient cette connaissance?

Il n'y a pas de formes séparées, et subsistantes; il n'y a pas non plus de formes qui soient inhérentes à la pensée première, puisque cette pensée est essentiellement vide de tout autre objet qu'elle-même. On ne peut dire davantage que l'âme de la nature enveloppe des formes éternellement en acte qui lui servent d'idéal et de règle; car cette hypothèse se heurte à des difficultés invincibles. On a déjà vu qu'à l'exception de l'Acte pur et de l'intelligence poétique, toutes les formes sont immanentes aux choses, et que par suite elles n'existent ni avant ni après elles ^. En outre, supposer qu'il y a des formes éternelles au fond de la matière, c'est dire que tout est éternellement réalisé et nier par là même le devenir; c'est affirmer aussi que les contraires coexistent en acte dans un seul et même sujet : ce qui implique une contradiction. Et cependant la matière , par elle-même,

Page 1