‹ Aristote Physique IV, 1-5Chapitre 11 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les deux premiers chapitres, tout en exposant les antinomies qui à un premier examen rendent l'essence du lieu très obscure, ont donné sur elle quelques renseignements positifs, résumés au début du chapitre 4. Il est temps d’étudier cette essence de façon à parvenir à une définition du lieu ; le but de ce chapitre est précisément de montrer qu’il doit y avoir une telle essence ; sa conclu- - sion en effet (210 b 29-30) n’est pas seulement (Hamelin, Syst. 290) que le lieu n’est ni matière ni forme, mais qu’il est autre chose que la chose logée ; la discussion est donc en progrès.

240 à 14-25. — Comme il faut partir non du lieu pris abstraitement mais de choses qui sont dans le lieu, il faut analyser les différents sens que nous donnons à l'expression « être dans » ; Aristote énumère huit sens ; la conclusion est que le sens le plus propre est le sens local ; d’où il résulte cette première conclusion sous-entendue que Po commune a le sentiment d'une essence positive du lieu.

210 a 15 : La partie et le tout (voir Méta. À, 25 et.26) ; Simpl. (557, 23) remarque que le tout est dans les parties mais que son <ido est différente ; c’est la doctrine même d’Aristote (Méta.Z, 17: le tout est plus que les parties et même que leur synthèse (cf. à propos de l’unité du tout, une difficulté éristique soulevée I, 1 185 b11-16). — 210 a 18 : Le genre et l'espèce ; Aristote a fréquemment montré que chacun de ces deux termes pouvait être considéré dans l’autre mais il n’a pas expliqué la différence esseritielle de ces deux points du vue : quand on dit que le genre est dans l'espèce (cf. Méta. %, 7. 1032 b 30-1033 a $ ; Bonitz 324 et

326) on se place au point de vue de l’analyse de la notion d’espèce où se retrouve le genre, donc de la compréhension ; quand on dit que l'espèce est dans le genre (cf. Cat. $,2a 15-17 ; An. pr. I, 1. 24 b 26 : iv ëkw eivu), on prend le genre comme une collection d'individus ; la considération systématique de chacun de ces points de vue peut servir à définir l’empirisme et le rationalisme ; il est vrai qu'Aristote passe de l’un à l’autre sans en marquer la différence (Hamelin Syst. 177-178). Simpl. 552 développe longuement les différences entre le rapport du genre à l’espèce et celui de la partie au tout. — 210 4 20 : La forme et la matière : L’emploi de l'expression « être dans » devient ici très peu rigoureux ; cf. Simpl. 552, 18 ; Alex. montre avec raison: que la forme n’est pas dans la matière comme un attribut dans son sujet (cf. Ax. x. À. I, &, 17, 10 ; cf. Rodier, de An. II, 167 ad 412 a 16; Hamelin, Phys. ad 192 b 32); sur la différence établie entre ëy ümox. et xx0 ’ômox. Cf. Rivaud, n. 888-890). — Avec la cause motrice, et la cause finale (la vertu est dans le bonheur Simpl. 552, 15 ; d’où notre traduction), et enfin le sens ordinaire {on ne doit pas compter pour un sens l'exemple du vase), cela fait en tout huit sens: Les Commentateurs des Cat. (Simpl. 553, 2; Philop. 526, 29) en trouvaient davantage parce qu'ils distinguaient le cas de la forme-matière de celui de l’attribut-sujet, le cas du lieu de celui du vase, et ajou-. taient l’existence dans le temps, que Saint Thomas (1. IV, 3) ramène à la précédente.

Le mérite d’une telle énumération ne saurait être exagéré ; d'abord elle prépare (Simpl. 553, 29) la difficulté suivante qui est capitale et la solution de celle de Zénon ; ensuite, à un point de vue général, en rapprochant la notion locale du dedans, qui est la catégorie dont use le réalisme vulgaire, de notions plus abstraites comme le genre et l'espèce, la forme et la matière elle ouvre les voies au rationalisme.

210 a 25-b 8. -- La question qui est ici posée : une chose peut-elle à l’intérieur d’elle-même ? dérive directement du développement précédent et son importance est tout de suite indiquée

210 a 26: si elle est en effet résolue négativement, c’est que le lieu ou n’est rien ou est autre que la chose contenue. En outre, la solution de cette difficulté servira contre Zénon (3. 210 b 22-27), et, peut-être pour le lieu du Ciel ; elle rappelle de plus la critique d’Anaxagore (III, $. 205 b 1) pour qui l'infini était à l’intérieur de soi-même. Ye | . Le principe de la démonstration est la distinction du xab’aoré et du xar’#\o (210 a 26 ; cf rowrws 210 à 34 et sur la différence de ces deux expressions, qui, ici, ne sont pas distinguées, voir ad 209 a 31-b6; cf. Simpl. 554, 22). C’est seulement xer’&11o qu’une chose pourra être dite à l’intérieur d'elle-même, et en outre il y faut une autre condition, assez compliquée (210 à 25-33), il faut qu’on ait un tout, dont une partie soit à l’intérieur de l’autre, et que le nom d’une de ces parties suffise à nommer le tout; ainsi, une amphore de vin peut être dite à l’intérieur de soi, parce qu’elle contient et l’amphore et le vin, deux termes qui sont des substituts - de l’amphore de vin, et dont le premier contient l’autre. Tel est du moins le raisonnement d’Aristote, d’après sa conclusion 210 a 31- 33 ; il s’est produit une confusion chez certains commentateurs (Saint Thomas 1. IV, $ ; Hamelin, Syst. 289) entre l’idée que l'amphore contient le vin et celle que l’amphore de vin contient lamphore et le vin ; la première de ces idées intervient au début 210 a 27 (nous avons traduit à cet endroit, comme à 210 a 32, par contenant et contenu bien que le iv n'ait point, semble-t-il [cf. 210 b 8] un sens purement local) et 210 4 32; voici le raison. nement résumé : l’amphore de vin peut être considérée comme à lintérieure de soi, quand on la considère d’une part comme vin (qui est contenu dans amphorë) d’autre part comme amphore, ce dernier terme étant lui-même un substitut d’amphore de vin ; toute la force de cette démonstration est dans lartifice (cf. Philop. 528, s) qui fait nommer le tout d’après une partie et qui est justement - signalé 210 4 28, et illustré par l'exemple de l’être qui est dit blanc d’après sa surface ; cet exemple va servir à montrer comme un attribut peut appartenir immédiatement ou non à un sujet.

La seconde partie de l'argument (cette division, très accentuée

par Saint Thomas [1. IV, s] n’est pas rigoureuse), explique d’abord, notamment de 2104 33 à 210 41, ce qui reste à démontrer, à savoir qu’une chose ne peut pas être à l’intérieur de soi immédiatement et donne des exemples d’attributs médiats et immédiats (sur ro hoyroruxévy comme partie de l’âme, cf. Bonitz, Ind. 432 b 45-51 et Rodier, de An. II, 529). Lane

Puis (210 1-4) le raisonnement précédent recommence à partir dé la remarque indiquée plus haut comme essentielle, qu’on nomme les choses en question d’après leurs parties. Ainsi, tandis que ces parties prises à part ne sont pas à l’intérieur d’elles-mêmes, quand elles constituent un tout, l’une étant dans l’autre, il y a, dit Aristote d’une façon vague, quelque chose qui pourra être dit à l’intérieur de soi; la conclusion n’est plus aussi nette que 210 a32; en eflet, ce qui est en soi, c’est, autant que l’amphore de vin, le vin qui d’une part est dans l’amphore, d'autre part, en tant qu'amphore de vin, se contient lui-même. Enfin, (b 5-8) il revient sur l'exemple du blanc et de la surface, en y ajoutant cette remarque que ces deux choses, dont l’une est immédiatement dans l’autre, sont différentes d'essence ayant une autre nature et une autre puissance (la ous est sans doute l'essence de la chose considérée en soi, au contraire par la Give on considère la chose dans son activité externe : de Cælo III, 2.30r b 17) et cette remarque annonce la définition du lieu. Ces exemples ne sont pas interprétés dans le sens de la question ici traitée ; mais, d’après 210b8, on voit qu'ils devraient l'être; on dirait alors le blanc (en nommant par là l’homme blanc) et à l’intérieur de soi en tant qu’il est dans l’homme et en tant qu'il est l’homme.

210 8-21. — Reste donc à démontrer qu’une chose ne peut être premièrement à l'intérieur de soi-même. À Ja remarque précédente, établissant la différence du contenant et du contenu, est le commencement (d'où le 54 210 b 8) d’une induction dont Aristoté préjuge le résultat qui s’appliquera à toutes les acceptions où l’on a pris l'expression «être dedans » (210 b8-9). Mais une telle induction ne suffit pas (parce que, dit Simpl. 556,19, l'énumération en question est purement empirique et ne peut être garantie complète) il faut un raisonnement rigoureux.

2104 33-b 21 43 210 88-18. — On démontre d’abord que rien n’est par soi immédiatement à l’intérieur de soi-même, car le contenant serait contenant et contenu, et le contenu de même. La proposition 210b 13-16 indique comment il faut considérer les choses ; le ôore la relie à la proposition positive implicitement contenu dans le passage 210 b 8-13 et exprimée à la fin (210b 16-17): le contenu et le contenant sont différents d’essence, c’est là le postulat de l’argument et non point sa conclusion (cf. pèv oùv Sÿhov 210 b 16-17) ; toute cette discussion n’a donc eu pour but que de mettre en lumière ce qu'on admet depuis le début (cf. 209 b 30-32) sur la foi du langage et de l’opinion communs. Du passage 210 b 13-16, Saint Thomas lec. IV,8) donne une interprétation très compliquée et qui se fonde sur un texte différent du nôtre, dont le seul mérite est qu’elle considère &sre comme reliant directement ce passage à celui qui précède : ceci posé, à savoir que le vin est amphore et vin, si l’on dit que l’un est dans l’autre, par exemple, le vin dans l’amphore, il suit que le vin est reçu dans l’amphore non en tant qu'il est vin, mais en tant qu’elle est vin, etc; par suite, pour être dans une amphore il faut être amphore.

210 à 18-21. — Ensuite, on démontre qu'une chose n'est pas par accident immédiatement en soi-même. La position du problème prouve d’abord qu’il faut distinguer xerà wépoc (selon quoi une chose peut être dite à l’intérieur de soi [210 a 25-b 1] et qui est une partie du xor ho), du xorà suubebnxés qui est avec le x00 ”aûré, une partie du roro (cf. Philop. 525, 5-17). Comme le suube6nude se dit soit d’une partie, soit d’une affection (Them. r10,.14), pour que le vase fût en soi par accident, il faudrait qu’il fût partie ou affection du vin qui est en lui; or, outre que cette hypothèse est ridicule car elle conduirait à dire qu’une chose est attribut de

soi (mais Aristote néglige ce point), elle aboutit à mettre deux corps ensemble : le vase et le vin. L'hypothèse xarà uubeGnxde, impliquant une dualité, permet d’appliquer la critique de l’impénétrabilité (voir ad 1. 209 a 4-7) ; ce n’est pas, contrairement à ce que dit Philopon (538, 5) le même raisonnement que précédemment. Nous avons donné l'interprétation de Thém. Les autres commentateurs (Simpl. 558; Philop. 538) indiquent les

différentes façons dont une chose peut être accidentellement en soi-même : ou en étant en soi, par soi et en même temps accident d’elle-même, ou en étant accident de ce qui est en elle par soi ; c’est ce dernier cas qu'Aristote a considéré.

210 b 21. — Conclusion : Une chose ne peut être immédiatement à l’intérieur de soi. Or, il est sous-entendu que pour la défnition du lieu, il faut considérer essentiellement le fait d’être dedans en ce qu'il est immédiat. Simpl., d’après Alex. $59, 25, montre que le tout ne peut être dit en soi, sous prétexte qu’il est dans les parties et que les parties sont en lui : car la préposition en n’a pas le même sens dans les deux cas, quand on considère, du moins, le tout corporel postérieur à ses parties. La discussion de ce point est importante parce qu'elle correspond à la difficulté finale de la théorie du lieu : le lieu du tout ; mais comme nous le verrons, Aristote n’a point établi de liaison explicite entre ces considérations.

210 b22-27.— Solution de la difhculté de Zénon (1.209 a 23). La discussion précédente écarte la solution qui consisterait à dire, pour ne pas aller à l'infini, que le lieu est en soi. Il faut remonter à la notion des différentes acceptions du lieu. — Cette solution n’est pas entièrement satisfaisante, car, d’abord, le problème n’avait pas été posé tout à fait de même. On disait plus haut : tout est dans un lieu, et non tout est dans quelque chose (Philop. 538, 20); par suite, on accorde à Zénon, que le lieu n’est pas dans un lieu; enfin, le problème se pose à nouveau, car il faut toujours se demander où sera ce dans quoi est le lieu ; la solution de la question du lieu pour le tout est donc indispensable (cf. $s. 212 b 27). [La leçon roûrws, 210 b 24 (au lieu de xoùrov), leçon que donne Philop. 539, 3, semble préférable, car il s’agit d’opposer le sens local de l’expression « être dans » aux autres, comme plus bas 210 à 30].

210 b 27-81. — Conclusion sur le chapitre. — La solution de la difficulté de Zénon repose au fond, comme celle de la difficulté précédente, sur l’idée que le ë est différent du &v &. C’est cette idée qui est reprise ici, et elle ruine définitivement l'assimilation du lieu à la forme ou à la matière de la chose. Nous voyons encore ici que l’exemple du lieu propre est celui du vase.

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