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LA SENSATION

Les sens n'opèrent point par eux-mêmes ^. c>lls opéraient par eux-mêmes, ils seraient perpétuellement en acte; et tel n'est pas le fait que l'expérience nous révèle. Nous ne jouissons pas toujours de la lumière; nous ne percevons pas toujours des sons, des odeurs et des saveurs; le tact lui-même, bien que répandu par le corps entier, ne s'exerce pas d'une manière continue; du moins ne possède-t-il pas constamment tous les modes qu'il peut revêtir : les sens ne sont de leur chef qu'à l'état de puissance 2; et, par suite, ils ont besoin, pour agir, d'un objet extérieur qui les excite et les détermine. Le bois ne brûle que sous l'influence d'un agent étranger qui s'appelle le feu : ainsi de nos organes sensoriels; ce sont des mobiles auxquels il faut un moteur qui vienne du dehors les élever à la dignité de l'acte 3.

En quoi consiste ce commerce des sens avec leurs

1. Arist., Met., r, 5, lOlOh, 35-37 : où yàp 8t?i t^ y' oct<jOYi<rt; aùiy) éaur?i; èa-rtv, à).X' ëcTTi Ti xal ëTepovîiapà tt^v aîdOriaiv , Ô àvàYvty) irpôxepov eîvai tri; alaOï^CTeto;.

2. fd., De an., B, 5, 417*, (J-0 : ArjXov ouv oti tô aidOyixtxôv oùv. scttiv èvepyetcx, àX),à ôuvàjjLei jxovov. Ato xaOaTcepTo xauaTov où xaie^ai aÙTÔ xaO' aOto aveu ToO xavffTixoO' Ixaic yàp àv éauxô, xal où8èv èôeito toù èvTeXe^^eiqc irypo; ûvto;.

3. [d,, tbid., B, 5, 4I7\ 17-18 : uâvia ôè Tcàaxeixal xiveïxaiÛTiÔToOTCotYiTixoO xal évEpyetqi ôvtoç.

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moteurs respectifs? Là se trouve le point vital du problème de la perception extérieure.

Tout d'abord, le sens affecté reçoit en lui l'acte de l'objet qui l'affecte ^ Car c'est un principe général : l'acte du moteur passe dans le mobile ; il se propage dans sa virtualité, il s'y continue lui-même-. Bien plus, le sens afïecté reçoit tel quel l'acte de l'objet qui l'affecte : il n'y ajoute rien, il n'y retranche rien, il ne l'altère d'aucune façon ; il le reproduit exactement comme un miroir parfaitement uni reproduit l'image de la personne qui s'y contemple. La ' raison que l'on en doit fournir, c'est qu'étant de sa nature à l'état de pure puissance, il est aussi totalement indéterminé, susceptible par conséquent de revêtir toutes les déterminations qui lui sont connaturelles. On peut même dire d'une certaine manière que l'acte du sens et celui de son objet sont identiques ^. Ces deux actes sont des formes qui se ressemblent, comme on vient de le voir. Et les formes qui se riessemblent se différencient bien par leurs sujets; mais, considérées en elles-mêmes, elles ne font plus qu'un, vu qu'elles ont une seule définition. Enfin, le sens affecté ne reçoit que l'acte de l'objet qui l'affecte; il n'englobe pas sa matière. Il le reçoit, en effet, dans la mesure où il

1. Arist., De an., T, 2, 426*, 2-6: eî So èaTtvyj xcvriotç xairi irolricrii; xai t6 7ià6o; èv tû iioio'j[X£va), àvâ.yxr\ xal xôv vf/oçov xal Triv àxoY)v tyjv xat' èvépyeiav èv T?) xa-rà ôuvafxiv etvai- rj yào tou TioiiQxty.oO xal xtvriTixoO évspyeia ev xo) uàffyovTt i'^yiyeza.v oto oùx àvâyxy] to xtvoùv xivetaOai ; Ibid., 9-11.

2. Id., Phys., r, 3, 202", 5-10 : r\ oùxerà tyiv à).Xou èvépyetav èv éxéçxo el/at àxoTiov (Itxi yàp y) otôa^i; ivépveia tou ôtôaaxaÀtxoù, év xivi (jlIvtoi, xal oOx à7roTeT[XTi[X£vr], cùlà toùSs èvxwSE)...; lbid.,2i-11.

3. Id., De an., F, 2, 425", 25-27 : v) oï toO aldOYixoO îvspv-ia xal xyj; aiCTÔrjaswç i\ aOxi^i |X£v ÈTXi xal (xîa, x6 5 'eîvat où xô a-Jxo aùxaï;; iV/i/5., F, 3, 202*, 14-20; Ibid., 202", 10-14.

agit; or il agit dans la mesure où il est « acte ^). La cire prend la figure de l'anneau sans le fer qui le compose ; elle reçoit indifféremment l'empreinte de l'or ou celle de l'airain, mais ne se laisse jamais atteindre ni par l'or ni par l'airain, considérés comme tels. Il se passe quelque chose d'analogue dans la sensibilité. Elle « pâtit sous l'influence des corps qui possèdent la couleur, la saveur ou le son »; mais ces corps ne l'actionnent que par ces qualités elles-mêmes : la sensibilité ne reçoit des objets que leurs formes sensibles ^

Pourtant la sensation n'est pas un phénomène purement passif; il s'y fait une réaction à l'égard de l'objet : il s'y manifeste une véritable spontanéité.

Elle n'est pas ce premier changement au terme duquel l'être sensible se trouve produit ; elle le suppose ^ : car c'est une modalité, et une modalité quelconque ne peut avoir lieu que dans un sujet déjà donné. La sensation n'est pas non plus un changement privatif, comme celui par lequel on passe de la vue à la cécité, ou de la chaleur au froid. Il faut y voir un mouvement, ou plutôt un acte qui se traduit par un progrès dans l'être : elle apporte à la sensibilité l'achèvement qui lui convient ^. Et cet achèvement, l'âme le veut d'un

1. AniST., De an., lî, 12, 424% 17-24 : xaOoXou Ôè 7:£pt Tràffyjç alaO-ôcrEO)? Seî Àaêeïv oTi r\ (xàv aï<jO-/iaiç èctti t6 ôextixov twv aidOrjTàiv elôûv aveu t/jç ùXiq;, olov 6 xnfiè; ToO oaxTuXîou aveu toO «riSrjpou xat toO -/puaoO ôé/eTai tô (Trjfxeïov, )>aix6divei oè tô xpv^roùv ^ xb -/aXxoOv air][jLEtov, o.)X oùy T^ xpuao; ■?! /a^xôç.

2. /</., Ibid., B, 5, 417'', 16-17 ; xoO alcÔrjTty.où yj \ikv TcprôXY) (XETaooX")^ YtvETaiOTiè ToO YevvàJvTo;' ôxav ôè yevvY^Ori, ïy eiy\or\ ôjartEp è7ciaTvi[;,Yiv xat to aîoOàvEffOai.

3. Jd., Ibid.y B, 5, 417", Î-IG : Oùx Inzi S' àTrXouv oOôè tô Tràaxsiv, oXkh tô

[JLEV çOopà TIÇ CtIÔ TOÙ ÈvavTlOU, TÔ Ô£ (TWTYJpia (XàXXoV TOU ÔUvdtjJLEt 5vT0; ÛTÎÔ

ToO èvTEÀexEÎa ôvto; xai Ô|jloiou, outw; w; fi'jvajjii; iyj.\ Tipô; èvTÉXexEiav... tô ô'

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vouloir essentiel; elle y tend sous l'influence de cet amour profond qui fait graviter les choses vers la pensée pure. Aussi, dès qu'une forme sensible commence à se dessiner dans l'un de ses organes, elle s'y porte d'un élan tou^ naturel ', s'y éveille à titre de perception et la convertit d'image vivante en image connue ^. Mais cette espèce de choc en retour n'a pas l'effet que l'on pourrait croire à l'égard des « formes sensibles » : il n'y produit pas plus de changement que la réceptivité des organes. La connaissance, considérée en soi, demeure pure de tout alliage : elle n'altère point son objet; elle ne fait que s'en saisir. Il n'y a là d'ailleurs qu'un aspect de l'activité qui se déploie dans la sensation. L'âme, une fois mise en mouvement, ne se borne pas à percevoir la forme sensible ; elle la rapporte naturellement à sa cause externe. Lorsqu'un objet donné détermine l'un quelconque de nos organes, nous sentons non seulement l'empreinte qu'il y dépose, mais encore l'union synergique que nous soutenons avec lui : nous nous rendons compte de sa pré-

èx 5uvà(i6i ôvTo; jxavôàvov xal ),a[x6àvov è7ri(TTT^{jLy)v Otcô toO èvreXe/sca ôvtoc xai ^iôa<Txa).ixoù fjToi oùoè TtaT/^^iv zxxiiow, œaTtep £tpY)Tat, r) oûoTpOîrou; elvat àÀÀoiwceo);, Tr,v T£ ÈTri xà; (yrepYjTixï; SiaOiffsi; jjLSTaéoÀriV xal Tyjv £7rt ta; els'.!; xai tyiv çuTiv. Ibid., T, 7, 431*, 4-6 : «paîvexaiôà TÔixèv aldGïjTov ex 6uvà[JL£i ôvto; toO at- «jOyitixoO èvîpYeîa tïoioOv où yàp uà^xeioOS' àXXotoÙTai. Atô àXXo etSo; xoOto x'.vtq- <rcto;. SiMpL., In libros Aristotelis De anima comm., 192, 31 et sqq., éd. M. IIayduck, lierlin, 18S2 : xi; ouv tj Tioi'iqort; xal yj xtvyiCTiç, -^^ xo aîffOrjXov Ttotrjxixôv;... oOxs Se uàôvi ouxe xtv rjTiç.àXX' sïSr] xai èvépyeia'. xal xeXeiôxrjxe?...

1 . SiMi'L., Ibid., 193, 8-9 : xa: à:ç>'' éaux/j; -q ^^yj] èvîpyct oeofjiévrj Tipô; xy;v èvépYciav x^; xoO ôpyàvo'j Ouo xoO aîa-9r,xoù Tiîîaea);.

2. AhiST., Desomn., 1, 454», 7-11 : iizd ô' ouxe xyj; 4''-'X^î îSiov xô aî(j0àve(j6ai ûûxe xô ffcôjxaxo; (o"j yà? "^ ouvajjiv;, xo-jxou xal yi èvépYeia* y) 6è X£Y0M-£vï) aita6y)(yt;, tb; èvipYSia, xi'vri^iî; xi; ôtà xoO ocoixaxo; x-Tj; <{^uyri; èffxî), çavepôv ib; ouxe xrj; 4'^y."';; xÔTiaOo; toiov, oOx' àiliy/ov (ywaa Suvaxov al(T6av£<70ai. Il se fait un mouvement qui vient de l'âme; c'est là ce qui s'appelle proprement du nom de sentir.

sence et nous l'affirmons. La conscience de ce contact du réel demeure faible en certains cas; mais, quand l'action de l'objet est très marquée, nous ne nous méprenons jamais ^ : c'est dans la certitude que s'achève lecycle de la perception extérieure.

Il y a donc dans la sensibilité un principe de connaissance. Et ce principe, bien qu'inséparablement lié à l'étendue, ne se confond pas avec elle; il s'en distingue essentiellement : il en est la forme et de ce chef ne peut être qu'incorporel ^ . De plus, et pour le même motif, ce principe n'est pas indéterminé. Mesure, proportion, harmonie : ce sont là autant de termes qui lui conviennent, parce que ce sont là autant de termes qui conviennent à la définition de la forme ; toute forme , en effet, dérivant immédiatement de l'àme du monde qui est raison, ne peut manquer d'avoir l'ordre pour marque essentielle. C'est là d'ailleurs ce que révèle l'une des lois fondamentales de l'activité sensitive. «Chacun des excès, soit l'aigu, soit le grave, détruit l'ouïe. L'excès de saveur

1. Arist., De an.yT, 3, 428", 11-15 : eîxa aî piv àAïîGeî; àeî, al Se (pavTadiat yîvovtai ai 7i),£Îou; ipsySeîç. ÎTztii' oùSà ),éY0!J''-"^5 o'^'^'^ èvepYwfj.ev àxpigtôc Ttepl t6 aldOriTov, ôxt (paîverai toOto ykjlÏv àvôpwTto;* àXXà [l'xklov oxolv [xy] èvapyô); alaOavw{Jie0a [xoxe ^ à.):rfiy]^ ^i>&\j5ri<;]. — On pourrait être tenté de fournir une autre explication de la manière dont les sensations se rapportent à la réalité : on pourrait croire, en se fondant sur la théorie du moteur et du mobile développée au livre III de la Physique (c. 3), que le sens une fois actionné par l'objet réagit contre lui et l'atteint en lui-même : ce qui donnerait une perce[»tion immédiate des choses, dont l'espèce sensible ne serait plus que le moyen. Mais, comme on le verra plus loin, cette explication ne s'accorde pas avec l'idée qu'Aristote se fait de la sensation : d'après lui, chaque sens, m^me le toucher, est séparé par « un intermédiaire » de son objet correspondant (v. p. 180).

2. AiusT., De an., B, 12, 424', 24-28; De gen. et corr., A, 5, 322% 28-29 : Touxo Ôà x6 elôoc àv£u ûXvi;, olov âu>o; ôijva[/,î(; xi; èv u),y) éaxiv. Ces paroles se rapportent à la nourriture; mais elles s'entendent, à plus forte raison, de la sensibilité elle-même.

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détruit le goût ; ce qui est brillant ou sombre à l'excès détruit la vue ; et il en va de même pour les odeurs fortes, soit douces soit amères, à l'égard de l'odorat ». Il n'y a d'agréable et de fortifiant que les sensations bien rythmées ^ A quoi tient ce fait? A ce que le fond de la sensibilité est lui-même eurythmie. « Dès que le mouvement subi par l'organe est trop fort, sa forme se dissout, comme le ton et l'harmonie quand les cordes sont frappées violemment » ^.

Ainsi se présentent les différents caractères de la sensation : elle est à la fois passion, réaction, perception par là même d'une forme que Tâme rapporte naturellement à un objet. Et de ces différents caractères découle la valeur objective de la connaissance sensible.

Si les sens ne se déterminent que sous l'influence des objets, il faut bien que ces objets possèdent une réalité préalable, et que, partant, il y ait un monde extérieur. Sans doute, le sensible, pris comme tel, n'existe pas en soi. Envisagé de ce point de vue, il a son acte dans l'organe qu'il affecte, il devient identique à la sensation produite : il commence et finit avec cette sensation ^. Mais on n'a plus le droit de raisonner ainsi, lorsqu'on vient à considérer le sensible en lui-même, indépendamment de tout rapport actuel avec nos organes. Vu de ce biais, il est une réalité qui a son existence à elle, et qui, avant d'exercer une action quelconque sur nos sens, est déjà pourvue de toutes ses qualités.

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