CHAPITRE II
LA FAMILLK.
L'individu ne se suffît pas à lui-même. Comme il meurt, il faut qu'avant de mourir il se reproduise dans son semblable. Et cette œuvre de propagation de l'espèce suppose le rapprochement des sexes : elle s'accomplit par l'union de l'homme et de la femme. La famille est d'une nécessité primordiale : c'est la première en date et la plus naturelle des communautés ^
11 importe donc de chercher quelle en doit être l'organisation, de déterminer successivement les relations mutuelles des membres qui la composent et les biens de nature diverse dont elle a besoin pour subsister.
Le père n'a pas de devoirs de justice à l'égard de ses enfants, aussi longtemps qu'ils sont mineurs. On peut alors les considérer comme une simple extension de sa personne, comme « des parties de son être »; et l'on ne saurait être ni juste ni injuste pour soi-même : tonte question de droit suppose que l'on est deux 2. Mais où la justice ne trouve pas de place, prédomine un principe supérieur, (jui est l'amour; et ce principe, d'ordinaire,
1. Arist., Eth. Nie, 0, 14, 11G2', 15-29 : ... àvôpwTco; yàp Tîfi çuaet (ruvSuadxiy.iv {j.àX),ov ^ 7io)iTiy.6v, ôcw TipoTepov xat àvayxaiOTepov oîxia tioXewç, xal TcxvoTcotta xoivÔTspov TOtç 2[(ooi:...; Polit., A, 2, 1252', 2G-30.
2. /d., Eth. Nie, E, 10, 1134^ 8-13; Eth. mag.. A, 3'*, 119i^ 10-22.
LES ACTIONS HLMAINKS. 337
suffît à tout. Par le fait que le père voit dans ses enfants comme des parcelles de sa propre vie, par le fait qu'ils sont d'autres « lui-même », il éprouve à leur égard une tendresse inaltérable et toujours en éveil : il leur procure en chaque occasion ce que son expérience lui inspire de meilleur; il pourvoit avec un soin jaloux au développement normal de leur corps et de leur âme^
Et puisque telle est la nature de l'autorité paternelle, puisqu'elle a pour principe je ne sais quelle bonté inépuisable qui donne d'abord la vie et s'attache ensuite à la développer, on voit du même coup comment les enfants doivent se comporter à son endroit. Ce n'est pas assez pour eux de s'y soumettre ; ce n'est pas assez non plus d'y répondre par un tribut d'affection , si généreux qu'il soit : Falfection ne suffît à payer l'affection que lorsqu'il s'agit de personnes égales. Il faut rendre aux parents le même genre d'hommage qu'aux dieux qui les ont associés à leur puissance créatrice : c'est par l'honneur surtout que l'on s'acquitte à leur égard dans la mesure du possible 2.
Entre le mari et la femme, l'amitié joue encore le rôle capital; et plus elle acquiert de force, plus elle s'élève vers sa forme supérieure qui est d'avoir la vertu pour règle, plus elle apporte au foyer d'ordre et d'intimes joies ^. Mais, si grande que devienne sa douce influence,
1. Arist., Eth. Kic, 0, 14, 1161'^, 27-29 : yoveï; |X£V ouv xsxva <pi),où(Ttv dx; éauTou; (xà yàp i% aùxiôv olov e-cepot aÙToc tw xsxwpîaOat) ; Ibicl., 12, 1160", 2i-21;Ibid., 13, 1101% 10-20; Ibid., 14, 1162*, 4-7; Polit., A, 12, 1259% 37 et sqq.; 1259S 10-17; cf. Eth. Nie, 0, 9, 1159% 27-33; Ibid., I, 7, 1167"- 1168'.
2. Id., Eth. Nie, 0, 13, 1101% 20-22; Ibid., 14, 1162% 4-7; Ibid., 1, 1, llOi", 3-6; Ibid., 2, 1165% 24-25.
3. Id., Ibid., 0, 14, 1162% 15-29; Ibid., 11, 1160% 7-8; Ibid., 13, 1161% 22-25.
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elle ne fonde pas à elle seule toutes les relations conjugales; ici, la justice intervient'. La femme a une raison inachevée, mais réelle; elle est capable de bonheur; elle a des droits. Et ces droits sont assez nettement définis par la nature elle-même 2. La femme n'est point faite, comme le voulait Platon, pour la politique et la guerre ; ses fonctions sont d'ordre intérieur : ce qui lui revient, c'est le soin des enfants et celui du ménage ^. De plus, elle jouit d'un certain pouvoir délibératif : elle a le droit d'être consultée sur les questions qui concernent la famille, comme le citoyen celui de voter en ce qui intéresse l'État. Mais ce n'est pas à elle de décider. Le commandement appartient au mari qui l'emporte en raison^. Ainsi le veut l'ordre des choses ; et l'expérience montre qu'on ne s'en éloigne pas impunément. A Lacédémone, les femmes pouvaient hériter; elles perdirent leur patrie. Dans cette cité de soldats, elles n'eurent pas de peine à se faire des amants qui leur léguèrent des biens considérables. De là des conséquences fatales, qui s'affirmèrent de plus en plus avec le temps. Les femmes contractèrent elles-mêmes des habitudes croissantes de mollesse et de débauche; peu à peu la fortune du pays se groupa tout entière dans quelques mains. Et l'État des Spartiates, de moins en moins peuplé, finit par ne plus avoir qu'un nombre insuffisant de défenseurs. Lacédémone déclina pour n'avoir pas com-
1. AiusT., Klh. /VîC, E, 10, 1134'', 15-17 : 6io (jiâXXov 7:p6;YUvaïxà èaxi 8txatov •?) Tipôç xexva xai xTri|xaTa' toOto yio iaii tô olxovotx.ixôv otxatov ; /','///. mcKj., A, 34, 1194", 22-28.
2. Id., l'A/i. Nic.,i-), 19., 1160^ 32-35; IbifL, 14, nG;>^ 20-24.
3. Id., PoUL, B, 0, i;U')4", 37-39; Ibid., 5, 1264", 40, 1264^ 1-G.
4. Id., Ibid., A, 12, 1259", 37-10, 125'.)", 1-10; h't/i. Nie, (-), 12, 1160", 32-35; Ibid., 13, 1161", 22-25; J'olU., A, 2, 1252", 26-34, 1252", 1-9.
pris que Thomnie est le chef naturel de la famille^.
Dans les rapports fraternels, la justice et l'amitié semblent aller de pair. Les frères sont des êtres libres de même dignité : ce sont des égaux, qui ont des droits égaux. Si l'on peut dire de l'autorité paternelle qu'elle est royale et du pouvoir marital qu'il est aristocratique, il est légitime aussi de comparer la vie fraternelle à la timocratie. Mais cette timocratie familiale ne ressemble pas de tous points aux autres régimes de même nature ; l'amitié y tient une place beaucoup plus grande que dans les cités qui ont choisi cette forme de gouvernement. Les frères sont des rejetons de la même souche; ils ont à peu près le même âge : ce qui établit entre eux une harmonie profonde de sentiments et d'idées. Vivant dans le même foyer, ils ont appris dès la plus tendre enfance à se chérir les uns les autres. De là une tendresse mutuelle qui donne au respect de la justice une prédominance particulière ~.
Outre ses membres proprement dits, la famille antique comprenait des esclaves. Et Platon sent déjà ce qu'il y a d'anormal dans la condition faite à ces êtres humains : il y voit une nécessité que l'on ne peut admettre qu'à contrecœur-^ Aristote n'a point de tels scrupules. Plus positif que son maître, observateur autant que métaphysicien, le îîls
1. Akist., Polit., B, 9, 12G0^ 12-40, 1270^ 1-34; cf. Ibid., E, 7, 1306^ 27- 31. — Platon signale également la licence des Lacédénnoniennes {De leg., I, €37% éd. Stepli.).
2. /f/., Etii. Nie, 0, 14, 1161^ 27-35, 1262^9-15; Ibid., 12, 1161% 3-6; Ibid., 13, UGf, 25-30.
3. Pl\t., De leg., VI, 776''-778''. Platon ne songe pas à légitimer l'esclavage. De plus, il remarque avec justesse que, si les esclaves sont des êtres diminués, la cause en est d'ordinaire, non dans la nature, mais dans les mauvais traitements qu'on leur inilige; il a de la question une vue plus compréhensive et plus vraie.
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du médecin d'Amyntas érige la coutume en principe et s'efforce de la légitimer.
La famille se compose de personnes libres. Or une personne libre ne s'abaisse pas au point de vaquer à toute espèce de besognes. Sa loi dominante est d'éviter ce qui peut diminuer la beauté du corps, la noblesse des sentiments et la vigueur de l'esprit. Elle ne porte pas de fardeaux, elle ne défonce pas la terre, elle ne fabrique ni ses vêtements ni ses chaussures, elle laisse à d'autres la pratique du commerce : tout travail manuel, tout trafic a pour elle quelque chose de déshonorant^. Elle apporte même une certaine sobriété à la culture des beaux-arts ; il y faut des attitudes et des mouvements qui tendent à détruire l'eurythmie des formes physiques. Jupiter ne joue pas de la cithare; c'est assez pour lui d'écouter les citharistes^. Et l'on raconte que Minerve, après avoir inventé la flûte, la rejeta loin d'elle à cause de la difformité que produit dans les traits l'usage de cet instrument 2.
L'activité d'un homme libre ne descend pas au-dessous de ce luxe de la vie qui la rend « belle et bonne ». Et, par suite, il faut qu'il y ait au foyer domestique des êtres inférieurs à qui reviennent les nécessités de l'existence, des « outils vivants » dont la destinée soit de remplir les fonctions qui la rendent possible. L'esclavage est un besoin de la condition humaine 3; et à ce besoin, la nature a pourvu comme à tout le reste. U y a une classe de gens qui ne sont élevés que d'un degré au-dessus de la bête. Leur intelligence est si faible qu'ils ne savent point s'en servir par eux-