LE RENVOI
de Kerpeulvan, éloignant vivement le petit rideau de mousseline de la fenêtre, fixa les yeux sur les arrivants. Ils descendaient gaiement la plate-forme rocheuse. Tout à coup le jeune précepteur s'arrêta et parla vivement à Gunstan; celui-ci se mit à rire, à gambader, et à lui faire des mines moqueuses, qui firent naître une altercation très vive entre eux»
Un instant M. Emile voulut saisir le panier que Gunstan portait en bandoulière ; mais celui-ci, se dérobant à son étreinte, lui donna un croc en jambes : le gros jeune homme tomba; Gunstan bondit une ou deux fois par-dessus lui, et s'échappa en riant.
— Impossible, impossible ! murmura madame de Kerpeulvan, demeurée le muet témoin de cette scène.
Elle s'assit devant son métier de tapisserie, et attendit, avec un calme apparent, l'arrivée des deux retardataires.
Ils se présentèrent un quart d'heure plus tard, rouges, haletants, l'air embarrassé.
A leur entrée, madame de Kerpeulvan regarda sa montre, puis la pendule, avec affectation ; mais ne prononça pas une parole.
M. Emile s'assit à sa place ordinaire, en s'essuyant le front; Gunstan se mit à chercher ses livres et ses cahiers, en évitant de regarder sa mère.
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— L'heure de la leçon est passée depuis longtemps, dit madame de Kerpeulvan, dont le regard sévère s'appesantissait de tout son poids sur le malheureux précepteur.
— Maman, nous sommes allés retirer nos filets, dit Gunstan, et pour cela nous nous sommes levés à quatre heures ce matin ; nous nous sommes bien dépêchés, je t'assure.
— Pour arriver une grande heure en retard.
N'avez-vous pas de montre, monsieur?
— Elle ne va plus, madame, répondit le malheureux Emile, en tirant de son gousset une grosse montre d'argent tout^ bosselée.
Les questions de madame de Kerpeulvan s'arrêtèrent là, et la leçon commença. Les exercices violents ne disposent pas précisément à Tétude, et le maître et l'élève s'embrouillaient à qui mieux mieux, Gunstan ne savait pas un mot de ses leçons, n'avait pas complété un de ses devoirs, répondait impertinemment à M. Emile qui donnait ses explications d'une manière diffuse, et bâillait sans cesse entre ses doigts.
Évidemment impatientée, madame de Kerpeulvan se leva et sortit de l'appartement. Elle se promena quelque temps avec agitation dans le large corridor, et bientôt elle aperçut la tête blonde de Nola qui
LE RENYOI 12T
se glissait par rentre-bâillement de la porte de la bibliothèque.
— Père, c'est bien maman qui fait les cent pag dans le corridor, dit l'enfant de sa voix argentine.
La porte s'ouvrit tout à fait, et M. de Kerpeulvan se montra derrière sa fille.
— Est-ce que la leçon ne se continue pas? demanda-t-il.
— Elle se donne si mal, que j'ai dû sortir, tant j'étais agacée ; ce jeune bomme ne me convient pas du tout, je le trouve sot et grossier.
Elle se tut un instant et reprit :
— Gunstan ne travaille plus. As-tu examiné ses cahiers?
— Non; mais, si cela marche ainsi, il faut que je m'en occupe, je vais lui parler sur-le-champ.
M. et madame de Kerpeulvan remontèrent le corridor jusqu'au salon d'étude.
— Ils ne se disputent plus, c'est déjà quelque chose, dit madame de Kerpeulvan en prêtant l'oreille.
Elle ouvrit la porte, et demeura tout irritée sur le seuil : M. Emile, renversé sur son fauteuil, ronflait, la bouche ouverte au large; Gunstan, couché sur ses livres, dormait non moins profondément.
Madame de Kerpeulvan se tourna vers son mari :
— Je ne ferai pas un troisième essai, dit-elle.
128 AHMELLE TRAHEC
Prenons-en notre parti, il faut quitter Kerpeulvan; j'irai demain choisir un appartement à Lorient.
LE COUàOE
Kerpeulvan est d'une beauté vraiment fantastique; la mer qui l'entoure et le ciel qui le couvre sont d'un gris lilas ; la terre qui l'enserre est estompée de bleu; la petite île de Mezaban, qui lui fait face, ressort en noir dans l'étendue fluide : on dirait un gigantesque souffleur endormi sur les flots. -Il fait un calme plat; un bateau aux voiles blanches et un bateau aux voiles rouges sont posés sur le miroir transparent, comme pour embellir la vue ; les vieux contre-forts, les meurtrières à demi écrou* lées, les rochers bizarres, s'allongent démesurément dans l'eau, et y décrivent un admirable paysage : il y a de l'Italie dans ce tableau ; Kerpeulvan est d'une beauté vraiment fantastique, et cependant voici qu'on l'abandonne de nouveau à la solitude. La solitude, l'austère solitude, sera de nouveau le partage du vieux manoir; toute la vie qui s'y était concentrée s'en retire brusquement. Une partie de ses