DEUXIEME ET DERNIER APPENDICE
Licenciement.
286. L'officier chargé d'une mission doit adresser à son chef un rapport sur la manière dont il s'en est acquitté : tel est le devoir que nous avons rempli en rédigeant, au bivouac et sous la tente, notre deuxième rapport et le premier appendice remis à M. le général Marey Monge le 28 juillet et le 25 août dernier.
Depuis la fin de notre mission, le gouverneur avait préparé un projet d'organisation définitive de trois compagnies auxiliaires du train, et il allait le soumettre au ministre lorsque Tépizootie ayant enlevé un grand nombre de dromadaires à Boghar, il renonça à ce projet et prescrivit de vendre ceux que le fléau avait épargnés, en conservant toutefois le matériel. La question étant ainsi définitivement tranchée, nous devons terminer par les observations suivantes :
Le parc de l'équipage, par suite du licenciement, s'est trouvé sans surveillants responsables précisément au moment où il en aurait eu le plus besoin. Livrés à la garde de chefs arabes intéressés sous bien des rapports à leur disparitiou, les dromadaires n'ont été ni goudronnés ni pansés ; ils ont été tenus
enfin sous Boghar lorsque déjà toutes les nedjas des tribus de la province avaient émigré dans le sud à la recherche de pâturages que le Tell ne pouvait plus leur offrir. Là, ces animaux sont morts de faim en grande partie, par suite, non pas du défaut de surveillance de Tautorité française de Boghar, mais bien du manque de connaissances spéciales , indispensables dans une partie si difficile et si généralement inconnue.
Certes, nous nous attendions à avoir un déchet considérable, par suite, soit des piqûres du debab, soit du goudronnage qui avait été opéré avec une si méchante profusion au mois de juillet dernier. Mais le chifiFre des morts ne se serait jamais élevé à 260, si, comme le disent les Arabes, la faim n'eût pas tué nos animaux. Nous croyons consciencieusement que, si un officier désigné par nous eût continué à résider à Boghar, un si grand malheur eût été probablement évité.
La situation générale, 'au 12 novembre 1844, par suite de la disposition du parc, s'établit ainsi :
Dromadaires reçus pendant tout le cours de l'expérience : 845 Dromadaires vendus dans la Métidjah (1845) et
à Boghar (1844) 287
Dromadaires morts (458), égarés (52), abandonnés (89) 586
Total 845 845
12 novembre, il reste 00
Il y a lieu de placer ici quelques observations qui feront apprécier la véritable portée de la situation ci-dessus.
1** Si 500 mulets ou chevaux étaient abandonnés pendant deux mois et privés de la surveillance d'olficiers capables et de gardiens dévoués, on aurait certes bien des pertes à regretter : eh bien ! dès le licenciement du personnel, les pertes de droma-
daires ont été prévues et annoncées & rautorité supériear« d'Alger (pièce E, 5*^) ;
S"" On se récriera avec raison contre la perte de 566 dromadaires survenue dans treize mois d'expériences^ quelques 4jif<ficultés qu'elles aient présentées : aussi devons-nous consi^ gner ici^ dans l'intérêt de la vérité^ que la perte de 5o$ ij^ madaires équivaut à peine à celle de 90 mulets^ et que le CQfyf du train serait trop heureux si, sur 845 mulets, il n'en perdait que 90 en 13 mois : ajoutons que la perle de 90 mul^ forme un vide difficile à combler, tandis que celle de 5B6 drO' madaires est tout à fait insignifiante , vu le nombre immense de ces animaux dans le sud de l'Algérie.
S"* Constatons enfin que, ti'après des pièces officielles :
Les dépenses de l'équipage s'élèvent ou s'élèveront, somme toute, à 52,000 (h)
Le magasin laissé par le corps et réuni avec tant de peine représente 10,000 fir.
Les créances du corps, ou au moins l'économie qu'il a procurée, est de 80,000
Total 90,000 (c )
Enfin la vente de 287 dromadaires a produit la somme de 17,000 (a)
4° Le coût de l'expérience a varié suivant les éppqu^s : voici des chiffres officiels, en supposant, ce qui est loin d'être exact, 1* que la valeur vénale d'un dromadaire, versé, à l'Etat, soit entre ses mains de 150 fr.; 2^ que l'État ait adieté les 845 dromadaires, tandis qu'il n'en a payé que 13, tout le surplus provenant de contributions de guerre ou d'amendes, qui n'auraient pas été payées en argent , si nous ne les eossi&iis aeeeptées «n amiraux.
Le 26 février 1844^ après TorganisatioD de M. le maréchal, la perle était de (pièce L) 10,000 fr.
Le 10 avril, après Texpédilion des Ouled-Nayl, la perte était de 51,000
Le 7 juin 1844, après Texpéditioa deLagouath, la perte était de 12,000
Le 18 juillet 1844, après Texpédition de TOuenseris, le bénéfice était de 25,000
Le 5 août 1844, après le licenciement du personnel, le bénéfice était de 21,000
Il reste à constater le coût de l'expérience au 12 novembre, d'une manière définitive, et nous allons y procéder en continuant d'adopter les bases les plus défavorables à l'opération.
La solde et le matériel auront coûté. . . . 32,000 (6) La perte de 5S6 dromadaires, à 130 fr., représente. . 70,000
Total 102,000
Opérant la soustraction du matériel laissé et
dfeB économies 90,000(c)
La perte générale est de 12,000
mfmfm
8** H est de notre devoir d'ajouter que cette perte n'est que fictive, et qu'aux yeux de l'homme entendu dans les afifaîres, l'expérience ordonnée par M. le maréchal a produit une économie à l'État : nous allons établir par des chiffres que nous sommes fondé dans notre opinion.
Supposons, en elfet , que M. le gouverneur eût ordonné la vente des dromadaires reçus par M* le colonel Ju«uf et par M. le général Marey-Monge : nous affirmons, avec les hommes de bonne foi, en nous appuyant sur les prix de toutes les ventes faites par le Gouvernement, que le doipaine n'aunût
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pas atteint la moyenne de 80 fr. et n'aurait pas encaissé^ pour 843 dromadaires, la somme de 67,000 fr. . . 67,000fr.
L'Etat ne peut donc avoir le droit de nous demander compte que de cette somme.
Reportons les dépenses qu'il a faites pour subvenir aux frais de l'expérience (b) 32,000
Total général des frais et pertes. . 99,000 Si Ton tient compte du produit des ventes (17,000 fr.) («) et de la somme de 90,000 fr. cidessus . 107,000
12 novembre, il reste de bénéfice net. . 8,000
6*> La question d'organisation d'un équipage de dromadaires se trouve renvoyée de fait au printemps de 1845, à la première expédition dirigée dans le sud : alors l'administration militaire se décidera, dans un intérêt d'économie, à profiter de notre instruction et d'un matériel précieux, en achetant des dromadaires plutôt que de les louer, sauf à décider, après la course, si on doit les vendre ou les conserver : en effet, l'expérience nous prouve qu'en achetant dans la province d'Oran les 400 dromadaires dont nous avons déjà le harnachement tout prêt et pour lesquels le personnel français ne manque pas, on les paierait , terme moyen, 80 fr. l'un : la dépense serait donc au
plus de. . • . . 32,000fr.
La dépense d'un mois, pour le personnel français-arabe, était de 2,000
L'intérêt de 34,000 fr., à 10 p. 100, est pour un mois, de 285
L'État ferait donc des frais pour. . . 34,283
Mais l'administration paie pour le loyer, par jour et par dro-
madaire 5 fr. 80 : les 400 dromadaires lui coûtent donc^par mois,* 42,000 fr.
Donc, le bénéfice d'un mois est de . . , . 7,717 fr .
Si Ton vend, au retour, les dromadaires réduits même au chiffre de 300, et seulement au prix de 40 fr. l'un, soit 12,000
Partant, le bénéfice d'un mois serait de . . 19,717 fr.
7<» Dans cette question, l'opinion personnelle de l'illustre chef de l'armée nous est favorable et, grâce à sa persévérance, il finira par réussir en cela comme en tant d'autres choses plus difficiles. Déjà il a beaucoup avancé la question, puisque nous pouvons fournir pour l'organisation future un personnel de 300 hommes, tous de bonne volonté, expérimentés et capables : ce fait incontestable ne prouve-t-il pas que l'expérience a réussi ?
8o II ne rest^ plus que les difficultés inhérentes à toute organisation, les difficultés des personnes, et elles ont cessé heureusement d'exercer une influence assez puissante pour troubler le cours des opérations.
9* Nous croyons qu'un chef de corps rendra à l'armée le service de se charger de cette mission et nous serons le premier à applaudir à son courage, en lui ofirant même nos services : sinon, et quelles que soient les difficultés d'une pareille tâche, nous nous tenons prêt à* répondre à l'appel de M. le gouverneur et de M. le général Marey-Monge.
10*" Avant de déposer la plume, nous adjurons nos chefs de nous permettre de leur faire entendre pour la dernière fois les observations suivantes : .
1** Quant aux convois :
L'entreprise directe ne présenterait plus de difficultés du
jour où elle aurait été décidée. Admettons cependant, avec nos
adversaires, que cette question n'ait pas encore reçu la sanction
)igitizedbyG00gley^
de rexpëriencé^ Doub dirôils avec ce& meniez adtefsslii^d (|tlfe le mode actuel de réquisition des dromadaires est te plus itnàtivais de tous et que l'État^ par suite de notre instruction si laborieusement acquise et du matériel que nous lui avons donné^ est libre de choisir un autre mode moins ruineut.
Le corps de chameliers d'une colonne opérant au loin dàds le Sud doit être aussi entendu dans la conduite de ces animaux que fidèle à notre cause; son chef doit être consulté pour les marches^ lés halte^^ les bivouacs et les séjours; là inoittdt^ ffiute commise par lui, qu'elle fût volontaire]où non volontaire, pourrait entraîner l'enlèvement du conv^ et avoir des suites léfe plus fâcheuses : une confiance aussi grande né peut Être âcbbrdée qu'à des Français.
La création de quelques compagnies d'infanterie ou auxiliaires du train pouvant être utilisée : 1* pendant le lèinpé des repos de l'armée, avec des dromadaires de réquisition, ou avec des mulets de l'État, ou comme troupe d'infanterie; 2'' pendant le temps des expéditions^ avec le convoi militaire, cette création, disons-nous, est reconnue économique, nécessaire, urgente, facile et politique même par les adversaires les ^lus opposés à la formation d'un corps t'égulier de eetle nature avec des animaux appartenant à l'État. Elle Serait le premier pà^ fait vers l'organisation des troupes montées, question qui iiitéresse à un si haut poibt l'Algérie et la FYance.
2^ Quant aux troupes montées :
La mobilisation de notre infanterie pour opérer éàiis le sud de l'Algérie est indispensable;
Elle est impossible avec des mulets ou des chevaux';
Elle est possible dès à présent avec des dromadaires, %oit que l'État les acl^ète> soit qu'il se borne à lés louer à chaque expédition : dans tous les cas, une expédition dans lé Sud doit être accompagnée d'un équipage de dromadaires; là trot^
spécialement destinée à ces opérations doit avoir reçu l'instruction nécessaire.
Enfin Û reprise deS rtlatiôns cohlriierciales avet l'intérieur de l'Afrique^ sans la création d'un équipage de dromadaires, est une utopie, un rêve impossible à réaliser.
En résumé, dans l'appréciation de cette grave question, il est nécessaire d'avoir toujours présent cette vérité importante :
Le cheval doit commander dans le Tell et le dromadaire dans le Sahara.
Sans le Sahara, l'Algérie né serait jamais pour la France qu'une cause de dépense sanâ compensation.
Les insurrections futures nous viendront dorénavant du Sahara!
Au camp dé la Chiffat ce 42 novembre 4844.
J.-L. CARBUCCIA