‹ Aristote Physique IV, 1-5Chapitre 8 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Début — 208 a 29. — Ce qui précède explique suffisamment le sens général de cette phrase d’introduction. La question de l’existence passe avant celle de l’essence, conformément à la thèse de An. post, 1,89 b25; ici même on doit reconnaître que l'infini n'existe pas en un sens, ni le vide (cf. 92 a7 : on ne peut dire ce qu'est le bouc-cerf, puisqu'il n'est rien). Toutefois, comme Aristote ne considère pas le côté logique et technique de cette question, mais commence simplement son analyse à partir de la notion vulgaire, mais n’avons pas traduit x{ ësr:wv comme une expression de la terminologie philosophique. — Ilüs &ori : Selon Simpl. (520, 29), il s’agit là des propriétés (oxéoyovra) ; puis il indique (avec Philop. sor, 17) que le point principal est de savoir si le lieu est une substance ou seulement un attribut, serrant ainsi le sens de plus près et annonçant la solution (cf. Them. 102, 3). — Sur le bouc-cerf, cf. Waitz, Org. I, 327.

208 a 29-82. — Deux arguments qui, après l'exposé du plan de l’étude en indiquent l'importance. D'abord l'opinion commune pose que l'existence s’accompagne nécessairement du lieu, à tel point que l’absence de lieu est un signe de non-être. En ajoutant « comme tels » nous avons traduit la place de To ôvra en tête de la proposition; il s’agit, en effet, d’une liaison essentielle, comme le confirme la vérité de la proposition contraire. Mais, si l'on considère l'affirmation de la contraire, non comme une confirmation de la proposition ‘directe, supposée admise, mais comme une tentative de preuve de cette proposition, alors il faut dire avec Alex. (Simpl. 521, 15) qu'Aristote prête à l'opinion commune un raisonnement mauvais, car de ce que le non-être n’est nulle part, on

n’a pas le droit de conclure que l’être est quelque part, car il peut exister des êtres qui soient étrangers au lieu (cf. 208 b 27 : tout corps sensible est dans le lieu).

Le second argument (2084 3r)est fondé sur l'importance du mouvement local, dont l’existence est admise ; il fait appel à l’opinion commune pour qui c’est bien là le mouvement principal, comme le prouve l’ambiguité du terme w6sa (V. 2, 226 a 33), mais aussi à la théorie d'Aristote ; en effet, si, à la rigueur, l’opinon commune est capable (Simpl., 522, 14), de s’apercevoir de cette importance considérée en extension (208 a 31 : xown méliora; le mouvement local intervient dans tous les autres : VIII, 7. début, 260 b 7), la question de la primauté logique, chronologique et substantielle (ce que signifie xvptwrdrn, 208 a 31, et ce qui est démontré VIII, 7,260 b 15—261 a 26, cf. de Cœlo IV, 3, 310 b 33) demande pour être résolue une étude philosophique. Il semble qu'on doive achever ainsi l'argument ; si le lieu est le sujet d'un mouvement, et du plus important des mouvements, son existence n’est pas imaginaire ; ainsi le lieu est toujours rattaché à la notion de mouvement (et non, comme le fait encore Simpl. 522, 9-15 à celle de chose physique) (Cf. 8.214 b 19. Même argument contre le vide).

208 a 82-b 1. -— Si l'examen précédent ne laisse pas prévoir de difficultés pour la question de l'existence du lieu, celle deson essence, au contraire, est très obscure. Deux preuves qui sont, en même temps, deux raisons : par la première Aristote anticipe les résultats du chapitre : quand on part des propriétés du lieu pour l’étudier (comme il convient de le faire, par exemple pour la connaissance de l'essence de l’âme de An. I. 1, 402 b 21, selon Simpl. S23,2etde An. 14, 28 [Rodier de An. Il, 25 donne de ce passage une interprétation trop rigoureuse, qui ne permet plus la comparaison que nous venons de faire|), on lui eu trouve de tellement différentes qu'on est porté à lui attribuer une double nature; par suite, il s’agit bien ici des propriétés qui pénètrent assez ‘près de l'essence, à savoir les üréoyovra OÙ cuu6e6nxéra xa’abré, pour lesquelles lexpression %00 "ra est assez fréquemment omise (Rodier de An. IL, 7, Cf. Simpl, 523, 1). — L'autre argument se tire du silence des

208 4 3I — 25 TAN anciens à cet égard ; l'introduction dialectique, nécessaire à toute recherche scientifique (voir les textes dans Waitz Ore. IL, 381, Bonitz, Meta. IT, 136), puisque la solution (eüroote) est suggérée par l'exposition des antinomies elle-même (Méta, III, 1 début), en est rendue très difficile ; ce n’est pas que les anciens ne parlent pas du lieu, mais ils ne disent rien de spécifique sur ce sujet, soit qu'ils lé traitent mythologiquement (Simpl., $23, 19), soit qu'ils confon- dent le lieu avec autre chose (Philop. 498, 11).

208 b 1-8. — Premier argument touchant l'existence du lieu. [Nous adoptons la leçon ër1 Ecru 6 rémos, au lieu de toux, b1; Aristote va démontrer que le lieu existe en montrant qu’il est quelque chose]. C'est, en effet, ce qui indique l’expérience du rem- placement (Cf. 4, 211 & 12; c’est par le mouvement que l’on connaît le lieu), elle prouve que le lieu est différent des corps qui le remplissent successivement et permanent sous ce changement. Remarquer dans la proposition 208 b 2-3 l'emploi de v5v et du présent de l'indicatif, destiné à insister sur le caractère immédiat du remplacement, par suite sur l'indifférence du lieu au corps qu’il contient. 208 b 7. ywox est introduit comme synonyme de réxoc.

208 b 8-25.— Deuxième argument fondé sur le rapport du lieu au mouvement. La théorie des corps simples et de leurs mouvements naturels permet de considérer d’abord (208 b 8-22) ce rapport en ce quil a de positif. En effet, la détermination des mouvements par les lieux permet de préciser l’existence vague attribuée tout à l'heure au lieu, en montrant en lui une certaine Sivaue, c'està-dire non seulement une propriété (Souilhé 177) mais une puissance physique, expression qui n’est d’ailleurs pas autrement expliquée parce qu’on lui demande seulement de montrer que le lieu a une existence bien nette (208 b 8-12). En fait, Aristote démontre que les mouvements naturels ne sont pas des attractions opérées par les lieux (de Coelo IV, 3, not. 310b 1). Nous devons donc faire des réserves sur cette détermination des mouvements par les lieux; certes quand il s’agit d’énumérer le nombre des corps simples (de Coelo I, 2; cfi, 3.270 b 27; 4. 303 b 4; 8. 276 b 8) pour montrer

quels ils sont et qu’ils ne sont pas infinis, Aristote semble bien déterminer les corps par les mouvements et les mouvements par les lieux (cf. la démonstration qu'il n’y a pas de corps simple hots du cinquième, de Coelo I, 9, 278 b 21; l’argument contre l’existence du vide fondé sur la théorie des lieux Phys. II, $. 205 a 7-b1 et 205 b 24 — fin du chapitre; l’intervalle de ces deux passages est occupé par la critique d’Anaxagore qui méconnaît précisément cette liaison du lieu qualifié au corps); mais si l’on se demande comment ces lieux spécifiés sont déterminés, on est obligé de faire appel aux êtres substantiellement différents qui les occupent ; on le voit dans les passages mêmes que nous venons de citer; par exemple : de Coelo X, 8 fin: les lieux sont trois, -parce que les mouvements sont trois; 9, 279 à 11: là où il n’y a pas de corps, iln’y a ni Heu, ni temps, ni vide ; surtout la correspondance des corps aux mouvements est expressément fondée (de Coelo I, 2. 268 b 16)sur ce que la viox est principe de mouvement ; on le verra mieux encore ici au chapitre $ ; enfin la suite immédiate de notre passage montre encore que les lieux sont postérieurs aux substances.

En effet, la Séveure que nous venons de voir attribuer au lieu se détermine aussitôt (208 b 12-22) selon les six différences locales (Mépn à 12 se dit par ceux qui font du lieu une étendue vide et quantitative, elèn convient à ceux qui insistent sur son côté formel ; cf Philop. $o2, 20); or, ces différences se groupent par couples de deux, et la question de leur relativité se pose aussitôt. Relativement à nous, ces déterminations sont variables et s’interchangent selon que nous sommes tournés; Simpl. en commentant un passage de sens analogue de Phys. III, 5.205 b 31-34, (489,15) oppose Déoer à oüser ; nous avons préféré conserver à Oéox le sens local qu’il a encore quelques lignes plus bas 208 b 22 ; au contraire, 208 D 25 le sens indiqué par Simpl. semble préférable. Il n’est pas sûr d'ailleurs qu’Aristote ait nettement distingué la. relativité d’un terme à l’autre qui définit une fonction locale, et la relativité de cette fonction à nous, qui n’a plus rien de local.

Au contraire (208 b 18), dans la nature (cf.IIl, 5.205 D 34: iv aèr& rü 6ko), ces différences existent absolument : voir la démonstration

de de Coelo IT, 2.284 b18-34 ; les différences du lieu sont les principes (apyai) c’est à dire les origines (86ev &syovra: b 26) des mouvements et ce n’est pas dans un corps quelconque qu’il faut les chercher mais dans tout ce qui a en soi principe de mouvement; le ciel, comme tout être animé (cf. Bonitz Jnd. 542 a 15) a donc un haut et un bas un avant et un arrière, une droite et une gauche réels (28$ a ro- 15, 27-31). | Il en résulte (208 b 21-22) que ces différences locales se distingueñt entre elles non seulement par le rôle qu’elles jouent dans une relation locale de position déçe: mais 1% Guvéuer (cf. Philop. 503, 9; Simpl. 525, 29). On commence à voir par là que le lieu n’est pas purement géométrique, comme va le confirmer la seconde partie de la preuve.

En effet (208 b 22-95), la réalité du lieu est prouvée négativement par la considération des objets mathématiques: ils ont les différences locales mais relativement à nous et non par nature ; or, ilsnesont pas dans le lieu; c’est un signe que les choses qui sont dans le lieu par leur nature possèdent les différences locales non relativement à nous, mais en soi ; donc ces différences existent. Cette conclusion, qui n’est pas rigoureuse (Simpl. 526, 21), est d’ailleurs sousentendue. La force de l’argument est dans l'opposition des choses mathématiques aux choses naturelles (voir, là-dessus, de Coelo II, 6. 305 a 26 : un corps sans box est immobile, mathématique, par suite n’est pas dans le lieu, et Bonitz Ind. 441 a 52-56, b 6) et les différences du lieu prises absolument participent a la réalité qui se manifeste dans les corps naturels par opposition aux objets mathématiques. Nous avons préféré le texte donné par les ms. et Alex. (Simpl. 526,16) de 208 b 24 au lieu de 2e Ta môvov Àeyôpmeva & Oécuw, que donnent Simpl. 526, 4 et Prantl. (elles sont dites telles par leur position relativement à nous). Notre texte, qui est conforme au caractère d'êtres ëmvoiz, propres aux objets mathématiques, a été lu probablement par Them. (103,14) Philop. (500, 19), S. Th. (145 et 147). | 208 à 25-27. — Troisième argument qui prouve l’existence du lieu mais non plus ärodewxrimüe, mais Dofxorixüic (Simpl. 527,9). Sur le vide comme espace hypostasié, voir IV, 6-9.

Par cet argument, Aristote montre que l’existence du lieu est

postulée inconsciemment par ces auteurs, comme plus loin par

Hésiode, ce qui prouve moins l’existence du lieu que l'importance du problème et amorcela question du lieu comme principe.

208 b 27-209 a 2. — Conclusion de la discussion préliminaire sur l’existence du lieu. L'exemple d'Hésiode montre que cette existence ést l’objet d’une croyance tellement profonde de l’opinion commune qu'elle aboutit à donner au lieu une importance primordiale et sans doute excessive. En effet, après avoir cité Hésiode (Théogonie, 116; le texte ordinaire que cite Simpl., 527, 18 est légèrement différent). Aristote utilise cette proposition cosmologique à l’établissement d’une subordination de concepts; les recherches cosmologiques n’ont pas de sens, si le monde est éternel (de Coelo I, 12). Dès lors la pensée d'Hésiode est pour lui comme une expérience idéale, corroborée d’ailleurs par l'expérience commune, qui montre (209 a 1-2) que le lieu n’est pas supprimé quand son contenu est détruit, expériences qu'il interprète au moyen du principe latent que l'évolution chronologique est le signe de l’importance relative des notions, et du principe avoué que ce qui supprime sans être supprimé est principe (sur le cuvavatpeiv, VOIr Bonitz, Méta. IT, 220). Mais importance attribuée ainsi au lieu sera rabaissée par la discussion suivante. — 208 b 27 : « Tout corps sensible » ; en effet les arguments précédents se tirent des corps en mouvement, or mobile, matériel et sensible sont des caractéristiques qui se valent et s'appliquent aux corps sublunaires, et même par extension, aux astres (Méta. 1026 a 3, 1036 b 29, 1069 b 3). — [208 b 34, E omet à; cf. Diels, Zür Tesctecsch. p. 14).]

209 a 2-fin du ch. — Les difficultés sur l’essence sont développées ici, selon l’ordre indiqué 208 a 32 et vont à nouveau faire douter de l’existence du lieu (Them. 104, 12). Contrairement à l’ordre qu’il suit pour le vide, il n’oppose pas directement les arguments contre l'existence aux précédents (Simpl. 528, 29-529, 4).

209 a 4. — Pour trouver l'essence du lieu, il faut chercher son genre, le genre étant le principe de l'essence et de la définition ;

c’est pourquoi Aristote se demande si le lieu est corps; et il finira par répondre que le lieu est quelque chose du corps, puisqu'il en est la limite; c’est pourquoi, sans doute (cf. Simpl. $29, 25), il demande d’abord si le lieu est masse corporelle ou une autre nature; l'expression ëyxos doit donc être prise ici comme signifiant ce qui dans un corps est autre que les limites, avec tout ce que ce sens comporte de déterminations dynamiques ; ce terme participe, en effet, de l’indécision de la théorie de la densité chez Aristote et signifie aussi bien le plein par opposition au vide, que le volume pris plutôt en un sens géométrique.

Ayant ainsi posé la question, il va montrer que le lieu est à Ja fois corporel et incorporel. |

‘209 a 4-7. — Le lieu est corporel et incorporel. Le lieu, qui a les intervalles fondamentaux qui définissent le corps, semble être

corporel ; comme le montre Simpl. 530, 3, il est inutile d'attribuer aux partisans de la thèse ici exposée un syllogisme insuffisant, à cause de la non-réciprocité de la majeure, du genre de celui-ci : le corps a les trois intervalles, le lieu a les trois intervalles, donc, etc. (Alex. dans Simpl. 529, 29; suivi par Them. qui réciproque la majeure 104, 23, et par Philop. 505, 10).— Giéornua a le plus souvent le sens d’intervalle et est lié à heraté (Bonitz, Ind.; cf. Méta. III, $. 1002 à 6: 70 côua Geistat Erivavela ; remarquer la liaison de Giiormume à ëyxoc, Insec. lin. (969 à 26); c’est pourquoi nous avons réservé ici à Giéorasu l'expression de « dimension », bien que la différence entre les deux termes grecs ne soit pas nette. Si Aristote définit aussi rapidement le corps par l'extension en trois sens, c’est qu’il ne considère pas seulement l'extension, mais ce qui s'étend (cf. Simpl. 620, 6 : rt uéorwux).

Or, le lieu ne peut être corps à cause de la pénétrabilité, impossibilité reconnue depuis longtemps (Them. 104, 14; Simpl. 530, 9). -- La solution de l’antinomie (le lieu n’est pas l’extension) sera donnée 5. 212 b 23 ; elle reparaît tout entière pour le vide (8. 216 a 26 ; 213 b 2-15 : L'impénétrabilité est un des arguments des partisans du vide).

209 à 7-13. — Deuxième difficulté tendant à montrer que le

lieu n’existe pas en tant qu'étendue du corps. Si le lieu du corps existe, de même celui des limites, car le raisonnement sur le remplacement s'applique aussi bien aux limites qu'au corps; or, il n’y a pas de lieu du point, car on ne peut distinguer le point de son lieu, sans doute parce que le point n’est pas qualifiable dynamiquement (cf. Phys. VI, 10 : ce qui est sans partie ne peut se mouvoir ; cf. Philop. $o7, 14: s’il avait un lieu, le point serait léger où pesant par soi; l'interprétation de Simpl. 531, 26-30 : le lieu et le corps seraient le même point, est très satisfaisante en ce qu’elle ne fait pas encore appel aux considérations dynamiques), donc il n’y a pas de lieu du corps. Le raisonnement n’est pas très solide, car si les limites sont corporelles, la mineure n’est plus bonne, et la majeure, si les limites sont incorporelles. Au fond, il ne fait que poser la difficulté de la corporéité des limites, c’est-à-dire du lieu. |

209 a 13-18. — Développement de la difficulté naissant de l’antinomie précédente : on ne sait où classer le lieu, il n’est ni élément ni composé (cf. Simpl. 532, 4) et combinaison de cette antinomie avec la précédente, ce qui donne quatre divisions, dont il ne retient que deux : le lieu comme principe de choses corporelles, ce qui est impossible, car de tels principes sont corporels (Simpl. remarque justement $32, 18 qu’Aristote laisse de côté la matière et la forme, qu’il examinera plus loin) et le lieu comme composé de principes intelligibles, ce qui est impossible, car on ne compose pas la grandeur avec des principes intelligibles : par là, le dualisme aristotélicien s'affirme nettement (on peut ainsi traduire, avec Rodier et Hamelin, uéye0oç par étendue au sens cartésien, cf. de An. I et Hamelin, Syst. 372, 375). — 209 a IS : Torairnv pÜaiv C’est donc la nature de grandeur que présente ici l’espace et sa parenté avec la matière, sans qu'il soit nécessaire d’admettre qu’Aristote pense à Platon, dont il critiquera bientôt la doctrine (cf. Philop. SE2, 10). |

209418-23. — Suite. Le lieu a été exclu du nombre des éléments un peu rapidement, car parmi les éléments, il faut compter les causes, notamment la forme et la matière, qui sont les constituants

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