LA PENSEE
A la limite où finit l'imagination commence la vie intellectuelle ; et là s'ouvre comme un monde nouveau.
D'après Platon, ce n'est pas du dehors que viennent les idées; elles se trouvent dans l'âme. Les idées font partie de l'intelligence ; et les phénomènes sensibles ne sont que des occasions qui nous permettent de les apercevoir : penser, c'est toujours se découvrir soi-même.
Aristote s'élève contre cette opinion de son maître. Nous n'avons nulle conscience d'avoir des notions toutes faites qui préexistent à Texpérience sensible; nous ne connaissons d'aucune manière cette hiérarchie de formes éternelles que notre esprit posséderait en lui-même avant de subir le contact des objets extérieurs. Et cependant nous la connaîtrions, si elle existait en réalité ; nous la connaîtrions d'autant mieux que les idées dont il s'agit sont la partie la plus pure et la plus nette du savoir humain^. La pensée et l'intelligible, étant identiques,
1. Xmst., Anal. pos t., B, 19, 99"^, 22-3i: Tôjv S'àfAÉawv tyiv Yvà)ffiv...6ia7top-n aeiev àvxi;... Tîôtepov oOx èvoÙTat al ëÇeiç èyYÎvovTai T^èvoOo'ai XeXrjôaciv. eî \i.ï\ ôi^
s'enveloppent et se développent en même temps, ont toujours le même degré soit d'indétermination soit de détermination. Par suite, si aux intelligibles en puissance ne correspond qu'une pensée en puissance, aux intelligibles en acte doit correspondre une pensée qui est aussi en acte, qui se déploie avec son objet interne et s'achève avec lui dans la pleine lumière ^ Impossible d'avoir une idée qui ne s'accompagne de quelque perception.
Le problème de la connaissance intellectuelle demande une solution qui découle plus rigoureusement des lois de notre activité mentale.
La pensée ne porte pas, comme les sens, sur les réalités concrètes elles-mêmes; elle ne saisit que leur « quiddité ». Nous sentons le chaud ou le froid; et nous comprenons ce que c'est. Nous imaginons telle grandeur donnée; et nous comprenons en quoi consiste la grandeur. Nous voyons Callias, et dans Callias nous concevons l'humanité. Ainsi des autres choses, qu'elles soient des substances ou des dérivés d'une substance. L'intelligence a pour objet les essences considérées en elles-mêmes, c'est-à-dire indépendamment de la matière qui les individualise et
éxo(xevaÙTà;, àT07rov<ru[ji,gaiv£iYàpàxpt6£(rxépa; êy^ovTaçYvuxreiç ànoôsiEew; Xav9àveiv...; Ibid., 100*, 10-13 ; Met., A, 9, 992", 33 et sqq. : àXXà \ii\y v.où el Tuy^âvec <jO[X5puTo; ouda, 6au(xa(jTov 7râiç),avOâvo[JL£v ê^ovieç Tyjv xpaTi(7r/)v twv è7ri(JXYi[xû)v. 1. AiUST., De an., F, 4, 430*, 3-5 : ... yi yàç» iTCtTTrifxy] y) Ôjtopyixixrj xai tô ouito; ÈTTtffxyiTov To aÙTÔ èaxtv ; Ibid., 19-20 : x6 ô' aOxo éaxiv t) xax' evc'oYetav èTriaxïJtJLy] xto TcpaY^-aTi; et, si la pensée el l'intelligible ne font qu'un, il faut bien aussi que la puissance dont ils sont l'acte soit unique. Ibid,, Y, 8, 431^ 22 et sqq. ; Met., A, 7, 1072'", 20-21 : voy)to; yàp y^Y"^*"^*' OiyY'^'''wv xal vowv, ôiaxe xaùxov vou; xal voTQxév. 11 s'agit ici du premier moteur; mais le principe qui l'explique est général : L'objet est pensé au moyen d'une forme intelligible qui est identique à l'acte par lequel on le pense; de plus, quand l'objet n'a pas de matière, il s'identitie lui-même avec la forme intelligible.
les confine dans telle portion de l'espace et du temps ^ Ces essences, Fintelligence les peut connaître toutes -. Il n'existe rien, dans la nature, qui ne présente un certain groupe de caractères définis, qui n'ait sa détermination spécifique : il n'existe rien, dans la nature, qui ne possède sa forme et ne soit à ce titre susceptible d'être pensé. La matière elle-même n'est pas totalement réfractaire à l'eflort que nous faisons pour la comprendre. Sans doute, nous ne la définissons pas, puisqu'elle est quelque chose d'essentiellement indéfini; mais nous n'en avons pas moins une certaine notion, que nos sens ne suffisent pas à nous donner ^. L'intelligence est en relation de sympathie avec toute chose : quel que soit l'objet sur lequel se promène son regard, elle y a toujours ses entrées; son domaine est universel.
Alfirmer que l'intelligence peut tout connaître, c'est dire qu'elle peut recevoir toutes les formes possibles; et, pour recevoir toutes les formes possibles, il faut qu'elle n'en ait aucune. Aussi longtemps que fœil est actualisé par la blancheur, il ne voit plus que du blanc ; de même, lorsque la langue est couverte d'humeurs fiévreuses, elle devient incapable de goûter la douceur des mets : la qualité sensible qui possède déjà ferme l'abord aux qualités sensibles qui tendent à posséder. Voilà ce qui se passerait pour l'intelligence, si elle avait une forme qui lui fût propre : elle n'en saisirait aucune autre, et l'universalité de sa fonction ne s'expliquerait plus. Il faut donc qu'elle ait en elle-même quelque chose d'abso-