‹ Armelle TrahecChapitre 10 sur 38 · LE QUÊTEUR · texte numérisé non relu

LE QUÊTEUR

— 'Tu le prendras vraiment I dit mademoiselle Augustine, quand madame Bris et son fils se furent retirés : il a l'air bien jobard.

— Je le prendrai, et, comme je suis sûre à l'avance du consentement d'Yves, je vous demanderai de vouloir bien traiter ce soir avec lui, et me l'expédier le plus tôt possible. Sa mère, qui sera trop heureuse de s'en débarrasser, ne peut avoir des prétentions exorbitantes.

— Ah I je voudrais bien voir qu'elle en eût I Eh bien, où vas-tu ?

— Chercher Gunstan.

— Vous dînerez chez Firmin?

— Très probablement.

— En ce cas, je ne t'invite pas, car c'est lui qui tient la maison, la chère maison paternelle! Moi, je me fais vieille, et je ne peux plus recevoir la famille qu'au premier de Tan, et encore j'ai une grosse migraine avant et après. Comme les forces s'en vont I

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comme la vie passe ! Du temps que tu an'ivais ici avec ton petit chapeau noir et bleu, commuée salon était rempli : papa, Auguste, Joséphine, Virginie, tous morts ! Vois-tu, si je n'avais pas la femme de Firmin, qui est une bonne petite femme, et les enfants, et les sardines, je ne saurais que devenir en ce pauvre monde.

— Et moi, si je n'avais mes enfants I

— j;t ton mari, qu'en fais-tu ?

— Oh I Yves est très bon ; mais sa fille lui suffit. Si vous les voyiez tous les deux s'en aller bras dessus bras dessous vers quelque dolmen, vous comprendriez que vous avez devant vous les plus heureuses gens du monde.

— Ah 1 dame, elle est très gentille, sa fille, douce comme un agneau, et jolie comme un ange. Eh bien ! que vient faire ici ce petit diablotin?

La double porte s'était ouverte devant Gunstan, qui bondit jusqu'à sa mère pour lui dire :

— Mère, mon oncle Gabriel est chez mon oncle Firmin : il vient voir ma tante Augustine.

— Pour quêter, s'écria la vieille demoiselle en portant vivement à ses poches ses doigts crochus, qui s'y placèrent en griffes bronzées.

— Précisément, répondit la voix calme de Fabbé de Kerpeulvan.

Il s'avança dans Tappartement, serra lamaind*Ar-

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melle, et se tournant vers mademoiselle Augustine, dont le yisage ridé s'empreignait d'irritation :

— Ma cousine, avouez que je ne me lasse pas de vous tendre la main pour vous conduire au ciel, dit-il avec le plus doux des sourires.

— En me faisant passer par le purgatoire, Tabbe, répondit Augustine sans se dérider.

— Allons, vous vous faites plus méchante que vous ne Têtes. A vous entendre, on dirait que vous avez un cœur de pierre pour les misérables, et chaque fois que j'ai un besoin absolu d'argent, je suis sûr d'en trouver chez vous.

— C'est que rien ne vous rebute, l'abbé, dit mademoiselle Augustine, dont le visage commençait à s'adoucir : on a beau vous montrer les dents, vous quémandez toujours.

— Ne serais-je pas unindigneserviteur si je mettais de la lâcheté au service de mon maître ?

— Ah I s'il en avait beaucoup comme vous, nous deviendrions bon gré, mal gré, meilleurs chrétiens que nous ne le sommes. Enfin, de quelle couleur est votre charité aujourd'hui ?

— Voici, Votre curé veut fonderune bibliothèque paroissiale, et il me charge d'en collecter les premiers fonds.

— Une quoi ? s'écria mademoiselle Augustine.

— Une bibliothèque populaire et paroissiale.

— Et pourquoi une bibliothèque, bon Dieu ? Une boulangerie, je le comprendrais ; mais une bibliothèque pour des gens qui ne devraient pas même savoir lire I

— Mais puisqu'ils le savent.

— C*est une sottise.

— Je ne trouve pas ; mais enfin elle est faite, et il s'agit maintenant de fournir des aliments à ces esprits qui ont faim et soif d'apprendre.

Mademoiselle Augustine s'agita sur sa chaise.

— Parce qu'ils n'ont pas la vraie faim ni la vraie soif, dit-elle. Une bibliothèque I Oh 1 mais, je n'y aurais pas pensé. Comprenez bien, l'abbé, que je ne donnerai pas un centime pour une inutilité pareille. Je fournirai comme une autre à la marmite des pauvres, mais à leur bibliothèque, jamais!

— Augustine, vous n'êtes pas logique avec vousmême. Que de fois je vous ai entendue déplorer le ravage que font les mauvais livres et les mauvais journaux !

— Et je le déplore encore.

— Eh bien, c'est pour combattre ce mal que nous fondons une bibliothèque paroissiale. L'ouvrier a besoin d'avoir l'intelligence nourrie.

— Allons donc, c'est l'estomac quia faim, ce n'est pas la tête! Fondons des marmites...

— Pour les corps, et des bibliothèques pour les

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esprits. De notre temps, les esprits sont malades parce qu'ils se sont nourris d'aliments empoisonnés. Changeons les aliments, et la santé reviendra.

— Ah I la santé, rien de pareil en ce monde, c'est yrai, l'abbé !

— Santé du corps et santé de l'âme, ma cousine, et l'œuvre pour laquelle je sollicite votre concours ressort de cette dernière. Croyez-moi, ne la négligez pas, soyez de votre temps, pour votre charité comme pour le reste.

— Vous parlez d'or, mon pauvre abbé, et, si l'on vous écoutait, on serait bien vite endoctriné. Mais cela me fait mal de donner mon argent pour des livres I

— Une Kerpeulvan doit être assez intelligente pour comprendre leur utilité.

— Il est vrai que les Kerpeulvan, en général, ne sont pas bêtes et ont un faible pour ce qui s'écrit. Papa se serait plus volontiers passé de son café que de son journal ; Auguste, depuis qu'il avait l'âge d'homme, avait toujours un livre à la main. Ces pauvres morts ! l'idée d'une bibliothèque leur aurait bien plu, à eux I Voyons, l'abbé, quelle somme demandez-vous ?

— Vous parlerez de ceci à votre curé, Augustine, dit l'abbé, je ne suis qu'un précurseur, je prépare les voies. Est-ce que tu sors, Armelle f

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— Mon oncle, je n'ai pas vu M. et madame du Guilvin, répondit madame de Kerpeulvan, qui B'était levée ; il est temps que je me rende près d'eux.

Sur ces paroles, elle prit congé de mademoiselle Augustine et du bon prêtre, et, précédée par Gunstan, elle franchit le seuil de la double porte.

c'est eixe !

A peine Armelle eut- elle quitté le salon, que mademoiselle Augustine fit un petit signe d'intelligence à Tabbé, comme pour l'engager à rester, et, lui présentant machinalement sa tabatière, dans laquelle il ne puisait jamais, elle dit :

— Ressemble-t-elle à son père, Gabriel I

— D'une absolue ressemblance, répondit le prêtre pensivement.

— Et son fils fait le trio ; ne le trouvez-vous pas?

— Oui.

— C'est un petit diable qui promet

— Il aurait pu avoir de grandes qualités.

— Je ne lui vois que de' grands défauts. Il est volontaire comme tous les orgueilleux, et capri-

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cieux comme une femme. Les Gullvin m'ont dit qu'il n'y a pas moyen d'en venir à bout. Ce n'est pas qu'il soit méchant au fond, mais il faut toujours Gu'il agisse à sa tête.

— Cependant son précepteur obtenait de lui un travail passable et une soumission relative.

— Oui, et c'était un superbe résultat ; aussi les Guilvin se figuraient que ce monsieur resterait à Kerpeulvan in œternum. Il y a quelque tour d'Armelle sous ce renvoi imprévu.

— Évidemment !

— Mais que dit votre pauvre neveu de cette jolie manière d'élever son fils ?

— Vous savez qu'il n'a rien à dire.

Mademoiselle Augustine hocha furieusement la

tête.

— Et c'est ce qui me fait tempêter, l'abbé, ditelle. J'avais meilleure opinion d'Yves. On peut être doux et bon ; mais enfin la poule ne doit pas toujours chanter devant le coq, et la douceur qui tourne à l'imbécillité ne vaut rien qui vaille. Je n'aime pas les hommes sans énergie.

— Yves ne manque pas d'énergie ; mais il a une manière à lui de l'employer.

— La manière des cornichons, grand bien lui fasse ! Il s'est toujours laissé mener par le bout du nez par sa femme, voilà la simple vérité, et je

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n'aime ça pour aucun homme, mais surtout pour un homme pieux, car tous les mauvais garnements prennent sujet de cela pour mépriser les catholiques, et essayer de prouver, à leur manière, que la foi n'est qu'un éteignoir.

Pendant que la vieille demoiselle parlait, le visage de l'abbé de Kerpeulvan s'empreignait de gravité.

— La foi, répéta-t-il, la foi un éteignoir I dites qu'elle est la vraie lumière, le seul boulevard, la suprême sauvegarde de la famille et de la société.

— Mais comment la foi s'arrange-t-elle de ce renversement de l'autorité, l'abbé? Cela me trotte souvent par la tête à propos de ce pauvre Kerpeulvan, qui n'a pas même le droit de faire instruire ses enfants, et qui ne dit ouf à toutes les tyranniques exigences de sa femme.

— Ici, ma cousine, la foi s'arrange d'une position toute faite, de caractères peu ordinaires qui ont pris leur direction, et vous savez qu'une des parties intéressées méconnaît la nécessité et l'action de la foi.

— Armelle vit en païenne, tout à fait comme son ^ c'est vrai.

Et comme, dans le cas qui nous occupe, c'est nme qui est sceptique, il faut que son mari le rôle ordinairement dévolu aux pauvres tes croyantes qui ont épousé des maris incré-

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dules : il faut qu'il se soumette au moins pour un temps. C'est la foi qui lui donne cette force de sou**mission ; car c'est d'elle que viennent les véritables forces morales. Son action dans la famille s'^usta toujours aux personnes et aux circonstances. Elle inspire des vertus souvent héroïques à la femme mariée à un homme infidèle, ou elle produit une résignation non moins héroïque chez l'homme marié h une femme incrédule. Je vous le répète : comme tout ce qui est divin, elle s'adapte à toutes les situations, à tous les êtres ; elle se fait le soutien de toutes les faiblesses, la digue de toutes les puissances, La société lui doit la conservation, l'intégrité du mariage au milieu des plus violents déchaînements des passions du cœur et des plus audacieuses révoltes de l'esprit. Mais si le divorce ne peut amoin^ drir le mariage catholique, base indestructible des sociétés, croyez que la foi seule en conserve la sainte indépendance. Que de sacrifices silencieux s'accomplissent I Dieu seul les voit, et Dieu seul les récompense.

— Je sais bien que le pauvre Yves a dû fièrement souflfirir d'avoir épousé Armelle.

— Yves est une âme élevée, un cœur très-aimant ; Yves a beaucoup de mérite devant Dieu.

— Armelle n'aime que son fils.

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— - Je ne dis pas cela ; mais elle Taime passionnément, comme elle aimait son père.

— Et, comme elle ne fait pas souvent son examen de Conscience, elle va toujours de l'avant, et consulte beaucoup plus ses idées et ses goûts que le bien de Tenfant.

— Évidemment.

— Eh bien, vous direz ce que vous voudrez, l'abbé, mais voilà ce qu'un homme, un père, ne devrait jamais souffrir, jamais.

— Ma cousine, Yves a pesé dans la balance les deux seuls partis à prendre : ou parler en maître, c'est-à-dire arriver à une séparation scandaleuse des plus regrettables pour les enfants, ou laisser aller jusqu'au moment où les circonstances ellesmêmes obligeront sa femme à lui permettre de s'occuper de son fils. Auriez-vous mieux aimé qu'il arrivât à la séparation ?

— Non, ces scandales publics nous font toujours horreur. Dieu merci : ils brisent l'avenir des enfants.

— Donc, au lieu de critiquer l'apparente indifférence d'Yves, il serait plus juste de rendre hommage à l'énergie de son dévouement.

— Je ne dis pas ; mais il ne s'en donne pas moins le rôle d'un niais, aux yeux du monde.

— Yves n'attache pas plus d'importance qu'il ne

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faut à Topinion aveugle du monde : Il écoute avant tout la voix de sa conscience. Les gens qui le connaissent intimement approuvent et même admirent sa conduite, cela lui sufflt.

— Il laissera donc toujours Gunstan aux mains d'Armelle ?

— Non, il reprendra Gunstan quand celui-ci échappera à sa mère, ce qui ne manquera pas d'arriver.

— Sans doute, un garçon de cette espèce ne reste pas longtemps accroché aux jupons maternels.

— Certainement, mais nous avons une chose à craindre : c'est que la mère ne soit aussi indulgente pour les passions futures que pour les défauts actuels de son âls, ce qui laisserait subsister l'harmonie parfaite entre eux.

Mademoiselle Augustine laissa échapper un petit rire strident.

— Oh ! elle sera jalouse, n'en doutez pas, dit-elle en faisant danser sa tabatière d'or entre ses doigts secs, jalouse comme une tigresse ; elle l'est déjà. Les Firmin m'ontdit que son système de garder son fils à Kerpeulvan est, chez elle, une affaire de jalousie. Ah! on en verra de belles, quand ce petit dragon de Gunstan sera grand. C'est moi qui vous le dis. Avec une éducation pareille, il ne manquera pas de devenir enragé ; car, enfin, on sait ce que

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deyiennent les gars de vingt ans sans un brin de foi ; et, quant au mariage, il n*y faudra pas songer de sitôt^ Ârmelle me Ta dit : elle détestera sa belleâlle.

— Elle vous a dit cela, Augustine ?

— Elle me Fa dit à moi-même. On racontait je ne sais quelles sornettes sur Gunstan et la petite Clotilde, et je lui disais qu*elle aimerait peut-être doublement Clotilde, plus tard, comme nièce et comme belle-fille,

€ — J'aime ma nièce, a-t-elle repris avec le ton sec que vous connaissez ; mais je n'aimerai pas ma belle-flUe.

<— Tu plaisantes, lui ai-je riposté ; tu seras trop heureuse de voir ton fils honnêtement marié. »

Elle m'a répondu non par un hochement de tête et par un regard que je n'oublierai jamais. Je croyais voir son défunt père, à un point qui me troublait les idées. Qu'est-ce que cette heure qui sonne '( Quatre heures 1 IL faut que je descende au magasin. Voulez-vous rester ici, Tabbé, ou continuez-vous votre quête ?

— Je continue ma quête, répondit l'abbé en se levant, j'ai tout à fait pris cette bibliothèque à cœur.

— Dieu vous bénisse I Pour moi, j 'aimerais mieux une marmite que cent bouquins. C'est bon, c'est bon, nous ne sommes pas du même avis là-dessus ;

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mais vous m'amenez à faire tout ce que vous voulez. Ah ! s'il n'y avait pas un autre monde, je laisserais bien les gueux se tirer d'affaire. A bientôt, n'est-ce pas ? Je vais un peu chez les Firmin voir ce que deviennent la lionne et son lionceau.

Sur ces paroles, mademoiselle Augustine salua une dernière fois de la main l'abbé qui sortait du salon, et se rendit chez son frère

Elle arriva en plein goûter.

Madame de Kerpeulvan, tout en brisant un macaron entre ses doigts, parlait du changement de précepteur et disait ce qu'elle avait arrangé de dire ; les du Guilvin feignaient de la croire, et mademoiselle Augustine, contre son habitude, ne précisa pas la question. Bientôt sonna l'heure du départ du train, et la famille du Guilvin tout entière reconduisit les voyageurs à l'hôtel d'où partaitl'omnibus dans lequel ils prirent place. Auguste et Clotilde chargèrent Gunstan de mille baisers pour Nola, et la lourde voiture s'ébranla.

Le trajet se fit en quelques minutes, et, comme l'omnibus entrait dans la cour de la gare, il se croisa avec une calèche découverte pleine dévisages riants et de toilettes élégantes. Gunstan entendit sa mère pousser un profond soupir: il se détourna, et, comme ils étaient seuls dans l'omnibus, 11 lui de« manda :

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— Qu'as-tu, maman ?

Madame de Kerpeulvan, dont les joues s'étaient enflammées, croisait ses deux mains sur ses yeux.

L'omnibus s'était arrêté avant qu'elle eût répondu à Gunstan; mais, quand l'enfant bondit vers la portière pour descendre, elle allongea la main et l'attira près d'elle.

Et elle demeura un instant la main sur l'épaule de son fils et les yeux ardemmentfixés surun groupe formé évidemment par les personnes qui venaient de descendre de la calèche.

Une dame âgée et un homme de physionomie niaise et d'aspect élégant se tenaient auprès d'une montagne de colis ; un peu plus loin une gracieuse enfant, dont les magnifiques cheveux noirs flottaient en toute liberté sur les épaules, et dont le profil délicat se voilait à demi sous un voile de gaze blanche, maintenait deux babys blonds très-turbulents; enfin, à quelques pas de la calèche, une femme très-petite et très-frêle de taille, appuyée au bras d'un homme d'une trentaine d'années, donnait des instructions au cocher. Elle levait vers lui un visage rose et riant, illuminé par deux grands yeux limpides, et, de l'omnibus, on entendait le son strident de sa voix.

— Vous ne m'écrirez pas avant trois semaines, Joseph, disait-elle, ceserait inutile ; vous porterez

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chez nos voisins les lettres que je vous ai remises, et vous direz que nous ne reviendrons à Kertan que dans trois mois au plus.

— Kertan 1 s'écria Gunstan en se retournant vers sa mère, est-ce le nôtre, maman ?

Madame de Kerpeulvan fixa son regard brûlant sur son fils et dit:

— C'est elle I

— Elle! qui?

— Celle qui m'a pris Tamour de mon père et mon domaine de Kertan; je ne sais pas son nouveau nom, je ne veux pas le savoir.

Elle parlait d'une voix saccadée, elle avait les sourcils froncés, ses tempes battaient.

— Eh I vous ne descendez donc pas? demanda en ce moment le conducteur de l'omnibus, qui avait en vain tenu la portière ouverte.

— Quel est le train qui part le premier, monsieur ? demanda madame de Kerpeulvan en abaissant son voile sur son visage décomposé: Brest, ou Paris ?

— Paris.

— Eh bien, laissez-moi attendre ici qu'il soit parti.

— Dame ! si c'est votre idée !

Le conducteur s'éloigna, et madame de Kerpeulvan continua de suivre les mouvements du groupe

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qu'elle avait sous les yeux. La petite dame vive s'agitait, donnait ses ordres. Tous les colis furent enlevés, et les voyageurs se perdirent un à un dans la gare. Puis on entendit souffler une locomotive, et le train pour Paris montra de loin son lourd panache de fumée.

— Quand descendrons-nous ? demanda Gunstan, que rémotion de sa mère stupéfiait.

— Maintenant, si tu veux.

Ils descendirent, pénétrèrent dans les salles d'attente de la gare, puis sur le quai.

Madame de Kerpeulvan suivit quelque temps des yeux la locomotive qui s'enfuyait vers Paris ; et, se tournant tout à coup vers Gunstan :

— Kertan est| solitaire, je te mènerai à Kertan demain, dit-elle d'une voix pleine d'inflexions passionnées ^

— Armelle, que vient de nous dire Gunstan! Tu le conduis à Kertan ? Ce n'est pas possible?

— Rien n'est plus vrai ! Hier, à Vannes, j'ai rencontré celle qui m'a dépouillée si injustement delà partie la plus chère de ma fortune : elle partait évi-

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