SAINTE-ANNE D'AURAY
Les enfants répondirent affirmativement, et, sur un signe du prêtre, le petit jardinier boiteux se dirigea vers eux. Bien qu'assez jeune encore, il avait un très vieux visage sous des cheveux blancs. Il alla cheroher des cordes et des gaules pour organiser le jeu que Gunstan et Auguste du Gullvin imaginaient de faire, et se montra d'une complaisance à toute épreuve et d'une adresse rare. De temps en temps son œil intelligent s'arrêtait avec une expression étrange sur Gunstan, quand celui-ci, saisissant d'autorité le commandement, malmenait Auguste et les deux petites filles.
Une ou deux fois il reprit doucement Gunstan de son emportement et l'engagea à se modérer.
— Me modérer, me modérer I répondit Gunstan, tu parles comme un vieux tailleur que tu étais. Tu ne sais pas que je serai soldat et que je ne puis souflBrir qu'on ne m'obéisse pas sur-le-champ,
— Je sais bien que c'est dans votre sang, monsieur Gunstan; mais, croyez-moi, écoutez les bons conseils, même quand ils viennent d'un pauvre vieux tailleur comme moi.
Malgré ces petites dissidences, les enfants s'amusèrent beaucoup, proclamèrent Jean Kerbic l'homme le plus complaisant du monde, et, quand l'heure du départ fut sonnée, Tentraînèrent jusqu'à l'auberge du Bon-Pèlerin.
44 ARWUE TRAHKC
Ce flit Jean Kerbic qui tint Tardent petit oheyal noir par la bride, pendant que la famille de Kerpeulvan, entourée de la famille du Guilvin, remontait dans le break. Le regard du petit homme se levait sans cesse vers madame de Kerpeulvan, assise auprès de Gunstan ; mais madame de Kerpeulvan gardait un silence dédaigneux et détournait les yeux avec intention.
— Mais regarde donc Jean Kerbic, maman, dit tout à coup Gunstan, pourquoi ne le regardes-tu pas?
— Je n'aime pas les serviteurs infidèles.
— Mais puisqu'il est fidèle maintenant!
— Qu'importe! je ne puis oublier que mon père ne l'aimait pas.
Comme elle prononçait ces paroles, Jean Kerbic lâchait la bride du cheval et soulevait humblement son vieux chapeau.
— Vous allez vous faire écraser, Jean, dit l'abbé Gabriel; qui regardez-vous comme cela?
— Celle que j'ai vue enfant et jeune fille à Kertan, monsieur : elle me fait l'efiet d'une vision, tant elle ressemble à son père (1).
l Voir : les Pieds dargiU^
GUBILLETIX BU OOEMON 45
CUEILLBTTB DU GOBMON
Le soleil, à demi caclié sous une montagne de nuages bleuâtres, projetait obliquement sur la mer calme de blancs rayons qui en faisaient brillamment miroiter la surface; à l'horizon, de lourdes nuées grises s'élevaient en amphithéâtre au-dessus de la presqu'île qui faisait face à Kerpeulvan.
Madame de Kerpeulvan, assise à la table recouverte d'un tapis vert, feuilletait un gros registre placé devant elle.
De temps en temps, elle regardait au dehors, consultait le ciel, et surtout contemplait dans le lointain le point noir qui faisait tache sur la presqu'île aride et qui, sous un soleil éclatant et avec une bonne longue-vue, devenait un épais bosquet d'arbres verts.
Tout à coup la porte s'ouvrit devant Gunstan.
— Les voici, maman, s'écria-t-il, nous partons tout de suite pour les grèves, n'est-ce pas?
Et, avançant dans l'appartement, il glissa ses deux mains sous le grand registre et le ferma.
— Les Guilvin vont sans doute se reposer avant d'aller aux grèves, Gunstan.
46 ABMBLLE TRABBG
— Non, mère. Papa leur a proposé d'entrer dans lé salon : ils ont dit qu'ils aimaient mieux aller sur les grèves et je viens te chercher.
Madame de Kerpeulvan souriait en écoutant parler son fils. L'ardeur qu'il mettait à toutes choses la ravissait.
Elle sortit avec lui et trouva dans sa cour le roide capitaine Firmin de Kerpeulvan du Guilvin, sa grosse petite femme et ses deux enfants aux joues rouges, au nez crochu et au menton à fossettes. M. de Kerpeulvan et Nola leur tenaient compagnie.
— Pirmin et Marie voudraient se reposer, dit M. de Kerpeulvan; mais Gunstan a communiqué son ardeur à Auguste et à Clotilde, qui nous pressent d'aller nous installer sur les grèves.
— Il n'y a qu'une chose à faire dans ce cas, il me semble, répondit madame de Kerpeulvan en souriant à ses parents : rentre avec mon oncle et ma tante, et laisse-moi les enfants.
Cet arrangement parut convenir à tout le monde, excepté à Nola, qui se glissa vers son père pour lui demander de rester avec lui, ce qu'il n'accepta pas.
— Allons d'abord sur la plate-forme, dit Gunstan en entraînant Auguste : nous verrons de là dans quelle partie de la grève il y a le plus de monde.
Ils se rendirent sur la plate-forme de granit qui servait de vestibule au vieux manoir, et allère
GUBILIOETTE DU GOEMON 47
s'accouder sur Faspèce de balustrade dentelée formulée par les rochers.
C*était l'heure de la marée basse, l'heure propice, par conséquent, pour dépouiller les rochers de leur superbe robe glauque.
Hommes, femmes et en&nts accouraient en foule dans les plantureuses prairies de l'Océan et arrar chaient à pleines mains le goémon vésiculeux aux feuilles grasses et dentelées. Les mille points noirs, blancs, bleus qui s'agitatent en tous les sens, n'étaien j. autres que les arracheurs de goémon . La belle plante se détachait sans peine de la pierre plate où elle avait germé, ou des pyramides rocheuses d'où elle pendait en grappe et en longs bouquets : on la Jetait dans les yannes d'osier, on l'entassait dans des filets; les plus vigoureux l'emportaient sur leur tête ou sur leurs épaules et allaient la déposer et l'étendre sur les rives où elle devait durcir en livrant ses acres parfums à la brise.
Les enfants s'amusèrent quelque temps de loin à voir la cueillette; mais bientôt Tintrépide Gunstan demanda à sa mère de se rapprocher des travailleurs: les promeneurs descendirent de la plate-forme et marchèrent doucement le long des grèves.
Madame de Kerpeulvan suivit les enfants d'im pas nonchalant.Sonregardindiflférenterraitautourd'elle ou s'attachait sur son fils. Les paysans et lesi marins,
48 ARMELLB TRAHEC
les pauvres femmes et les enfants, répondaient avec amabilité aux questions de Gunstan et souriaient à la blonde Nola; mais très peu accordaient à leur mère autre chose qu'un bonjour bref ou un froid salut. Madame de Kerpeulvan vivait à part au milieu de ces populations rustiques, si respectueuses envers les hiérarchies sociales lorsque ceux qui les dominent laissent leur cœur s'ouvrir à la justice, à la bonté, à la charité, mais si jalouses de leur indépendance quand elles se sentent dédaignées.
On disait des châtelains de Kerpeulvan : « le bon monsieur, la belle dame, » et ce n'était pas la belle dame qu'on aimait le plus.
Sur les grèves, madame de Kerpeulvan laissa aux enfants toute liberté de se mêler aux travailleurs, ce qui les amusait extraordinairement ; mais sitôt que la fatigue les obligeait à se reposer, elle appelait Gunstan près d'elle. Il fallait voir avec quelle tendresse elle épongeait la sueur qui perlait à ses tempes, comme elle passait et repassait ses belles mains dansses cheveux humides pour lesassouplir. Pendant qu'elle prodiguait ces petites gâteries maternelles à Gunstan, Nola la regardait faire et n'avait qu'un regret, c'était qu'il ne lui fût pas permis de prodiguer les siennes. Nola, comme son père, avait un ""ir d'or.
e soleil commençait à descendre sur l'horizon
GUBIUETTE DU GOEMON 49
quand madame de Kerpeulvan, résistant aux instances déraisonnables de Gunstan, décida qu'on rentrerait sur-le-champ au château. En arrivant dans la cour, elle consulta sa montre : la promenade avait duré trois heures. Elle appela du geste Madalen dont on apercevait le visage brun et calme à travers les vitres d'une croisée. Madalen accourut.
— Fais goûter ces enfants, Madalen, commanda madame de Kerpeulvan. Où se trouve madame du Guilvin?
— Madame est restée longtemps sur la plateforme avec ces messieurs. Je crois qu'ils sont maintenant au salon.
Sur cette indication, madame de Kerpeulvan rentra dans le grand i^alon triste qui ne s'ouvrait qu'aux visiteurs.
Son entrée fit immédiatement cesser une conversation qui devait être intéressante si l'on en jugeait par l'animation des interlocuteurs. Elle s'en aperçut et demanda négligemment :
— De quoi parliez- vous avec tant d'entrain?
Le capitaine Firmin, évidemment embarrassé, s'en prit à ses grandes moustaches et se mit à tordre la mèche de droite avec ardeur; M. de Kerpeulvan baissa légèrement la tête comme pour laisser passer un flot quelconque : ce fut la ronde petite dame du
50 ABMELLB TEÂHBG
Ouilyin qui, ayec un sourire d^une grande finesse» répondit :
— Nous parlions de nos entmis^ ma dkkre Ar-melle.
— J'aurais dû m*en douter, Uarie; pour mon compte Je ne vous connais pas d'autre sujet de con- Tersation.
— Mon petit Auguste entre au collège des Pères, Tan prochain, continua bravement madame du Guilvin.
— Cela devait être, vous habitez Vannes.
— Et, à propos d'Auguste, nous avons parlé de Ounstan, ajouta M. de Eerpeulvan d'un ton doux, mais ferme : je déplorais son ignorance et je parlais de nos futurs projets.
— n est certain que, si vous voulez que Gunstan devienne quelque chose, il est plus que temps de penser à le faire instruire autrement que par l'instituteur de Eerlud, ajouta madame du Guilvin.
~ Je crois qu'il se destine comme Auguste à Saint-Cyr, reprit le capitaine en attaquant sa moustache gauche.
Madame de Kerpeulvan sourit.
— Comme tous les enfants, il aime l'uniforme, dit^Ue; mais Yves a dû vous dire que notre inten^ tion n'est pas du tout de le pousser de ce côté.
En prononçant ces paroles : < Yves a dû vous
CUBILLBTTB DU GOBMON 51
dire, » ses grands yeux étincelants s'attachaient sur son mari ayec une expression qui pouvait se traduire ainsi : « Il m'étonne vraiment que vous occupiez ces gens-ci d'une question aussi délicate et de laquelle vous savez que seule je m'érige seul juge, »
— Enfin, de quelque côté que ses goûts ou les circonstances le poussent, il devra posséder l'instruction que possèdent les autres jeunes gens, répond V", M. de Kerpeulvan. Nous ne voulons pas faire de notre fils un homme sans valeur, inutile à son pays et tournant peut-être contre lui-même, mettant au service de ses passions, des forces intellectuelles inemployées.
— Je croyais que nous avions remis à traiter cette question aux vacances prochaines, repartit madame de Kerpeulvan : s'occuper à l'avance de certaines questions, n'est-ce point s'amuser à donner des coups d'épée dans l'eau?
— A votre place je ferais faire à Gunstan son apprentissage du collège, dit le capitaine. La perspective du prochain congé a rempli Auguste de résignation et il marche bien. Crois-moi, Armelle, laisse là tes systèmes et envoie simplement Gunstan tenir compagnie à Auguste.
— Jamais, mon oncle, et vous m'étonnez de me le conseiller. Ce qui convient à Auguste ne convient pas à Gunstan. Ne vous souvenez-vous plus des scènes
52 ABMBLLB TRAHEC
de mon enfance et de la complicité que J*attendais de vous dans mes fougues du pensionnat?
— Je me souviens, dit M. Pirmin en portant son doigt à son front, je me souviens que tu étais Fenfant la plus indisciplinée et la plus volontaire qui fût sous le soleil.
— Gela va de soi ; mais vous ne vous souvenez pas du jour où mon oncle Gabriel me conduisit à Vannes et m'oRferma dans la pension de madame Martial ?
— Si, parfaitement. Tu te montras d'abord docile comme une petite lionne enragée, et, les semaines qui suivirent, tu me proposas deux fois de te faire la courte échelle en dehors de la fenêtre du parloir, résolue que tu étais à regagner Kertan par terre ou par mer.
— Vous avez vraiment une très heureuse mémoire. Vous vous rappelez aussi que, à moitié domptée par mon changement de vie, j'allai dîner chez vous avec mon père et que le lendemain...
— L'oiseau était envolé, finit M. du Guilvin.Ohl parfaitement; la pauvre madame Martial, ta maîtresse de pension, en fit quasi une maladie : on ne lui avait jamais enlevé ses élèves avec ce sans-façon,
— Mon père n'agissaitpas comme tout le monde, et je ressemble à mon père.
— Cependant tu n'agirais pas ainsi pour ton fils.
— Qui sait! Dans tous les cas, Gunstan n'ira pas
CUEILLETTE DU GOEHON S3
au collège, à moins qu'il ne me soit impossible de le faire instruire chez moi. J'hésite entre abandonner momentanément Kerpeulvan, aller m'établir dans une Tille où il pourrait suivre les cours comme externe d'un lycée, ou prendre un précepteur chez moi,
— Si vous vous arrêtez à ce dernier parti, j'aurais un bon sujet à vous proposer, dit madame du Guilvin ; je parlais à Yves de ce jjeune homme, quand vous êtes entrée.
— Un abbé sans doute? Je ne veux pas de prêtre.
— Non, un jeune homme qui se destinait à l'instruction, mais dont la santé sera gravement compromise s'il ne vit plusieurs années en pleine campagne. Son père, qui est éclusier, l'a fait suivre les cours d'un collège; l'enfant a travaillé un peu au détriment de sa santé. Ne pouvant prendre un repos absolu, n'ayant aucune fortune, il se chargerait volontiers d'un enfant.
— L'occasion me semble rare et très-bonne à saisir, dit M. de Kerpeulvan avec une certaine fermeté d'accent; elle pourrait ne plus se représenter.
Un second regard de la part de madame de Kerpeulvan témoigna de nouveau de son étonnement.
— Je ne demande pas mieux que de ne pas la laisser échapper, dit-elle, car je sens que je serai très difficile pour les maîtres à donner à mon fils. Je ne veux point en faire un paperassier : son pré-?
54 ABMILLB TBÂHBC
capteur ne s'en occupera que pendant le temps strict des classes.
— Le jeune Emile Richard est alors ce qnll tous faut, ma cousine ; le régime qu*il suit le condamnant à prendre beaucoup d'exercice, il est obligé de modérer son ardeur pour Tétude.
— Nous pourrions en essayer. Qu'en dis-tu, Yvest
— Tu sais que, sur cette question, je n'ai qu'un avis invariable : le plus tôt sera le mieux.
-^ n est de fait que, puisqu'il faut en venir là, autant vaut essayer tout de suite. Vous répondez de ce jeune bomme, Marie?
— J'en réponds,
— Eh bien, veuillez lui parler, m'écrire ses dispositions, ses conditions : je vous répondrai immédiatement, je ne fais languir aucune affaire.
Et changeant aussitôt et à dessein le siget de conversation, elle ajouta :
— Voulez-vous venir à la recherche des enfants ? Madame du Guilvin répondit en se levant.
Ils se dirigèrent tous vers la salle à manger où,
sous le regard résigné de Madalen, se passaient les
scènes les plus violentes. Gunstan, selon sa trop
fréauente habitude, avait tyrannisé Nola, ce qui
té Glotilde et exaspéré Auguste. Gunstan,
s'entendre accuser d'injustice, accablait
e paroles dédaigneuses et reprochait
GUBULCTTE DU GOEMON 56
amèrement son infidélité à Clotilde, pour laquelle il se montrait d'une complaisance qui n'entrait pas dans ses habitudes. Quelques coups de poing avaient été échangés entre les deux adversaires, et les magnanimes petites filles étaient allées se blottir dans le coin où le despote en herbe boudait, les poings fermés et les yeux sombres.
Presque agenouillées devant lui, elles lui demandaient en vain pardon de l'avoir fâché.
L'arrivée des parents termina ce drame enfantin. Auguste, qui semblait fort peu satisfait de la volteface opérée subitement par les petites filles, consentit à serrer la main de Gunstan en signe de réconciliation, Clotilde obtint que Gunstan embrassât Nola; mais, la cérémonie expiatoire terminée, elle bondit vers sa mère, et, enfonçant son petit nez crochu dans sa joue, elle lui confia qu'elle aimait beaucoup Gunstan, mais qu'elle ne souffrirait plus qu'on le lui donnât pour mari.
Une promenade sur la plate-forme rafraîchit tous les cerveaux échauffés, et, quand on échangea les adieux à la barrière de fer placée entre les hauts piliers surmontés de boulets lancés jadis contre les forts de Kerpeulvan par les canons anglais, il n'y avait plus d'ombre sur aucun visage.
Au moment où la grille tournait lentement sur ses gonds pour se fermer, M. de Kerpeulvan parut
56 ARMBLLE TRAHEG
avoir commis tin oubli, et, marchant rapidement en ayant, alla murmurer quelques mots à Toreille de madame du Guilvin. Sa femme Tattendit, la main posée sur la large poignée de fer de la porte, et quand il repassa le seuil, elle lui dit :
— Tu es allé reparler à Marie du jeune homme qu'ils veulent nous donner pour Gunstan?
— Oui, j'avais peur qu'elle ne mît de la négligence dans cette affaire, qui est si importante.
Madame de Kerpeulvan regarda son maii avec une stupéfaction qui n'était pas jouée.
— Tu m'étonnes, Yves, dit-elle; je m'en occupe, et cela doit suflare, puisque cela me regarde uniquement.
En disant ces paroles, elle ferma la porte par un geste brusque, et, appelant Gunstan, elle lui prit le bras et s'éloigna en murmurant à son oreille des paroles tendres et jalouses sur ce qu'il l'avait abandonnée toute l'après-midi.
De son côté, Nola, suivant la pente de son cœur, rejoignit son père avec cet élan qui témoignait du bonheur qu'elle éprouvait à se retrouver en sa compagnie.
LE PRÉCEPTBUB 57
M. et madame de Eerpeulvan sont réunis dans Tappartement où madame de Kerpeulvan passe la grande partie de ses journées. Yankez, qui est à la fois cocher, valet de chambre et maître d'hôtel, a placé contre la table recouverte d'un tapis vert, où sont entassés d'élégants registres aux ferrures brillantes, une table noire, à laquelle il ne manque que des taches d'encre, des coups de canif et des espace» luisants pour ressembler aune vraie table d'écolier.
— Je t'assure, Armelle, que ma bibliothèque eût mieux convenu que ce salon pour servir de classe et d'étude, disait M. de Kerpeulvan à sa femme, oui travaillait paresseusement à sa tapisserie.
— Peut-être au point de vue de rameu.blement, mais non ^u point de vue du travail,
— Je ne te comprends pas.
— Je vais me faire comprendre : Nola va sans cesse te faire des visites, ce qui dérangerait à la fois le maître et l'élève.
— Je les lui défendrai.
58 ABVELLB TRAHEC
— Je connais ta manière de défendre. Elle n'entrerait plus dans Tappartement; mais elle irait immanquablement te sourire par les fenêtres.
— Pourquoi Nola ne travaillerait-elle pas ayeo son frère?
— Parce que cela distrairait Gunstan, qui aime si peu déjà. un trayail obligeant au repos absolu.
— n te sera très-fetigant d'être le témoin forcé de ces études.
— Je m'y ferai : on se fidt à tout ce qui plaît.
— Ma chère amie, je crois que tu ne sais pas au juste à quoi tu te condamnes; et d'ailleurs, je le répète, la bibliothèque est tout ce qu'il y a de convenable comme lieu d'étude. Nous avons des carteKS, un tableau noir...
— Assez, Yves! tu parles en vain : je veux que Gunstan étudie ici, je... le... veux.
M. de Kerpeulvan se détourna et se mit à arpenter l'appartement en silence.
Quand madame de Kerpeulvan scandale avec cet accent ces trois syllabes : Je... le... veux, elle eût fait l'acte le plus insensé plutôt que de revenir sur ces paroles.
•— As-tu disposé Gunstan à bien recevoir ce jeune professeur! demanda M. de Kerpeulvan au bout de quelques minutes de silence.
—Je m'en suis bien gardée. Gunstan ne doit rien
LE FjaÉCEPTEUR 59
savoir avant que nous ayons vu M. Richard. Ce | jeune homme paraît nous convenir, mais ce n^est pas certain. Pourquoi ennuierais-je l'enfant ? Ce serait le jeter peut-être dans de stériles résistances. Comme elle prononçait ses paroles, la porte s'ouvrit vivement devant Gunstan.
— Une visite, maman ! dit-il: un petit monsieur entre dans la cour !
M. de Eerpeulvan sortit avec empressement, et madame de Kerpeulvan se plaça debout près de la fenêtre qui donnait dans la cour.
La grille de fer se refermait sous la main d'un homme d'apparence frêle et très-modestement vêtu. En apercevant M. de Kerpeulvan, il se découvrit et alla presser timidement la main que le châtelain lui tendait par un geste plein de bienveillance. Pendant qu'ils échangeaient quelques paroles, madame de Kerpeulvan et Gunstan, qu'elle tenait enlacé, ne les quittèrent pas des yeux. Le regard de l'enfant était simplement curieux; le regard de la mère était inquiet et ardent.
— Il a Tair bon, ce jeune homme, dit-elle ; comment le trouves-tu, Gunstan?
. Gunstan sourit dédaigneusement.
— Quel habit I dit-il, quel chapeau î il est pauvre, B'<^lH^pas maman?
60 ARMELLB TRAHEO
— Évidemment. Va jouer. Je descends voir cet étranger. i
Ounstan disparut, et madame de Eerpeulvan descendit au salon. Son entrée redoubla sensible- ^ ment l'intimidation de M. Emile Richard, qui s'était à peu près familiarisé avec Faimable châtelain de Kerpeulvan. Sous le regard étincelant de cette femme hautaine, le jeune homme baissa involontairement les yeux.
— Voici le billet d'introduction que nous apporte M. Richard, dit M. de Kerpeulvan en passant une lettre dépliée à sa femme.
Madame de Kerpeulvan la lut avec attention, puis écouta la conversation qui s'était engagée à demi-voix entre M. de Kerpeulvan et le visiteur, sur les épreuves du baccalauréat es lettres récemment subies par ce dernier. En parlant, il s'animait un peu ; ce qui donnait un semblant de vie à sa figure intelligente;mais maladive. Ce jeune homme doux et réservé ne devait inspirer aucune crainte à la mère jalouse, et cependant la physionomie de madame de Kerpeulvan ne s'éclairait pas.
— Yves, dit-elle tout à coup, va donc demander ce que sont devenus les enfants ; mais ne parle pas encore de la qualité de monsieur à Gunstan.
M. de Kerpeulvan sortit ; et, quand il eutdisparu,
tE PRÉG£PT£Ufi 61
madame de Kerpeulvan, fixant ses yeux brillants sur le visage de son interlocuteur, dit :
— Je vous avertis à l'avance : vous n'aurez pas un élève commode, monsieur.
— Je connais les enfants, madame, je les aime, et, par caractère, je suis plus apte qu'un autre à les assouplir.
— Gunstan est intelligent, mais très-paresseux.
— Je trouverai peut-être un moyen de l'intéresser au travail.
— Jusqu'ici il l'a détesté. Il n'a encore été enseigné que par l'instituteur du bourg, qui n'avait aucun empire sur lui.
— J'espère en avoir davantage, madame.
— Monsieur, vous l'instruirez le mieux possible, je n'en doute pas^ mais je tiens à vous dire que j 'entends garder une autorité absolue sur l'emploi de son temps.
M. Emile s'inclina, ne sachant trop que dire.
— J'ai mon système à moi pour Téducation de mon fils, reprit madame de Kerpeulvan de ce ton hésitant qui semble annoncer une pensée difl3cile à exprimer tout entière ; c'est ce qui m'a fait tarder à lui donner un précepteur. Je vous parlerai sincèrement, je veux qu'aucune influence ne contre-balance la mienne sur le jeune et ardent esprit de mon fils. Aussi, (^vantdem'engager avec vous, mon-
02 ABAHBLLB TRAHBC
sdenr, Je désire tous Caire bien comprendre cmel sera votre rôle ici.
— Je n*en ambitionnerai jamais d'autre que celui d'initier monsieur votre âls aux connaissances que j'ai péniblement acquises^ madame.
Le jeune homme prononça ces paroles avec une telle simplicité et une telle sincérité, que la physionomie de madame de Eerpeulyan s'éclaira soudain.
Avait-elle trouvé le trésor qu'elle cherchait, l'instrument intelligent qui consentirait à n'agir que sous son impulsion et qu'elle dirigerait à son gré f
Elle se leva.
— Monsieur, dit-elle, je vais demander à M. de Kerpeulvan de vous faire voir Kerpeulvan. Mais mon fils vous accompagnera ; et, au retour de cette promenade, qui l'aura quelque peu familiarisé avec vous, je lui annoncerai que vous devenez son précepteur.
Emile Richard s'inclina en signe deremercîment. et madame de Kerpeulvan quitta le salon,
Tout semble marcher comme sur des roulettes à l^erpeulvan. M. Emile Richard s'est très bien
us POINT SENSIBLE 68
ads^té à la vie des châtelains: il est discret, paisible; à ses moments libres il fait de Tarcliéologie avec M. de Eerpeulyan, et il obtient une certaine somme de travail du paresseux Gunstan, dont le caractère se modifie insensiblement au contact de cette nature raisonnable.
Donc, extérieurement tout va bien ; mais celui qui soulèverait le voile qui couvre la vie intime, celui qui pénétrerait jusqu'au vif de cette pulsation première si soigneusement dérobée au public par les plus maladroits, découvrirait des signes d'orage dans ce ciel qui paraît pur. Hélas ! c'est en sondantjus" qu'au fond des abîmes de certains cœurs que l'on trouve le mot des douloureuses énigmes qui se présentent à chaque pas devant nous.
Comment sombrent tant d'individus et tant de familles ?
A quoi attribuer tant de naufrages dans une société réglée ?
D'où vient que les dévouements mêmes semblent de nos jours porter des fruits amers ?
Écartez les apparences, approfondissez les égoïsmes, levez brutalement le voile jaloux de l'amourpropre dont les moins habiles s'enveloppent, et voyez comment le fruit est gâté dans lafleur; voyez l'enfant, la fleur humaine, ballotté par des caprices, ôéiflé par des idolâtries, meurtri par des indiflé-
A4 ARHBLLB TBABEC
rences, aigri par des injustices, refroidi par des égoïsmes. Il faut le dire et le répéter, à moins de natures exceptionnelles, le déyouement intelligent et vrai n'est jamais stérile. Non, l'être élevé dans l'ordre, dans la justice, dans l'amour vrai, ne se perd ni dans ce monde ni dans l'autre ; et il faut le proclamer, pour relever le courage de ces admirables mères et de ces pères consciencieux qui luttent généreusement contre leurs propres passions, afin de pouvoir prêcher d'exemple à leur jeune famille.
A Kerpeulvan, il n'en était pas ainsi. Madame de Kerpeulvan faisait to ur à tour de son fils son idole ou sa victime. L'âme de Gunstan était une médaille qu'elle voulait frapper à son efQgîe, et ilfallait voir avec quel soin jaloux elle écartait toute empreinte contraire. Elle travaillait aveuglément à cette œuvre étrange.
Qu'importaient les défauts de son fils, s'ils n'étaient que récho affaibli de ses propres passions ? Elle ne voulait pas pour lui de vertus qui lui fussent étrangères à elle. On ne savait vraiment où commençait l'égoïsme, où commençait l'idolâtrie.
M. Emile Richard lui avait plu pendant une quinzaine de jours. Gunstan et lui étaient restés dans les termes stricts de professeur à écolier. Pendant l'étude, Gunstan ennuyé quittait soudain le
professeur et allait apprendre sa leçon entre les bras de sa mère : la classe finie, il s'échappait, fou de liberté, yers les grèves, et ne savait pas même s'il existait un Emile Richard.
Mais l'enfance est aussi mobile que passionnée ; pareille au lierre, qui rampe jusqu'à ce qu'il ait trouvé un appui ; quand l'appui survient, elle l'enlace spontanément. Jusqu'à l'entrée de M. Richard, la véritable vie de Gunstan s'était concentrée en sa mère ; il avait trouvé ouvert sur son berceau ce regard absorbant ; il avait toujours senti cette main caressante le plus souvent, blessante aussi parfois, dominatrice en tout et toujours.
Il avait grandi avec cette ombre attachée à ses pas, pressé contre cettemère uniquement occupée à satisfaire ses caprices, et il s'était habitué à voir tout le monde, moins son père, plier sous ses colères enfantines, A Kerpeulvan, il voyait d'abord sa mère et lui, et ses légères révoltes contre elle portaient tellement sur l'agrément de sa vie, qu'il se révoltait rarement.
Pour lui, M. Emile Richard représenta ce qu'est le frère aîné et sérieux.
La fermeté mêlée de douceur de son nouveau maître produisit insensiblement un excellent effet : il s'observa involontairement devant lui, et peu à peu désira sa compagnie. .
66 ABnUB TBÂHBC
La classe finie, un premier mouvement d'indépendance le faisait courir seul au dehors ; mais, après avoir, selon son habitude, joué un peu avec Nola, il cherchait des yeux la silhouette noire de son professeur se promenant seul, un livre à la main, par le sentier des grèves ; il s*élançait àsa rencontre et le faisait juge de son adresse à faire des ricochets ou à abattre des oiseaux de mer.
La vague sympathie qui naissait dans le cœur de son fils fut bien vite saisie par madame de Eerpeulvan ; elle en étudia les progrès, et sa terrible clairvoyance se porta instantanément sur tout ce qui pouvait, dans un avenir plus ou moins éloigné, soustraire Gunstan à son tyrannique amour. Malgré tout son tactnaturel et toute sa prudence, M. Emile heurtait sans cesse la jeune femme dans les manifestations insensibles de son despotisme intime.
M. de Kerpeulvan, qui l'avait charitablement averti des points sur lesquels il devait s'observer, n'avait pu toutlui confier: on ne peut pas tout dire. Il n'avait pu lui avouer que Gunstan devait être de L'avis de sa mère, même en ces choses qui dépendent du tempérament plutôt que de la volonté ; qu'il devait avoir froid quand elle avait froid, s'ennuyer quand elle s'ennuyait, rire quand elle riait souflEHr quand elle soufirait, aimer la couleur qu'elle aimait, le temps qui lui plaisait, tout enfin, pour
que l*harmonie âe continuât complète, parfaite entre eux, même dans les défauts, même dans les travers. Si cette mère et cet enfant avaient habité dans une grande ville un appartement de quelques mètres carrés, la mère, sans presque s'en douter, eût étiolé et hébété son ûls. L'enfant à un certain âge vit d'une vie personnelle qui doit se développer librement; il n'est plus possible de se substituer à lui, d'agir pour lui, de penser pour lui. Les petites pensées qui naissent dans son cerveau sont en harmonie avec la force de ce cerveau, comme ses petits pas sont en harmonie avec la longueur de ses jambes. L'un des talents de l'éducateur est de descendre, de s'assouplir, de se baisser vers cet être faible, et de lui dispenser toute connaissance et même tout amour avec mesure et sagesse. Presser cette frêle créature entre ses bras au point de l'étouffer; la suivre pas à pas, souffle à souffle, regard à regard ; l'ébranler sans cesse par la secousse de passions d'homme ou de femme : c'est évidemment étioler la pauvre petite fleur ; c'est exagérer l'amour, ou plutôt le dénaturer ; c'est nrettre à la place du dévouement silencieux, clairvoyant, la passion, c'est-à-dire un égoïsme quelconque.
Une femme intelligente eût sans doute saisi ces nuances, pénétré dans les dernières ramifications de ce sentiment absolu ; mais le jeune précepteur n'a-
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vait compris la question qu'en gros, et il se perdit par les détails.
Le premier incident qui vint troubler sa quiétude et éveiller l'appréhension chez madame de Kerpeulvan fut bien puéril. M. Emile, ayant reçu de sa famille une petite caisse de livres, trouva au fond un bouquet d'héliotrope que lui envoyait une de ses sœurs; il s'empressa d'en apporter la moitié à Gunstan, qui la refusa en disant :
— Merci, mon bon ami ; je n'aime pas cette fleur : son odeur me fait mal.
Le précepteur ayait remarqué plusieurs fois que son intrépide élève se laissait aller à certaines petites faiblesses toutes féminines ; il l'avait déjà doucement raillé sur son caractère capricieux.
Il crut l'occasion bonne, pour reprendre cette thèse, et ses plaisanteries sur la délicatesse de nerfs de Gunstan triomphèrent bien vite de la résistance irraisonnée de l'enfant, qui prit en riant le bouquet et en aspira fortement le parfum. Mais, en ce moment, madame de Kerpeulvan, qui avait été le témoin muet de cette petite scène, se souleva, prit les fleurs et les rendit à M. Emile en lui disant sèchement :
— Nous n'aimons pas ces fleurs.
— Mais je veux les aimer, maman, dit Gunstan à demi fâché de cette intervention. Je t'assure eue
cette odeur me paraît très-agréable et ne me fait pas mal du tout.
—C'est inutile. Je ne les aime pas : tu ne les aimeras jamais.
M. Emile, de plus en plus embarrassé de sa personne et de son bouquet, rougissait à en perdre contenance, quand Nola montra sa tête blonde à la porte du salon.
— Gunstan, donnez ce bouquet à votre sœur, dit M. Emile précipitamment. Mademoiselle Nola, aimez-vous l'héliotrope?
— Beaucoup, dit Nola.
— Tiens, tiens, dit Gunstan en reprenant les fleurs des mains de M. Emile et en les jetant entre les petits bras que sa sœur avait instinctivement croisés en corbeille.
— Gunstan, viens avec moi, dit la petite fille : nous allons arranger un vase, que nous placerons dans la bibliothèque. Papa aime beaucoup les fleurs qui sentent bon.
Gunstan, qui ne demandait pas mieux, soitit avec l'enfant. M. Emile le suivit, et madame de Kerpeulvan resta seule avec une pensée qui jetait de grandes ombres sur son front d'ivoire.
La scène de l'héliotrope fut bien vite oubliée; mais, quelques jours plus tard, un nouvel incident replaça en présence deux influences, dont l'une de-
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vait évidemment absorber l'autre. C'était un vendredi. Un potage gras fumait devant madame de Kerpeulvan, qui en servit à Gunstan, selon son habitude»
—Monsieur Emile, vous devriez fidre gras comme moi, dit Gunstan, puisque vous êtes malade.
— J'ai obtenu une permission générale, répondit le jeune homme : depuis longtemps, malheureusement, je suis le régime des souffrances; mais ici dans cet air vivifiant, l'appétit me revient ; je ne me suis pas aperçu que mon vendredi m'ait fait mal, et j'en suis très-heureux.
—J'aime beaucoup le poisson, répondit Gunstan, pas celui-ci, par exemple.
Et il montra du doigt un plat de sardines, en igou* tant :
— Quelles vilaines petites bêtes I
— Mais, Gunstan, vous avez des impressionnabilités de petite fille nerveuse ! s'écria gaiement le jeune précepteur. Comment I un garçon qui grimpe des rochers à pic comme un véritable chamois s'imagine de fHssonner devant un plat de sardines I
— Tu seras ridicule, mon fils, ajouta M. de Kerpeulvan, qui trouvait tout naturel de suivre le précepteur dans cette voie de réforme.
— C'est très-bon, les sardines,' dit Nola, qui ne voyait rien que d'excellent partout.
LE POINT SEl^LBLB 71
— Très-bon, reprit M. Emile : allons, Gunstan, goûtez-en.
En prononçant ces paroles, il leva les yeux sur madame de Kerpeulyan, et demeura tout saisi de l'impression de contrariété empreinte sur ses traits.
Gunstan, suivant son conseil, avait tendu son assiette, et M. de Kerpeulvan y avait déposé une sardine, à laquelle le petit garçon se hâta de goûter.
— Mais c'est très-bon, maman! s'écria-t-il : pour quoi ne veux-tu pas que je mange de sardines ?
— Parce que je les déteste.
— Mais papa et M. Emile les aiment. Tu veux toujours que je fasse juste comme toi.
Cette parole touchait à l'intime des choseis, et M. de Kerpeulvan s'empressa, par une remarque insignifiante, de changer le sujet de la conversation. Madame de Kerpeulvan n'ouvrit pas la bouche tant que dura le dîner ; elle s'arrangea de manière à sortir la dernière de la salle à manger, et, au moment de franchir le seuil de la porte, elle se tourna vers Madalen, qui desservait :
— Quelle idée a eue ta grand'mère de nous servir des sardines î dit-elle d'un ton mécontent. Ne se rappelle-t-elle plus que mon père ne les aimaitpas, que je ne puis les souffrir, et queje ne veux pas en donner le goût à Gunstan? Dis-lui bien queje suis très mécontente de cet oubli.
72 A&UELLE TRAHSC
Ces deux incidents, si puérils en apparence, jetèrent un premier froid réel entre la châtelaine et le jeune précepteur. Ce dernier ne trouvait plus sa tâche aussi facile depuis qu'il se sentait surveillé par les grands yeux brillants de madame de Kerpeulvan, qui assistait presque toujours à Tétude et à la classe. La classe finie, elle rendait avec intention la liberté à son fils, qui en devenait de jour en jour moins jaloux. Involontairement, l'enfant se laissait aller à la sympathie que lui inspirait ce jeune homme sérieux et doux, devant lequel il pouvait se montrer tel qu'il était, et il en vint à rechercher passionnément sa société. Comme il avait parfois comme d'instinctifs pressentiments du nuage qui se formait entre M. Emile et sa mère, il agissait avec une certaine prudence, et la surveillance jalouse de madame de Kerpeulvan était parfois mise en défaut par les ruses de son fils.
Un jour, Gunstan, qui n'avait que des velléités de travail, exerça plus encore que d'habitude la patience du maître, nevoulutpas apprendre ses leçons, et finit par déclarer qu'il avait la migraine. A ce mot, madame de Kerpeulvan fit d'autorité cesser l'étude. M. Emile se retira en souriant doucement, et Gunstan fut conduit dans la salle à manger, où, pendant un bon quart d'heure, il absorba les petites friandises que lui préparait sa mère de sa propre main.
Lorsque le petit gourmand se trouva satisfait, madame de Kerpeulvan voulut l'emmener dans sa chambre ; mais il aflOirma que le plein air lui serait très salutaire, qu'il voulait être seul, et il sortit.
Il fit simplement le tour de la plate-forme, revint rôder autour de la maison, et, rentrant par une autre porte, pénétra dans la bibliothèque, où M. de Kerpeulvan, ayant Nola assise à ses pieds, discutait avec M. Emile sur la dernière découverte faite dans les champs de Carnac.
— Comment va la migraine, Gunstan? demanda le précepteur avec un sourire doucement railleur.
Gunstan s'approcha tout près de lui, s'assit sur le bras du fauteuil antique, et appuya d'un air câlin sbn front sur l'épaule de son précepteur.
— Je vous assure que j'ai la tête un peu lourde, mon bon ami, dit-il.
— Allons, Gunstan, avouez quec'étaient la paresse et la gourmandise.
— Eh bien, oui, j'avoue, murmura Gunstan en cachant son visage sur l'épaule du jeune homme, qui, touché par la franchise de cet aveu, posa la main sur la tête bouclée du petit pénitent par un geste plein d'affection.
En faisant ce mouvement, il leva les yeux et il aperçut quelque chose comme un éclair qui passait devant les vitres de la fenêtre. Il pensa immédiate-
74 ARMELLB TRAHEC
ment que cet éclair jaillissait des yeux de madame de Kerpeulvan ; il redressa instinctivement la tête de Gunstan et se pencha du côté opposé pour continuer la conversation.
Le soir même, àFlssuedu souper, madame de Kerpeulvan dit à son mari :
— N'est-ce point aujourd'hui que finit le semestre de M. Richard ?
— C'est aujourd'hui.
— Lui as-tu remis son traitement?
— Non.
— Je t'en prie, va lui porter cet argent ce soir même, car je ne pense pas le garder.
— Plaît-il? demanda M. de Kerpeulvan^ qui crut n'avoir pas bien entendu.
— Je te dis que je ne pense pas le garder : il est trop délicat de santé, ilnefait pas travailler Gunstan et ne peut l'accompagner dans aucune promenade.
— Je croyais que tu le lui avais défendu.
— Uniquement pour ne pas le fatiguer.
— Veux-tu que je lui demande de disposer autrement de son temps libre ?
— C'est inutile : il ne me convient pas d'entrer en discussion avec ce jeune homme, qui me plaît peu.
— Armelle, as-tu réfléchi à ce que tu veux faire? M. Richard est instruit, bien élevé, tranquille. Tu ne trouveras pas fecilement un remplaçant
AVj
Madame de Kerpeulvan fit un geste d'incrédulité, et monta au premier, où étaient les chambres de Gunstan et de Gwennola.
Gunstan était couché et roulait sa tête blonde stur son oreiller en riant aux éclats.
On apercevait la figure sibylline de Barba au chevet de son lit. Barba chantait d'un ton traînant une complainte sur le combat des Trente.
— Mère, écoute, dit Gunstan. Barba ajoute des couplets de sa façon : c'est bien drôle.
— En eJBfet, c'est très drôle, répondit madame de Kerpeulvan, qui avait feint de prêter l'attention au monologue rythmé de la vieille femme.
Et elle ajouta :
— Est-ce que M. Emile n'est pas venu écouter Barba?
— Si, mais il est parti sitôt qu'il a entendu ton pas dans l'escalier.
— Il aurait dû rester, si sa compagnie te faisait plaisir.
— Certainement. Veux-tu le rappeler, mère !
— Tu l'aimes donc bien ?
— Beaucoup.
— Eh bien, tu peux envoyer Barba le prévenir que j'ai quitté la chambre.
— Merci, mère, dit Gunstan avec effusion.
Madame de Kerpeulvan l'embrassa et sortit. Sur
76 ARHELLE TRAHEG
le palier elle rencontra son mari, qui allait souhaiter une bonne nuit à sa fille.
— Yves, je te l'ayoue, dit-elle, je suis décidée à remercier M. Richard.
M. de Kerpeulvan la regarda fixement.
— Tu parles sérieusement, Armelle?
— Très sérieusement. Demain je m'expliquerai avec lui, puisqu'il te déplaît de le faire. J'ai mes raisons à moi pour désirer son départ.
Cette expression s'ajoutait au superbe : — Je le veux. Madame de Kerpeulvan s'en servait invariablement lorsqu'elle était résolue à agir sans contrôle. Elle disait : J'ai ma religion à moi, mon système à moi, mes habitudes à moi.
M. de Kerpeulvan, rompu depuis longtemps aux façons d'agir de sa femme, et reconnaissant, rien qu'aux notes tremblées de sa voix, que toute discussion échouerait contre la passion du moment, n'eut pas l'idée de demander le développement de ces fameuses raisons.
Il leva doucement les épaules et entra dans la chambre de sa fille.
jalouse!
Le lendemain était un jeudi, et Gunstan, consulté sur la manière dont il désirait employer sa journée de congé, réclama une promenade en mer.
— Yyes, veux-tu accompagner les enfants? demanda madame de Kerpeulvan.
— Certainement, répondit l'excellent homme, qui pensait que la promenade le soustrairait à l'explication qui devait avoir lieu entre sa femme et le jeune précepteur, dont il regrettait sincèrement le départ.
— Vous faudra-t-il des provisions?
— Oh I oui, maman, s'écria Gunstan, nous toucherons à Mezaban et nous pourrons y dîner : ce sera très amusant. Je t'en prie, fais embarquer le dîner.
— Dans ce cas, embarquez aussi Madalen.
— On l'embarquera.
— Chère maman, merci, dit Gwennola, qui aimait particulièrement la grave Madalen.
La partie souriant beaucoup aux promeneurs, les préparatifs furent bientôt faits, et Gunstan, avec
78 ABMBIXE TRAHEG
régoïsme particulier aux enfants dont on n*a pas développé le cœur dans le sens du dévouement, ne songea pas à demander que M. Richard fut de la promenade.
Au moment de s'embarquer, le souvenir de son précepteur lui revint tout à coup; il monta rapidement à sa chambre : elle était vide. L'enfant fit un geste de dépit, et, apercevant une page blanche sur le bureau, écrivit dessus ces mots :
« Mon bon ami, je pars en bateau, je venais vous chercher, je suis bien fâché de ne pas vous rencontrer. J'espère trouver des oiseaux de mer et vous rapporter un beau goéland que nous empaillerons. A ce soir ! J'avais bien envie de vous voir, et suis bien ennuyé de partir sans vous. »
Ces mots écrits, il retourna sur la jetée et sauta dans le bateau qu'Yvan conduisait. M. de Kerpeulvan était assis sur le banc du milieu. Gwennola, coiflfée d'un grand chapeau de bergère, était à ses côtés; à l'arrière se voyait Madalen les bras croisés sur un large panier plein de provisions,
Gunstan, qui s'était saisi d'une rame, la leva en l'air et poussa un hourrah en l'honneur de sa mère au moment où le bateau tournait la jetée.
Madame de Kerpeulvan agita la main en signe d'adieu et remonta lentement les masses rocheuses.
Arrivée au château, elle demanda à Barba, qui.
debout sur le seuil de la porte de sa cuisine, regardait voguer le bateau emportant ses petits maîtres, si elle savait où se trouvait M. Richard.
— Dans la bibliothèque, je crois, madame, répondit Barba; j'ai entendu grincer la porte, et, monsieur étant en mer, c'est le professeur, bien sûr.
Sur cette réponse, madame de Kerpeulvan se rendit dans la bibliothèque. M. Emile, assis devant la table de travail de M. de Kerpeulvan, étudiait les notes écrites à la main sur les larges marges d'un antique in-folio.
Quand la porte s'ouvrit devant madame de Kerpeulvan, il tressaillit, et, se levant, s'inclina d'un air embarrassé.
La physionomie de la mère de Gunstan n'était plus seulement ftoide, elle était glacée.
— Monsieur, asseyez-vous, je vous prie, dit-elle. Mais il resta debout devant elle.
— Il y a aujourd'hui six mois que vous êtes à Kerpeulvan, n'est-ce pas? reprit madame de Kerpeulvan en tirant négligemment de sa poche une large enveloppe.
Elle la posa sur la table devant le jeune homme, et ajouta :
— Je vous apporte les appointements qui vous sont dus, monsieur, et je viens vous... prévenir... vous avertir que, tout en reconnaissant l'excellent
80 * IRMEUE TRADEC
effet de vos soins sur mon flls, je crois devoir m'en tenir à ce semestre d'essai.
Le jeune précepteur la regarda avec ime sui*prise profonde. Le léger tiraillement qui existait entre eux depuis quelque temps ne l'avait pas préparé à un congé aussi prompt : il n'en croyait pas ses oreilles.
Mais il lut une résolution irrévocable dans le regard étincelant et froid fixé sur lui, et, s'inclinant avec beaucoup de dignité :
— Je puis regretter cette décision imprévue, madame, dit-il ; mais il ne me reste qu'à m'y conformer. Quand dois-je quitter Kerpeulvan?
— Quand vous voudrez, monsieur ; je vous ferai conduire à la gare aujourd'hui même, si vous le désirez.
— Aujourd'hui soit.
— A quelle heure, monsieur?
— Mais le plustôt possible, madame. Mes bagages ne seront pas longs à faire.
— Je vais vous envoyer Barba pour tout ce qui regarde vos vêtements, et vous voudrez bien donner vous-même l'ordre d'atteler.
— Ne pourrai-je prendre congé de M. de Kerpeulvan et embrasser Gunstan, madame?
— Ils sont à une partie de mer, et je crois qu'il
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vaut mieux épargner cette secousse à Gunstan. Il vous regrette, mon mari vous regrette.
Elle se tut, et ajouta précipitamment :
— Mais nous avons une manière différente de ^oir sur tant de choses, monsieur, qu'il vaut mieux nous séparer maintenant, en amis.
— Telle est certainement mon opinion, madame. Madame de Kerpeulvan sortit, et M. Emile, un
peu abasourdi, mais ï'ésolu à en finir tout de suite, monta dans son appartement. Barba vint l'y rejoindre, et les bagages se trouvèrent bientôt faits. Il descendit au salon. Madame de Kerpeulvan l'y attendait : ils échangèrent quelques paroles insignifiantes et se quittèrent cérémonieusement.
Par la fenêtre ouverte, madame de Kerpeulvan vit le jeune homme monter dans la voiture qui l'attendait; puis elle se rendit avec Barba à l'appartement qu'il avait occupé.
— Il faut remettre sur-le-champ un peu d'ordre dans cette chambre, dit-elle en désignant du doigt les armoires béantes; car je vais être obligée de chercher immédiatement un remplaçant à M. Ri* chard.
Comme elle prononçait ces paroles, elle crut reconnaître récriture de Gunstan sur un papier qui voletait dans un angle de l'appartement : elle alla le prendre et lut le mot affectueux laissé par l'enfant.
82 ÀBMBILB TRAHBG
Elle décbira le papier» jeta les fragments parla fenêtre et murmura :
— Il était temps I
Le reste de l'après-midi, elle s'occupa fiévreusement des choses du dehors, et alla elle-même chercher dans le village voisin un ouvrier dont elle avait besoin.
Lorsqu'elle revint, son regard cherchait en vain à l'horizon la petite barque qui portait les promeneurs. Un peu inquiète de ce retard, elle se dirigeait précipitamment vers la maison^ et monta dans son appartement. Nola, qui s'y trouvait, courut au-de» vaut d'elle.
— Comment I vous êtes arrivés I dit-elle à la petite fille qui jetait ses bras caressants autour du cou de sa mère.
Et remarquant sa pâleur, elle ajouta :
•— Qu'as-tu î
— M. Emile est parti, et Gunstan est en colère.
— Qui vous a dit que M. Emile était parti ?
— Le domestique qui arrivait avec la voiture. Ounstan criait de colère, et il a couru dans la chambre de M. Emile, ne voulant pas croire qu'il fût parti.
Madame de Kerpeulvan s'assit tranquillement et dit à Nola :
— Va au-devant de ton frère, et tâche de le calmer.
Comme elle prononçait ces paroles, Gunstan apparut sur le seuil de Tappartement, sans chapeau, les yeux rouges de larmes et cependant étincelants. - — Où est M. Emile, maman ? crîa-t-iL
— A Lorient, très probablement.
— Reviendra-t-il ?
— Je ne le pense pas.
T- Qui lui a dit de partir?
— Ceux qui en avaient le droit.
— Toi alors ? cria Gunstan d'une voix rauque : c'est toujours toi qui renvoies ceux que j'aime.
— Tu aimais donc M. Emile ?
— Oui, je l'aimais : il était bon, il ne me grondai jamais injustement.
— Mais il te laissait faire le paresseux.
— Non, c'était toi qui lui recommandais de ne pas me fatiguer. Oh ! j'entendais bien, val Je veux qu'il revienne, fais-le revenir I
— Impossible.
— Pourquoi ?
-^ Mais, Gunstan, tu oublies à qui tu parles.
-* Tu veux me prêcher à présent, parce que tu m'as fait du chagrin ; mais je ne travaillerai plus, puisque M. Emile est parti. Et tu seras bien obligée de le faire revenir I
84 ARMBLLB TRAHEO
— Non.
Gunstan avait attendu la réponse de sa mëre avec un secret espoir ; au son de cette syllabe brève et tranchante comme une lame, il fit un pas en avant» et, les yeux dilatés de colère :
— Jalouse I cria-t-il.
Madame de Kerpeulvan tressaillit comme si un fer rouge Teût touchée, et, se tournant vers M. de Kerpeulvan, qui entrait :
— Yves, emmène ton fils et fais-le coucher, ditelle : 11 a sûrement la fièvre, il déraisonne.
M. de Kerpeulvan alla prendre par la main Gunstan qui pleurait, et qui se laissa emmener soumis, mais non repentant.
Le lendemain, contre son attente, madame de Kerpeulvan trouva Gunstan encore affecté du départ de M. Emile et toujours mécontent. Elle feignit de ne pas s en apercevoir, imagina aussitôt un voyage forcé à Vannes, et proposa à l'enfant de raccompagner à la ville.
La vue de la voiture, attelée du fringant cheval noir et conduite par Yankez, le cocher com-
plaisant, triompha de la taciturnité de Gunstan. Il se laissa revêtir de ses habits de fête et alla se placer, de mauvaise grâce, auprès de sa mère, à laquelle il égrena sur-le-champ une suite de demandes absurdes, ce qui était sa manière de se venger.
Le bras tendu, le doigt roidi, il lui dit :
— Tu m'achèteras tous les livres illustrés de la bibliothèque de la gare.
— Tu me laisseras seul sur le port.
— Tu ne me forceras pas d'aller chez ma tante Augustine.
— Tu me commanderas un équipement de chasse.
Madame de Kerpeulvan le laissait dire, inclinait
la tête en signe d'assentiment, et l'embrassait à la dérobée. Promesses et baisers produisirent leurefifet adoucissant, et Gunstan ayant réclamé, comme dernière exigence, de rejoindre Yankez sur le siège, et sa mère y ayant consenti, il ne fut plus question de M. Emile Richard.
Arrivée à Vannes, madame de Kerpeulvan s'empressa de satisfaire aux plus chers caprices de son fils, et celui-ci n'eut pas la pensée de protester quand ils se dirigèrent vers le vieil hôtel de Kerpeulvan, qui montrait ses balcons noirs sur le quai. La grande porte était ouverte à deux battants, sans doute afin de laisser pénétrer plus fecilemant dans
80 AHMBiJili TRAUBO
un vaste rez-de-chaussée humide, où se rangeaient les sardines conservées par les opérations indus» trielles qui avaient largement enrichi cette branchii des Eerpeulvan.
Au delà des tablea étroites qui servaient de comptoir» plusieurs commis rustiques empilaient les petites boîtes dans les grandes, et au milieu d*eux circulait une vieille petite dame aux doigts crochus, qui montrait sous un bonnet frippé, rattaché sous lementonpar deux rubans noués comme des ficelles, des papillotes grises en désordre, un front étroit, des yeux roux perçants, un nez effilé, des lëvrea minces. Sur sa robe de mérinos noir, à manches plates, s*étalait un grand tablier de cotonnade bleue» è bavette*
I^e visage ridé de la petite dame s'édaira quand ^le aperçut madame de Eerpeulvan et son flls,
•»-" Ah ! voici la lionne et son lionceau, dit-elle en aspirant une prise de tabac : ils ne sortent pas souvent de leur antre. Viens-tu chez les Firmin ou chez moi, Armellet
«^ Chez vous, ma tante.
^ Eh bien, monte au salon, tu connais le chemin ; si Ounstan s'ennuie, tu lui donneras la volée du côté de chez les Firmin : il trouvera là à qui parler.
Madame de Kerpeulvan n*en demanda pas davan* tage : elle monta un escalier large et obscur, pénétra
DigitizêdbyGoOgl^ /2J
LE SECOND PRÉGBPTSUE 87
dans un grand vestibule, puis dans une pièce éclairée par deux fenêtres à balcon, très étrangement meublée.
Auprès d'un canapé en velours d'Utreçht jaune se dressait une grande chaise de paille au-dessus de laquelle on croyait voir se balancer la petite tête papillotée de gris de mademoiselle Augustine; entre une superbe comanode dorée et sculptée et une table d'acajou massif, recouverte d'un épais marbre blanc, s'insinuait une vulgaire table de châtaignier à tréteaux ; contre la boiserie sombre s'a-^ lignaient de beaux portraits de famille et de vul^ gaires gravures,
- Gunstan, veux-tu rejoindre Auguste? demanda madame de Kerpeulvan à son fils,
— Est-ce que tu comptes rester chez ma tante Augustine, mère ?
— Une bonne demi-heure au moins.
— Avec ma tante Augustine seule ?
Madame de Kerpeulvan fit un geste afflrmatif. Gunstan se leva d'un bondi,
— Alors conduis^moi chez Auguste, dit-îL Madame de Kerpeulvan marcha vers une grande
porte, l'ouvrit, en poussa une seconde, traversa un étroit couloir et sonna vivement : une troisième porte s'ouvrit aussitôt.
— Je vous amène mon fils, ma bonne Jeanne^
88 ABMELLE TRAHEG
dit-elle à une vieille paysanne qui se présenta : veuillez le conduire à son cousin, je le rejoindrai dans une petite demi-heure.
La vieille servante ouvrit en souriant la porte toute grande à Gunstan, qui disparut dans un corridor pendant que sa mère revenait s'installer dans le grand salon, où mademoiselle Augustine la rejoignit bientôt, dépouillée du tablier de cotonnade bleue, et tenant ouverte, à la main, une riche tabatière d'or, de forme ovale, qui s'ouvrait comme une bonbonnière.
— Qu'as-tu fait de ton diablotin ? demanda-t-elle en prenant une prise avec ses petits doigts crochus.
— Je l'ai conduit chez mon oncle Firmin, car j'avais à vous parler d'une chose qu'il était inutile qu'il entendît : je lui cherche un précepteur.
— Est-ce que Marie et Firmin ne t'en ont pas procuré un tout dernièrement ?
— Oui, un jeune homme charmant, mais d'une très-mauvaise santé.
— S'il faisait bien sa classe, qu'importait?
— Vous comprenez, ma tante, que la classe et l'étude ne sont pas absolument tout à la campagne; ' Gunstan grandit, il fait des échappées dans lesquelles je serais bien aise de le voir accompagné.
— Ah ! je comprends. Tu aurais voulu que ton précepteur passât la journée avec ton fils
— Précisément,..
Quelle menteuse est la passion, de quelle main brutale, en quelque sorte, elle applique le bandeau sur les yeux !
— Et, comme il m'était impossible d'exiger ces fatigues de ce jeune homme, je Tai remercié; mais il m'en faut un autre, et tout de suite, pour ne pas laisser à Gunstan le temps de se replonger dans sa paresse passée.
— Il serait, en effet, imprudent de débrider ce Jeune poulain, et tu ne pouvais choisir un meilleur moment pour me parler à ce sujet, car j'ai justement ton affaire. Notre menuisier, qui est un très brave homme, a une femme sans jugement. Elle n'a jamais voulu que le fils suivît la profession du père, bien qu'il en eût le goût et les aptitudes ; elle lui a mis de force une plume entre les doigts, au lieu d'un rabot, ce qui aurait beaucoup mieux convenu à l'enfant, qui n'avait que juste assez d'esprit pour apprendre un bon métier, et qui aurait fait de bonnes affaires dans la menuiserie, car il a le sens pratique. Donc elle Ta poussé aux écoles, elle a dépensé un argent fou, et le pauvre garçon vient d'échouer au baccalauréat. Le voici comme un âne entre deux bottes de foin, ne pouvant mordre dans aucune. Son insuccès l'a tout à fait buté contre l'étude; il n'a plus la main assez souple pour le rabot.
90 ABMBLLB TBAHBG
et son orgaeiUetise mëre se ronge les ongles et lui fidt des reproches qui n*ont pas le sens commun : car, enfin, c'est elle qui a voulu ces études dispendieuses, par lesquelles Taisance de la maison s'est trouvée bien diminuée. Elle seraitdonctrës contente de trouver à employer son âls,au moins pour quelque temps. Pas plus tard qu'hier, elle m'a demandé de le recommander aux familles de maconnaissance,
— Mais ce jeune homme a-t-il suffisamment d'instruction pour se charger de Gunstan, ma tante ?
— Eh oui I ton fils n'est pas encore un aigle, et le petit Emile Bris allait très bien en primaire, à ce que j'ai ouï dire. S'il s'agissait de hautes études, je ne t'en parlerais pas ; mais il peut certainement continuer Gunstan. Veux-tu que je le fasse chercher!
— S'il vous plaît, ma tante.
Mademoiselle Augustine alla ouvrir une porte,
et, sans quitter l'appartement, elle cria :
— Mathurin, cours chez le menuisier Bris, et dis à Emile de venir me trouver tout de suite.
Cet avis donné, elle revint s'asseoir devant Armelle, et lui demanda des nouvelles d'Yves, en ajoutant:
— Est-il toujours la crème des hommes ?
— Jene niepasqulln'en soit le m6illeur,ma tante. Il est toujours le même, fort occupé de déchiflTrer ime inscription celtique qui déroute beaucoup les avants, et encore plus occupé d'idolâtrer sa flUe.
~ C'est ça, vous avez chacun le vôtre ; mais elle est aussi jolie à croquer, et douce comme un mouton, ta petite Nola. Elle ne te ressemble guère, c'est Gunstan qui a du sang Trahec dans les veines. Quand je le regarde, il y a des moments où je crois te voir montée sur mon âne Coco et gambadant par Kertan. A propos de Kertan, sais-tu ce qui s'y passe t
— Noii, ma tante.
— Eh. bien, le mari de madame Trahec s'ennuie à périr : on dit qu'ils partent pour Nice, et qu'ils y resteront toute une saison.
— Peu m'importe où cette femme va vivre, ré-* pondit madame de Kerpeulvan avec un dédaigneux mouvement de tête ; mais je serais enchantée de la savoir ailleurs qu'à Kertan K
Mademoiselle Augustine regarda la jeune femme et dit, en aspirant une prise :
— Ah ! tu es bien la fille de ton père I Puis elle ajouta en souriant:
— Je sais bien qu'il n'est pas agréable de se voir donner, à vingt ans, une belle-mère inconnue et pas facile ; mais enfin chacun a sa part de peine en ce monde. En vieillissant, tu ne t'amendes donc pas, ma fille?
— Au contraire.
1. Àrmelle Trahec est la suite indépendaDte d*un ouvrago intitulé : les Pieds d^argile.
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— Eh bien, mais à quoi s'occupe ton oncle, l'abbé Gabriel, qui convertit tout le monde, comme un saint qu'il est ?
Comme mademoiselle Âugustine adressait cette question à Armelle, la porte du salon s'entr'ouvrit.
— Entrez, entrez, Catherine, dit mademoiselle Augustine, dont l'œil perçant avait reconnu Tarrivante ; venez montrer votre gros Emile à madame de Kerpeulvan, qui a besoin d'un précepteur.
Une grosse commère s'avança dans l'appartement, avec cette tournure prétentieuse qui décèle immédiatement, chez celui qui la possède, une forte dose d'amour-propre.
Un jeune homme de tournure paresseuse et d'insignifiante figure la suivait.
— Eh bien, a-t-il trouvé de l'ouvrage, ce grand garçon ! demanda mademoiselle Augustine.
Madame Bris croisa ses deux bras épais Tun sur Tautre et répondit en regardant son fils :
— Il fait de vieux souliers, voilà tout.
— Dame, à qui la faute ? s'écria mademoiselle Augustine en ouvrant sa tabatière par un geste rageur ; n'avez-vous point fait la folie de le retirer de l'école primaire pour le lancer dans les hautes classes ! Voilà un grand garçon qui gagnerait maintenant sa vie, haut la main, dans la menuiserie, ma
pauvre Catherine, et, ma foil vous pouvez faire votre mea culpa.
L'œil noir de Catherine s'enflamma, ses lèvres se pincèrent.
— Mademoiselle, je l'ai fait éduquer de mon mieux, et je le ferais encore, dit-elle. Mon frère, qui n'était qu'un fils d'ouvrier...
— Comment, qui n'était ! est-ce que vous perdez la tête, de parler comme cela? Qui n'était, est bon. Qui n'était ! Votre père, qui n'était qu'un ouvrier, ma chère, était l'homme le plus estimable de Vannes.
— Je ne dis pas ; mais mon frère. . .
— Votre frère était un finassier qui a fait sa pelote en vendant de la cotonnade : en reviendra-t-il quelque chose à ce gros Emile ?
— Le fils de mon frère est bachelier, mademoiselle, et, puisqu'il a pu le devenir, je ne vois pas pourquoi Emile ne le deviendrait pas.
— La, entendez-vous, dit mademoiselle Augustine en frappant un coup violent sur sa tabatière, c'est toujours la même histoire : on a plus d'ambition que de moyens et on tourne le dos à toutes les bonnes traditions. Autrefois, ma bonne femme, les travailleurs ne faisaient pas de bacheliers, mais des économies, et il y avait dans les familles une aisance que je n'y vois plus. Je sais que je ressemble au
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pauyre saint Jean qui prêchait toujours dans le désert, et vous pensez, sauf le respect que vous me devez, que je me mêle de ce qui ne me regarde pas; mais je dirai que, selon Tordre, jouir toujours et s'en aller du côté de la vanité, c'est ruiner ses enfants. Enfin, il ne s'agit pas aujourd'hui défaire de la morale, mais de présenter votre bachelier manaué à ma niëce que voici.
Et mademoiselle Augustine montra madame de Kerpeulvan du geste. Madame de Kerpeulvan avait beaucoup examiné Emile pendant la charge à fond que sa tante avait exécutée contre les ambitions modernes, et il était résulté de cet examen qu'il lui conviendrait comme précepteur. Ce bon gros jeune homme ne pouvait inspirer qu'une sympathie très raisonnable à Gunstan.
— Je prendrai volontiers M. Emile à l'essai, ditelle : si nous nous convenons,il restera ; sinon,il aura simplement passé quelque temps au bord de la mer» ce qui, en cette saison, ne lui sera pas désagréable.
— Comment donc, madame, il n'aime rien tant que d'aller flâner sur le quai ! s'écria madame Bris ; son père dit toujours qu'il a manqué sa vocation, qu'il aurait dû être marin.
. bien, je parlerai ce soir à M. de Kerpeulvan, lis donnerai une réponse définitive un de •s.