Voir les Pieds d'argilei
demment pour un long voyage, et, malgré ma promesse de ne pas reparaître à Kertan tant que je n'en serai pas devenue la maîtresse, j'ai pensé que l'occasion qui se présentait était unique, et que je ne devais point la laisser écliapper.
— Si tu menais Gwennola?
— Non, ta fille est incapable d'éprouver ces sentiments puissants qui font beaucoup aimer ou beaucoup haïr, elle nous serait un embarras, rien de plus. D'ailleurs, je veux passer inaperçue ; si je savais rencontrer une seule personne de connaissance sur ma route, je ne mettrais pas les piedsà Kertan ; mais je pense ne trouver que des domestiques étrangers qui ne feront nulle attention à moi. Kertan est souvent visité par les touristes, et j'ai ouï dire que les appartements s'ouvraient au premier venu. Je n'espérais pas montrer à Gunstan le domaine qui lui appartiendra, et il m'est à la fois si pénible et si doux de m'y retrouver, que je voudrais y aller seule 1
Comme madame de Kerpeulvan prononçait ces paroles avec un accent douloureux, Yankez montra, à la porte, sa figure ouverte.
— Le bateau sera prêt dans dix minutes, madame, dit-il.
Madame de Kerpeulvan répondit :
— Je serai dans dix minutes sur la jetée.
Dix minutes plus tard elle descendit, vêtue de
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deuil de la tête aux pieds et le visage couvert d'un épais voile de crêpe anglais.
M. de Kerpeulvan ne fit aucune remarque sur cette toilette funèbre, et accompagna silencieusement sa femme jusqu'à la plate-forme rocheuse où attendaient Gunstan et Gwennola.
Les deux enfants étaient debout dans la Chaisede-César, et Gunstan, tourné vers la presqu'île, montrait évidemment Kertan à Gwennola.
Quand la petite flUe vit sa mère enveloppée de deuil, son doux visage s'empreignit de mélancolie : elle bondit en avant et se jeta à son cou.
Madame de Kerpeulvan l'embrassa, et, mettant son petit bras sous le sien, descendit la seconde plate-forme, d'où partait la jetée formée par des pierres amoncelées sans art. Le bateau flottait tout contre, Gunstan et madame de Kerpeulvan s'y installèrent.
— A bientôt ! dit Nola en agitant gracieusement ses deux mains blanches.
Gunstan répondit : « A bientôt 1 » de sa voix vibrante ; et l'embarcation s'éloigna poussée par un bon vent.
Pendant la traversée, madame de Kerpeulvan n'ouvrit pas la bouche, et, contre son habitude, elle laissa Gunstan s'éloigner d'elle et s'agiter dans le bateau.
Quand rembarcation tourna la presqu'île, lajeune . femme se leva toute droite et rejeta son voile en arrière par un geste vif: un château accolé contre un sombre bosquet d'arbres verts semblait émerger des flots. Cette habitationconsidérable, mais bizarre, avait l'avantage de dominer en mêmetemps le golfe riant et le majestueux Océan. Sa partie antique, composée d'un lourd donjon et de deux minces tourelles, se dressait fièrement en face de l'Atlantique ; sa partie moderne s'asseyait gracieusement au bord d'une anse découpée dans le golfe. Le haut donjon et les tourelles, construits en granit, portaient l'estampille des siècles ; les bâtiments modernes étaient revêtus d'un stuc éclatant, embellis de balcons, de vérandas, et le. regard, en plongeant sous les grands arceaux qui se rattachaient au donjon, rencontrait un fouillis de verdure de l'aspect le plus inattendu et le plus charmant.
— Gunstan I dit tout à coup lajeune femme à son fils, qui s'amusait à plonger ses deux mains dans le flot vert.
Au son profond de cette voix, Gunstan se retourna tout tressaillant.
Et sa mère reprit de la même voix étrange :
— Voilà Kertan !
L'enfant, soudainement intéressé, se releva impétueusement et s'écria :
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— Que c'est beau !
Puis, élevant le doigt vers la sombre tour :
— C'est le donjon, cela ; ton donjon, mère!
— Oui; elle n'a pas eu le droit de l'abattre.
Se tournant vers Yankez, madame de Kerpeulvan ajouta :
— N'allons pas débarquer à la jetée, le bateau serait reconnu. H me semble que tu peux stopper un peu plus loin.
— Auprès de Kertanhir, si vous voulez, madame?
— Non, on me reconnaîtrait au village, bien qu'elle ait changé presque tous mes anciens fermiers. Tâche d'aborder auprès du grand sapin. Mon père arrêtait très-souvent sa yole en cet endroit, quand la mer était calme ; le bateau sera caché sous les saules pleureurs, et nous n'aurons rien à demander à personne.
Yankez obéit : il conduisit adroitement son bateau le long de la rive jusqu'au bouquet d'arbres, au milieu duquel s'élevait un sapin de la plus belle venue. Les saules pleureurs laissaient pendre leur feuillage charmant dans une découpure de terrain qui pouvait servir d'asile à un petit bateau. Yankez y fit entrer le sien, et madame de Kerpeulvan et son fils mirent facilement pied à terre dans le parc
prit, d'un pas ferme, un des in-
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nombrables sentiers qui se croisaient devant elle, et bientôt elle arriva, avec Gunstan,dans un jardinanglais, dont les allées tournantes aboutissaient à une belle façade blanche qui traçait une large ellipse devant eux, et qui était percée de grands arceaux semblables à d'immenses portes ouvertes sur Fintérieur de Thabitation.Toutes lespersiennes étaient closes.
— Tu trembles, maman ! dit Gunstan en regardant sa mère.
Madame de Kerpeulvan l'attira tout près d'elle, et l'enveloppant de ses deux bras :
, — Si tu savais ce qu'est pour moi cette maison I murmura-t-elle d'une voix basse et comme trempée de larmes. Cest là que j'ai vécu seule, avec mon père, que j'aimais comme... comme tu dois m'aimer. Voilà mon vieux donjon et le belvédère d'où nous voyions tout le domaine ; voilà ma chambre, celle de mon père, la serre où je travaillais avec miss Thé ; voilà sous cette marquise la place du banc où nous nous asseyions après les repas. J'ai vu tracer ces pelouses, planter ces arbres, peindre ces balcons. Que j'ai été heureuse ici, jusqu'au moment où elle m'a chassée du cœur de mon père !
— Ellel tu dis toujours elle, dis-moi son nom ?
— Je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je
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ne lui donnerai pas celui de mon père, qui ne lui appartient plus I
j — Tu m'as dit que Kertan serait encore à moi? i — Oui...., plus tard ; ton grand-père ne t'a pas déshérité! Tout ceci sera à toi, tout. Viens visiter cette chère maison, et sois bien sage, ne me fais pas de questions devant les domestiques, je serais désolée d'être reconnue.
Madame de Kerpeul van abaissa son voile sur son visage et marcha vers le troisième arceau, sous lequel se trouvaient des portes d'entrée ouvertes au large.
Par l'une d'ellessortitun homme que madame de Kerpeulvan reconnut pour le cocher qui conduisait la vieille calèche découverte. Pour le moment, la belle livrée bleu et argent était remplacée par le pantalon de toile et le tablier de cotonnade.
— Peut-on visiter ce château? demanda madame de Kerpeulvan d'une voix qu'on pouvait croire étouffée par l'épais tissu qui lui voilait le visage.
— Le vieux, oui, madame, les étrangers en font le tour, même quand les maîtres y sont.
— On m'avait aussi parlé de cette maison neuve.
Le cocher se rengorgea pour sourire dédaigneusement.
— C'est les paysans qui vous ont parlé de celle-ci^ madame, répondit-il majestueusement en plaçant
80US son bras le plumeau qu'il tenait à la main; ils la trouvent plus belle que la vieille tour, qui est très-remarquable, disent ces messieurs les savants antiques. Ici, dans la maison neuve, les salons sont beaux, madame peut y jeter un coup d'œil, les housses ne sont pas encore mises ; mais c'est pas de l'antique •
Il s'effaça en disant ces paroles, et madame de Kerpeulvan, franchissant le seuil de la porte, se trouva dans une immense pièce qu'elle traversa lentement dans toute sa longueur uniquement pour s'éloigner du brave antique, qui demeura sur le seuil, son plumeau à la main.
De belles tentures de damas de soie séparaient deux appartements, de destination différente : l'un était un boudoir gracieux, l'autre un salon magnifiquement meublé.
Adossée contre la porte vitrée qui ouvrait sur une serre splendide, et les deux mains appuyées sur les épaules de son fils, madame de Kerpeulvan se mita parcourir lentement du regard les plafonds et les lambris.
— Il y avait quatre pièces autrefois, murmurat-elle : mon père avait ici son atelier de tourneur, et il m'apprenait à tourner ; plus loin était le billard, nous jouions tous les deux chaque soir, il m'avait rendue très-forte au billard ; au fond était son
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y^ grand bureau, 11 m'avait fait une place pour écrire
''^^dessus. CTest auprès de cette grande cheminée de
marbre vert que nous passions nos soirées d'hiver,
mon père était assis à droite, le coude appuyé sur le
marbre.
— Comment faisait-il, maman ?
— n était très-grand, son bras s'y posait naturellement. Cette glace, enchâssée dans le mur, se trouvait en cet endroit, la tête de mon père s'y réfléchissait. Oh I mon Dieu, il m^ semble le voirl
— Le domestique nous regarde, maman-
— Je m'en valu, mais que de souvenirs cet appartement éveille en moi I Elle a changé ce qu'elle ^ pu ; mais les murs sont restés les mêmes et les plafonds aussi. Que de fois, petite enfant et assise sur les genoux de mon père, j'ai suivi des yeux cette chasse sur la corniche, et alors papa me racontait les belles chasses auxquelles il avait assisté dans sa jeunesse.
— Le domestique vient, maman I
— Eh bien, marche, Gunstan, va, ne me regarde pas pleurer, sois gai, parle à cet homme, demandelui à voir le donjon.
Gunstan s'empressa de faire la commission et sortit avec le complaisant cocher, suivi par sa mère, qui essuyait à la dérobée les grosses larmes qui roulaient sur ses joues.
Elle fit rapidement le tour du donjon, montra du doigt à Gunstanles gargouilles qui grimaçaient aux angles, poussa de profonds soupirs devant le large fronton sculpté, objet d'attention de tous les archéologues, et, remerciant son cicérone improvisé par un large pourboire, reprit, avec Gunstan, le chemin du parc,pendant que le brave homme murmurait :
— Voilà une dame qui aime joliment les antiques I Madame de Kerpeulvan marcha en silence jusqu'à la grande barrière, et la dépassa.
— Où allons-nous, maman ? demanda Gunstan, que rémotioA profonde de sa mère jetait dans une sorte de mélancolique ennui.
— Là, fit-elle en montrant, sur une éminence aride, une petite chapelle surmontée d'un triangle de granit, mon père est enterré là.
Ils montèrent lentement jusqu'à laporte ; madame de Kerpeulvan porta la main sur son grossier loquet de fer : la porte gémit et grinça sur ses gonds rouilles, puis s'ouvrit lourdement. La jeune femme marcha vers un enfeu où, parmi de vieilles tombes, se voyait une large table de marbre noir. Elle appuya son front contre les pierres qui formaient le cintre, et pleura.
Gunstan, penché sur le marbre, lut l'inscription, qui finissait par ce verset de Job :
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— Ayez pitié de moi, vous du moins qui fûtes mes amis, car la main du Seigneur m'a frappé.
Tout à coup, se redressant, il saisit un pan de la robe de sa mère, et, d'une voix craintive, comme pour ne pas éveiller les échos du petit temple,il dit :
— Maman, où va-t-on quand on est mort ?
La jeune femme répondit par un sanglot.
Gunstan la regardait, aussi stupéfait qu'attendri :
il ne l'avait jamais vue pleurer.
Il s'approcha tout près d'elle :
— Dis-moi donc où l'on va quand on est mort, mère.
Une voix sourde et brisée répondit :
— Je ne sais pas.
— Mais papa le sait, mon oncle Gabriel le sait. Barba le sait, Nola le sait, je veux le savoir, tu me l'apprendras !
Il se tut un instant et ajouta ;
— Maman, on se met toujours à genoux devant les tombes !
Madame de Kerpeulvan tomba à genoux, et l'enfant l'imita.
Elle sanglotait péniblement; lui, murmurait vaguement des paroles sans suite, mais qui étaient toutes empruntées à ce qu'il avait appris de prières.
Un bruit de voix dans le chemin interrompit les larmes de la mère et les prières de l'enfant.
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Ils se relevèrent ensemble et sortirent.
Madame de Kerpeulvan tourna la petite chapelle pour se mettre à l'abri des regards de ceux qui passaient par le chemin, et, abaissant le doigt sur une douzaine de maisonnettes rangées en assez bon ordre devant rOcéan,dont elles n'étaient séparées que par une large place balayée sans cesse par lèvent demer :
— Voici Kertanbir, dit-elle, tout ce village m'appartient; voici la chaumière de Benead, le fils de Barba, le père deMadalen et deYankez, Dans mon enfancojje traversais journellement cette place aveq ma chèvre Bêleuse.
— Et miss Thé f
— Miss Thé me suivait de loin, et s'arrêtait le plus ordinairement sur ce petit tertre.
— Je voudrais aller voir le vieux Benead, mère !
— C'est impossible! Je ne veux pas qu'elle sache que je suis venue à Kertan : ces bonnes gens parleraientpendant un an de ma visite. C'est assez d'émotion pour aujourd'hui, d'ailleurs : mais tu as vu Kertan, Kertanhir, j'en suis heureuse. Allons maintenant rejoindre Yankez.
Elle jeta un dernier regard sur le village, sur la chapelle, sur le donjon, et prit rapidement le chemin du parc, puis un sentier en zigzags qui les conduisit à la petite anse des saules pleureurs, où Yankez les attendait.
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Ils passèrent en silence dans le bateau.
— Eh bien, monsieur Gunstan, vous avez vu Kertan? dit Yankez en saisissant sa rame.
— Oui, c'est très-beau ; nous reviendrons, n'estce pas^ mèref
Madame de Kerpeulvan hocha la tête, et, se penchant vers l'enfant :
— Non, répondit-elle, j'ai voulu seulement t'apprendre pourquoi ta mère est souvent triste et sauvage. On Ta dépouillée de son amour et de sa fortune : elle ne pardonnera jamais ces deux injustices.
— Nous ne reviendrons plus à Kertan?
— Nous y reviendrons en maîtres.
LB EBNVOI.
Il y a des nuages sur le front de madame de Kerpeulvan. Elle consulte tour à tour la pendule de son salon et sa montre, et jette un coup d'œil impatient sur la table noire de Gunstan, où livres et cahiers sont entassés pêle-mêle.
Tout à coup entre Gwennola, dont les joues ordinairement blanches sont roses, et dont les cheveux d'or s'agitent par les mouvements vifs de sajolie tête.