‹ Armelle TrahecChapitre 27 sur 38 · A LA GARE DU NOPD · texte numérisé non relu

A LA GARE DU NOPD

verture : par un heureux hasard, Tune d'elles s'ouvrit et Gunstan sauta stir la voie.

Après lui descendirent deux hommes d'âge inégal, une jeune femme, une vieille dame, et enfin apparut un visage charmant de femme que madame de Kerpeulvan et Nola reconnurent pour l'avoir aperçu à Nantes le jour du départ.

Gunstan, qui était demeuré sur la voie, et dont le regard avait suivi la descente des voyageurs, fit, au moment de cette apparition, un mouvement en avant, et ce fut sa main finement gantée qui se présenta comme appui à celle de la jeune voyageuse.

Sur le visage ému de madame de Kerpeulvan avait passé une rapide expression de déplaisir

Elle se tourna vers Nola :

— Cette jeune fille n'est-elle pas une de ces An-? glaises de Nantes? dit-elle.

— Oui, mère, mademoiselle Georgina, il me semble.

— Georgina, c'est cela. Qu'est devenu ton frère? Ah ! le voici.

Gunstan était remonté dans le wagon et en ressortait avec sa couverture de voyage^qu'il avait oubliée.

En ce moment, ses yeux se dirigèrent vers les salles d'attente : il sourit de loin à sa mère et à Nola, salua rapidement ses compagnons de voyage, et accourut.

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Madame do Kerpeulvan, saisie dlmpatience, frappait du bout des doigts sur les vitres. Enfin, l'employé arrive, la porte s'ouvre, la mère et le fils s'embrassent, et madame de Kerpeulvan entraîne Gunstan hors de la foule pour le considérer avidement. Chacun de ces trois êtres est tout entier au bonheur du retour : on se regarde, on se sourit, on se dit des mots entrecoupés, dont le cœur comprend seul le sens; mais il faut que Gunstan se fasse délivrer ses bagages : il disparaît un instant pour reparaître bientôt. Les colis sont chargés sur la voiture, on remonte en fiacre, on arrive rue Bellechasse.

Madalen et la petite Jéjé accourent souhaiter le bonjour au voyageur ; madame de Kerpeulvan lui fait visiter l'appartement ; il trouve tout charmant, confortable : il remercie avec effusion sa mère d'être venue jusqu'à Paris ; il se montre expansif, affectueux, reconnaissant. Pendant le dîner, il commence à raconter les incidents de son long voyage en Angleterre, et il faut Tobliger à regagner sa chambre : car, s'il paraît très heureux de se retrouver en famille, il laisse néanmoins échapper des signes de fatigue.

Madame de Kerpeulvan Ta tendrement embrasse, l'a regardé s'endormir, puis elle revient, sur la pointe des pieds, dans sa propre chambre, où Nola l'attend.

— Qu'il est gai, Gunstan ! qu'il a Tair content, heureux, de se retrouver parmi nous, ma mère I dit Nola avec effusion.

— Oui, répondit distraitement madame de Kerpeulvan, très heureux.

Et, embrassant Nola, elle ajouta :

— Allons aussi nous reposer, les émotions fatiguent comme les voyages; pour moi, je n'en puis plus.

Nola sort docilement, et madame de Kerpeulvan, restée seule, va entr'ouvrir doucement la porte de la chambre de son fils ; puis, la refermant, elle se regarde machinalement dans la haute glace qui lui renvoie une physionomie étrange où se confondent des signes contraires de joie et d'angoisse.

— Je l'ai, murmura-t-elle, il est encore à moi, mais...

Son regard devient fixe et vague, et un nom tombe machinalement de ses lèvres :

— Georoina I

Gunstan et Nola, réunis dans la salle à manger,oii vient d'être servi leur dîner, causent à voix basse,

> ?30 ABMELLB TRAHBC

et ont tout à ùit Veiv de comploter quelque chose.

— Parle-lui, Gunstan, disait Nola de sa Toix pénétrante et suave, je fassure qu^il vaut mieux lui tout dire. Elle se doute de la vérité, et elle souffre beaucoup. Ses souffrances nerveuses^ qui viennent toujoursaprès une très vivecontrariété. Font reprise le jour même où nous t'avons rencontré avec la famille Hansley au bois de Boulogne.

— Je tremble de lui parler, Nola ; tu sais comme je l'aime et comme je redoute de l'affliger. J'ai le pressentiment que ce mariage ne lui conviendra pas.

— Je ne sais ; mais ta franchise la touchera. Peux-tu, sans remords, avoir des secrets pour elle, puisque tu es décidé à épouser mademoiselle Georginat

— Parfaitement décidé, répondit Gunstan, dont la lèvre se plissa par une contraction qui Teût ^ait reconnaître pour un Trahec.

En ce moment une cloche retentit.

— Elle sonne, elle appelle Madalen; va, dit Nola, je fen prie.

Et, de ses deux mains frêles, elle poussa son frère en avant.

Gunstan marcha lentement vers l'appartement de sa mère, frappa et entra.

Madame de Kerpeulvan était à demi couchée sur

une chaise longue. Elle se redressa et sourit en apercevant son fils.

— Tu parais reposée, maman, dit Gunstan, lançant un pouf devant lui, et allant s'asseoir en face de sa mère.

— Trës-reposée ; j'ai dormi, ce qui m'a fait du bien. Je n'espérais pas te voir à cette heure ; tu ne vas donc pas au théâtre, ce soir ?

— Non, je suis rentré tard, ce qui a ftiit souper Nola à une heure tout à fait indue, puis... j'ai de très-sérieuses choses à te dire.

Madame de Kerpeulvan réprima un tressaillement douloureux et regarda son fils.

— Mère, je t'ai joué un tour de ma façon lorsqu'il «'est agi de me laisser présenter au Guilvin, reprit Gunstan d'une voix lente ; mais aujourd'hui j'ai le plaisir de t'annoncer que le cœur de ton volage enfant s'est fixé, et que je suis tout prêt à porter cette chaîne du mariage qui m'a tant effrayé dans le passé.

Madame de Kerpeulvan, de rouge qu'elle était, devenait très pâle.

— Tu me saisis, Gunstan, dit-elle : je ne t'ai jamais vu si solennel. *

— Que veux-tu? le sentiment que j'éprouve est d'une telle nature, qu'il me rend grave malgré moi.

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( — Je suis vraiment curieuse de savoir qui te Tinspire ?

— Tu dois t'en douter, car tu l'as vue, c'est miss Georgina Hansley.

— Oh 1 une Anglaise !... s'écria madame de Kerpeulvan avec une sorte de geste répulsif: tu n'j as pas songé

— Je f avoue que la nationalité n'occupe guère quand on rencontre un être doué de tels charmes frt de telles perfections.

— Tu l'aimes à ce point déjà?

— Oui, je le sens, de ce mariage dépend mon avenir. Si quelqu'un peut dompter mon caractère, imprimer à la suite de mes actes une direction noble, minspirer des sentiments digues d'un homme qui veut fonder une famille, c'est miss Georgina.

— Comment I Gunstan, à ce point f

Après cette parole prononcée avec une profonde amertume, madame de Kerpeulvan se tut et appuya son front sur sa main ; Gunstan, qui jouait machinalement avec les franges de son châle, ne troubla pas son recueillement.

Apres un quart d'heure de silence, madame de Kerpeulvan releva la tête.

— Tu devais me confier plus tôt rinclinatiou qui te poussait vers cette étrangère, dit-elle non sans

sévérité. Je vois mille difficultés à ce mariage : d'abord elle est protestante, et ton oncle Gabriel..*

— Elle est catholique, elle a abjuré le protestantisme pendant mon séjour à Londres.

— C'était adroit...

— Ma mère...

— Oh I pardon, tu en es coiffé, épris, il n'y a rien à dire. Donc, elle est catholique, mais de date récente, ce qui est grave. Ces nouvelles converties sont d'une exaltation, d'un fanatisme qui les rend très ennuyeuses dans la vie intime.

— Mère, tu ne la connais pas. Son esprit est de trempe supérieure, très calme. Je n'ai su les détails de son abjuration que par la tante qui l'a adoptée et chez qui elle demeure à Paris. Elle n'a subi aucune pression. Elle a étudié, comparé ; elle s'est rendue à une évidence, et devant moi elle n'a rien dit, rien fait qui sentit le fanatisme.

— Et la famille ? la fortune ? en sais-tu quelque chose, Gunstan ?

— J'ai vu ses parents maternels ; les Hansley sont une famille ancienne, très honorable : de ce côté, pas d'obstacle. Du côté de la fortune, le régime anglais, c'est-à-dire une dot insignifiante, mais la perspective... l'assurance d'hériter de la tante qui l'a élevée.

Madame de Kerpeulvan ne répondit pas.

,TjV

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— Oh t qne tout cela est grare ! que tout cela est graye I dit-elle en soupirant : j*ai peur que tu te laisses aller à une passion éphémère.

, Ounstan se leva ; Vexpression de son yisage était soumise mais résolue.

— Ma mère, je te le jure, je n*ai rien à répudier dans le sentiment impérieux qui me pousse vers miss Oeorgina ; j'ai senti, au premier moment, qu'il me menait droit à la yie sérieuse et honorable, c'est-à-dire au mariage.

— Certainement, j'en suis heureuse, très heureuse ; mais je crains, je ne puis m'empêcher de craindre, que tu ne sois sous l'empire de l'une de ces inclinations qçi troublent le jugement, n y va du bonheur de ta vie entière. La situation sort de l'ordinaire... une étrangère... nous avons peu de sympathie pour les Anglais, en général ; une convertie... je n'aime pas les gens qui changent de religion. Voyons, Gunstan, si tu t'éloignais un peu de cette famille, ne penses-tu pas que ce caprice passerait ?

— Non, ce n'est pas un caprice. Je n'ai pas l'habitude de jouer sur les mots ni sur les sentiments. Tu l'as dit, il y va du bonheur de ma vie entière : ou je l'épouserai, ou je ne me marierai jamais.

— Mon Dieu ! que c'est excessif! Mais tu la connais à peine !

rn

UNE yisiTB 235

— J*ai vécu deux mois dans rintimité de sa famille, dans la sienne par conséquent : je sais la valeur du trésor que je convoite.

— Ua trésor, maintenant I mais que tu es romanesque, mon âls !

— Moi, pas du tout. Ma mère, la connais-tu ?

— Je l'ai vue.

— Ne veux-tu point la connaître davantage ? Une visite à sa tante, madame Hansley, serait chose toute simple, et même convenable, je t'assure.

— Et peut-être un engagement.

— Non... je te jure que mon secret est encore un secret. Je t'en prie, consens à la voir, à l'étudier. Laisse-moi espérer que tes préventions tomberont un jour ou l'autre.

— Gunstan, assez I tu t'exaltes. Va me chercher la Gazette de France, et, pour aujourd'hui, laissons ce sujet irritant de conversation : nous le reprendrons plus tard.

Gunstan sortit, et Nola vint le remplacer auprès dé madame de Kerpeulvan, qu'elle trouva d'une humeur détestable.

Nola est seule dans sa petite chambre, dont elle a peu à peu transformé l'aspect très-mondain. Il y

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a je ne sais quoi d*austère dans l'élégance de cet appartement : on sent que la fenêtre de cette cage gracieuse ouvre directement sur le ciel. Le Christ est partout à la place d*honneur ; rimage dupera si regretté se voit entourée du lierre symbolique i les grappes de goëmon, les coquillages curieux arrachés au flot par Ounstan, rappellent le souvenir du vieux manoir de Kerpeulvan, qui a tant d*attrait pour Tàme poétique de Noia.

Contre son habitude, la jeune âUe semble atteinte d'agitation : elle regarde souvent dans la rue, et va sans cesse dans le petit appartement où coud Madalen, et dont Tunique fenêtre est placée de façon à permettre aux regards d'explorer la rue de Grenelle.

— Elle tarde bien, mademoiselle Nola! dit tout k coup Madalen : il me semble que c*est bon signe.

— Oui ; et cependant, mon Dieu ! comme cette démarche lui a coûté à cette pauvre mère t

— Mademoiselle, je ne comprends pas madame.

Elle devrait être enchantée de voir M. Gunstan se marier honorablement.

— Madalen, peux- tu parler ainsi ! Que deviendra ma pauvre maman quand le cœur de son fils sera partagé ?

— Oui, que deviendra-t-elle, puisqu'elle ne pense jamais au paradis I

Les grands yeux noirs de Madalen suivirent la direction des yeux bleus de Nola, qui s'étaient naiurellement levés vers le ciel.

Entre c^s deux âmes pures et élevées existaient ces affinités mystérieuses d'où naît une égalité qui n'a rien de réyolutionnaire.

— Mon oncle Gabriel assure que nous obtiendrons qu'elle y pense, reprit Nola : ne nous lassons pas de prier, Madalen.

— Certainement non, mademoiselle ; mais c'est bien aussi l'affaire de votre père, qui est maintenant là haut.

— Sans doute, et je suis bien tranquille à ce sujet ; mais n'est-ce pas ici qu'une voiture s'arrête?

Un fiacre qui déboucliait de la rue de Grenelle s'arrêtait en face de la porte cochère. Madalen fit un signe à Nola, qui s'élança vers la chambre de sa mère. Quand madame de Kerpeulvan arriva, elle trouva son fauteuil placé comme elle aimait qu'il fût placé ; son vêtement de maison et sa coiffure de dentelle noire étaient accrochés aux deux montants d'une chaise.

Elle entra dans l'appartement en donnant des signes d'accablement physique, et procéda en silence à son changement de toilette ; puis, se laissant tomber dans son fauteuil, elle dit à Nola, qui prenait paisiblement un ouvrage de tapisserie :

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— N*6s-ta pas plus curieuse que cela d'apprendre le résultat de ma -visite à madame Hansley, Nolaf Ta dévotion anéantit-elle à ce point l'intérêt que ta dois porter à ta famille ?

-^ Elle le rend plus vif, au contraire, chère maman ; rayenir de Gunstan m'est d'autant plus cher, que je concentre sur lui tout ce que je puis avoir d'espérances et d'intérêts en ce monde.

— Très-bien ; mais tu témoignes une telle indifférence en toutes sortes d'occasions, qu'on peut facilement prendre le change sur tes sentiments.

— Je vous assure, chère mère, que j'étais très impatiente de vous voir arriver : vous pouvez le demander à Madalen, que j'ai fort tourmentée, n me tarde beaucoup de savoir le résultat de votre visite à madame Hansley.

— Le résultat est ce qu'il devait être. En cette affaire, je suis poussée par Gunstan, j'obéis uni* quement à Gunstan, et j'ai le regret de m'apercevoir qu'il est très ancré dans cette liaison contractée à Nantes à mon insu. Enfin, j'accepte ce que je ne puis empêcher, j'accepte de ne pas m'opposer formellement à ce mariage. J'ai trouvé madame Hansley : elle était seule, et Gunstan, avec la fougue qui l'emporte parfois, a laissé entrevoir le but de ma •Hsite. Sans tenir compte de mon étonnement, il m'a abandonnée en tête*à-tête avec cette Anglaise.

UNE VISITB 239

— lElle m'a paru fort distinguée.

— Elle est bien, elle a été aimable, et les paroles transparentes de Gunstan l'ont naturellement amenée à entrer dans le vif de la question. Ton frère paraît tout à fait intime avec ces personnes.

Madame de Kerpeulvan fit une pause que Nola se garda bien d'interrompre.

— Enfin cette dame est presque loyale dans ses explications, reprit madame de Kerpeulvan avec un soupir ; elle s'engage à léguer sa fortune, qui est assez considérable, à sa nièce, dont elle a été la mère.

— Cette question de fortune vous préoccupait beaucoup, je crois? dit Nola.

^- Oui, ces dots étrangères sont si souvent placées dans les brouillards! De ce côté, le mariage est acceptable. Cependant cette fortune mobilière ne vaut pas tout à fait la fortune territoriale de Clotilde du Guilvin. Non, non... Clotilde nous convenait bien davantage. J'aurais peut-êti-e dû revenir sur mon projet, m*attacher à le faire accepter à Gunstan. J'ai été trop facile, trop faible*., je craignais qu*il ne se mariât trop jeune.

La physionomie de madame de Kerpeulvan s'était singulièrement assombrie, et l'accent seul de sa voix décelait la vérité de ses regrets.

— Mère, pensez-vous que Clotilde eût convenu à

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GunstanI demanda Nola avec un hochement de tête.

— Ponrquoi pas, ma fille?

— Parce quil me semble qu'il lui faut une femme plus distinguée» plus versée dans la connaissance du monde, et qui pourrait avoir sur lui cette bonne influence qui...

Nola, ayant levé ses yeux, s'arrêta tout interdite.

Madame de Kerpeulvan la foudroyait de ce regard dédaigneux et passionné qu'on appelait, dans le pays de Kertan, l'éclair de famille.

— Tu déraisonnes, Nola, dit-elle avec impatience : ton frère est-il homme à subir une influence quelconque ? n'a-t-il pas plusieurs fois secoué la mienne, qui est et sera la seule capable de^ contre-balancer les inégalités d'une volonté de fer comme celle de tous les Trahec? ^Non, tu ne sais pas ce que tu dis. Il faut avoir de ce sang-là dans les veines pour savoir ce qu'il en est. Je sais comment j'aimais mon père, je sais comment Gunstan m'aime. Qui connaît mon fils comme moi? qui l'aime comme moi?

Elle appuyait ses deux mains sur sa poitrine par un mouvement plein de passion, sa voix était devenue profonde et mordante.

— Personne, assurément, dit doucement Nola, pressée de dire quelque chose.

— Non, personne, cependantClotilde m'eût avan-

tageusement secondée dans ma tâche maternelle ; sa grande fortune eût occupé Gunstan. Je suis au regret de l'avoir si vite sacrifiée. Avec un peu plus de persévérance, je serais peut-être venue à mes fins ; car, enfin, Gunstan ne pourra jamais séparer sa volonté de la mienne. Si ce mariage, qui lui tient tant au cœur, présentait quelque sérieux obstacle, je m'y opposerais nettement, et, j'en suis sûre, il n'irait pas plus loin. Je sais ce que valent ces passions de jeunesse. Nous voyagerions, et l'oubli ne tarderait pas à venir. Cest plus tard que les passions deviennent indomptables, ce qui s'appelle indomptables : j'en ai vu l'exemple en mon père.

Un nouveau silence suivit cette phrase ; le front dans sa main, madame de Kerpeulvan semblait creuser jusqu'au fond dans son passé.

Tout à coup elle releva la tête.

— Le résultat forcé de ma visite est qu'il nous faudra voir le monde, dit-elle; j'ai fait cette concession à Gunstan. J'ai dû accepter d'aller à la soirée que madame Hansley donne demain. Il est entendu que tu m'accompagneras.

Nola prit Tair alarmé.

— Une soirée, mère ? dit-elle avec hésitation.

— Te voilà déjà épouvantée I j'en étais sure. Rasj5ure-toi : c'est un simple thé, mais auquel sont convoqués tous les membres de la famille Hansley

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présents à Paris. Gunstan m'a tant suppliée d*assister à cette réunion, que j'ai dû céder. Gomment lui résister en face de ce mariage qui semble réunir tout ce qu'il paraît désirer? J'ai résisté assez longtemps ; maintenant je suis obligée de me laisser entraîner à faire les démarches qu'il lui plaît de me demander. J'espère encore qu'il y regardera à deux fois avant de pousser les choses à l'extrême. Une Anglaise, une convertie... non, cela ne me convient pas; maisjedois montrer une certaine bonne volonté. •— Il faut avouer qu'elle est la plus charmante des Anglaises... et des converties, maman«

— Tu trouves ? Au feit, tu partages Tengouement de ton frère. Je n'aime pas ce genre de beauté à la Walter Scott.

— Gunstan dit qu'elle est remarquablement intelligente.

— Mon père n'aimait pas qu'une femme eût tant d'intelligence que cela, et je pense comme mon père.

— Mais sa bonté, maman...

— Ton frère est aveuglé, Nola, et c'est ce qui m'irrite.Ne parlonsplus de ces gens-là,mais pensons à cette soirée. Tu dois avoir des préparatifs à faire?

— Certainement, et pas de temps à perdre. Aucun des compléments de ma toilette grise n'est acheté.

— Eh bien, prends Madalen et va eur-le-champ

Go(

LÀ SOIBÉiB 243

faire tes emplettes et les miennes. Il me faut une paire de gants gris perle, une ceinture assortie à ma robe pensée, et, pour toi.. . ce que tu voudras. Tu feras bien de prendre heure avec le coiffeur. Ah I que tout cela m'est d'un profond ennui I

Ces paroles furent éloquemment contre-signées d'une série de bâillements mal étouffés.

Nola, obéissant aux ordres donnés, se leva, alla revêtir ses vêtements de sortie, et, appelant Madalen, se dirigea avec elle vers u]\ bazar immense, devenu l'un des principaux centres de l'industrie parisienne.

LA somiB

Les belles toilettes inaugurées à Nantes par madame de Kerpeulvan ont été remises au jour à l'occasion du théoflfert par madame Hansley, et la mère et la fille se préparent à partir pour la rue de Grenelle. Nola est charmante dans sa toilette vaporeuse de grenadine bleue, et cependant ne songe guère à regarder son image réfléchie par les hautes glaces. Elle est tout occupée de sa mère, qui a le regard sombre et la bouche amèrement contractée.

Tout à coup Gunstan entr'ouvre la porte et dit :

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— As-tu fait donner l'heure précise au cocher, ma mère?

— J'ai fait décommander la Toiture, Gunstan : il fait très beau, nous avons deux cents pas à fedre ; j'aime mieux marcher.

Sur un signe de madame de Eerpeulvan, Madalen déploie les manteaux de fourrures, et les élégantes toilettes disparaissent instantanément souscesvoiles obligés. Gunstan reparaît en relevant le col de son paletot, il offi:*e le bras à sa mëre; ils descendent suivis par Nola et Madalen et gagnent à pied le no 74 de la rue de Grenelle.

L'appartement de madame Hansley, situé au premier étage, est embaumé et splendidement éclairé. Il y a encore très peu de personnes dans l'immense salon. Madame de Kerpeulvan a donc la perspective de pouvoir causer quelque temps avec la maîtresse de la maison, qui l'a fait asseoir sur le canapé auprès d'elle, à la place d'honneur. Georgina, en toilette rose, s'appuie légèrement contre la' cheminée de marbre blanc. Sur un signe de sa tante, elle vient s'incliner respectueusement devant l'arrivante. Quand le regard de la mère de Gunstan rencontra ce charmant visage, un soupir souleva l'épaisse draperie de guipure blanche qui était la magnifique parure de son corsage. Il fallait bien se l'avouer, Georgina était un être capable d'inspirer un de ces

sentiments profonds qui n'ont aucune ressemblance avec les fantaisies modernes. Elle ne possédait pas seulement cette beauté élégante, sympathique, qui peut n'avoir que la durée du printemps ; elle y joignait ce qui donne au visage sa véritable puissance, ce rayon d'immortelle beauté dont une âme élevée et une intelligence pénétrante sont le foyer. Sous la frange soyeuse de ses longs cils, on voyait briller deux étoiles dont la pure clarté n'était pas seulement due aux reflets de la lumière se jouarii; sur rémail de la prunelle; son regard projetait sur les âmes une impression difficile à effacer.

Après avoir salué madame de Kerpeulvan, la jeune Anglaise tendit sa main fine à Nola, et ce fut une chose charmante de les regarder l'une et l'autre en ce moment. Nola, blanche comme un lis, était, avec sa toilette bleue, ses yeux d'azur, son regard craintif et voilé, ses traits déjàémaciés, absolument séraphique ; Georgina, avec ses joues veloutées et délicatemeilt rosées, son beau regard brillant et assuré, représentait mieux la femme, la femme spiritualisée 11 est vrai, mais encore accessible aux espérances de bonheur humain.

Les deux jeunes flUes se plurent et se comprirent tout de suite : Georgina ne quitta plus Nola, l'entraînant avec elle dans les groupes où sa présence comme maîtresse de maison devenait nécessaire.

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Peu à peu le grand salon se remplit. On voyait Anglais et Français se mêler et se confondre. Madame Hansley présentait tous les arrivants à madame de Kerpeulvan, et faisait suivre l'apparition du personnage par une courte notice sur sa position, sa nationalité, son degré de parenté avec la famille.

Ainsi que Gunstan Pavait dità samëre, les Hansley formaient un véritable clan, et plusieurs d'entre eux avaient conquis de très hautes positions. La cordialité qui régnait entre tous ces êtres plus ou moins liés par le sang produisit un effet calmant sur madame de Kerpeulvan, et son regard jaloux se détachait quelque peu de Gunstan, qui trouvait toujours moyen de se glisser dans les environs de sa sœur et de Georgina; elle poussa la condescendance jusqu'à complimenter madame Hansley sur la beauté et la distinction de sa nièce.

— Elle est charmante, je puis l'avouer, répondit gracieusement la tante; ne trouvez-vous pas qu'elle a pris de nos deux nations ce qu'elles ont de meilleur? Ceci n'a rien d'étonnant, son père étant Français, sa mère Anglaise. Du reste, elle est l'image de» son grand-père maternel, que j'ai beaucoup connu et qui n'a pas été très heureux en enfants; mais les qualités comme les défauts sautent, dit-on, une génération, et Georgina en est un exemple. Je n'avais

jamais beaucoup vu sa famille, et il a fallu que je reconnusse en elle quelque chose de particulier pour que mon intérêt devînt ce qu'il a été.

— Vous l'avez adoptée bien jeune, madame î

— Elle avait trois ans. Son père et sa mère, qui n'avaient réussi dans leurs affaires ni en France ni en Angleterre, n'avaient pas eu plus de bonheur dans les Indes. Dans les visiter quelqlie peu intéressées qu'ils me firent comme à la doyenne de la famille, je remarquai la chère enfant et j'eus la pensée de la ramener en Angleterre et de l'élever près de moi.

— A-t-elle encore ses parents ?

— Non : aujourd'hui elle est orpheline et fort isolée, ses frères étant restés dans les colonies. Sa sœur aînée habite l'Ecosse; mais elle s'est mariée deux fois, elle aime les voyages et ne se rencontre guère avec Georgiria qu'une fois par an. J'espérais vous la présenter ce soir. Monsieur votre fils ne vous en a-t-il pas parlé ? C'est une femme charmante, pétillante d'esprit, très Française en un mot.

— Peut-être madame; mais, si elle porte le nom de Hansley, je ne saurais la reconnaître, car vous m'en avez présenté plusieurs.

— Non, non, elle n'est Hansley que par sa mère, elle se nomme Windham.

— En effet, Gunstan a prononcé ce nom devant moi.

248 ABMEIX£ TRAHEC

— J'aurais été surprise qu'il en fût autrement^ car il Ta \'ue à Londres. Georgina m'a dit que sa sœuravaittrouvéM. deKerpeulvan fort remarquable ety ayait fait beaucoup d'attention. Il est avéré que ma nièce Windham a toujours une grande préférence pour les Français, elle n'a rien pris des Hansley, rien. Mais la voici, je crois : oui, c'est bien elle.

Le domestique avait ouvert la porte et annonçait madame Windham.

Une femme très petite et très gracieuse, mise avec une fastueuse élégance, s'avançait, en souriant, dans le salon. A sa vue, madame de Kerpeulvan appuya brusquement son mouchoir brodé contre ses lèvres, comme pour étouflfer un cri, et sa pâleur aurait certainement attiré l'attention de sa voisine si celle-ci n'avait été debout, occupée à une présentation qui se faisait à droite du canapé ^.

Le regard étrangement fixe de madame de Kerpeulvan s'était rivé sur la petite dame, qui se glissait parmi les groupes, distribuant des sourires et des poignées de main.

Gunstan se rencontra sur son passage : elle lui fit un accueil particulièrement gracieux; ils échangèrent quelques paroles, puis elle se dirigea vers le canapé où se trouvait la maîtresse de maison.

— Delphine, vous voilà enfin! dit madame Hansley 1. Voir Touvrage intUulé Us Pieds dargU€<

d'im petit ton d'amical reproche. Attendez un instant, ma cher©.

Madame Windham répondit par un signe d'acquiescement, et, se tournant avec une vivacité pleine de grâce vers madame de Kerpeulvan, fit un rapide mouvement en avant. Mais, devant ces traits d'une rigidité de marbre, sous le froid éclair de ce regard orgueilleux, elle recula machinalement et décrivit une profonde révérence en disant, avec un sourire mordant. ,

— Bien surprise et bien enchantée de vous rencontrer, madame !

Ces paroles prononcées, elle prit le bras d'un jeune homme qui passait et se perdit dans la foule.

— Eh bien, qu'est devenue madame Windham ?

demanda madame Hansley en se rasseyant tranquillement : je voulais vous présenter Tune à l'autre.

— Nous nous connaissons, madame.

— Vous vous connaissez ?

— Beaucoup. Quel était le nom du premier mari de madame... Windham?

— Je n'en sais rien : j'étais aux Indes quand elle s'est mariée une première fois ; elle était fort j eune. . .

— Et s'appelait Delphine Marinty.

— Oui, madame. Ma nièce, Mary Hansley, avait épousé M. Denis Marinty, un homme excellent, mais sans capacité.

250 ARMBLLB TRAHEC

— Qu'est mademoiselle Georglna, Totre nièce, à madame Windham, madame?

— Sa sœiur ; je vous le disais lorsqu'elle est entrée. Delphine était mariée et habitait je ne sais plus où quand Georgina est née.

En ce moment un groupe de jeunes gens qui s'avançaient vers le canapé détourna de nouveau l'attention de madame Hansley, et madame de Kerpeulvan put se voiler à l'aise derrière son éventail. Mais bientôt une voix douce prononça ces mots à son oreille :

— Mère, êtes-vous souffrante?

C'était Nola, qui, de l'autre bout du salon, avait remarqué l'excessive pâleur de sa mère.

— Oui. Dis à ton frère que nous allons partir, qu'il fasse immédiatement chercher une voiture.

Nola s'empressa d'aller avertir Gunstan, qui se représenta un quart d'heure après devant sa mère,

— Tu désires partir, maman ?

— Sur-le-champ.

Madame de Kerpeulvan se leva, et, comme ses jambes chancelaient, elle prit le bras que lui oflErait Gunstan.

— Vous partez, madame? dit madame Hansley avec surprise. Ces dames vont faire de la musique. Georgina chante jcomme un ange : il serait vraiment

fâcheux que vous n'entendissiez pas Georgina chanter.

— La chaleur excessive me fait mal, répondit madame de Kerpeulvan avec effort; je ne vais guère dans le monde, et je n'y reste jamais passé onze heures. Veuillez donc m'excuser, madame.

Et, saluant rapidement, elle entraîna Gunstan vers la porte.

Dans le vestibule, Gunstan, tout en la revêtant de ses vêtements de fourrures, voulut hasarder une question sur son agitation et l'altération de ses traits.

— Attends, dit-elle d'une voix sifflante : il y a trop d'oreilles ici.

Ils descendirent lentement l'escalier; madame de Kerpeulvan et Nola montèrent dans la voiture qui les attendait.

— Mère, dis-moi que tu es légèrement indisposée, si tu veux que je continue ma soirée, dit Gunstan une main sur la poignée de la portière.

Madame de Kerpeulvan lui mit la main sur Té- . paule, et l'attira par ce mouvement dans la voiture.

— Mon fils, dit-elle d'une voix brisée mais stridente, pardonne-moi le coup que je vais te porter; mais elle est la sœur de madame Trahec, elle deviendrait la maîtresse de Kertan, et cela, le ne le souffrirai jamais, jamais I

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— Monsieur, gare à la roue ! cria la voix rauque du cocher.

Gunstan recula machinalement, ferma la portière, et demeura un instant immobile, stupéfié, suivant d'un regard éperdu la voiture qui emmenait sa mère.

k LA. MAISON-GRISE

Le soleil printanier baignait de lumière la vieille église de Sainte-Anne, et la zone lumineuse s'éiendait jusqu'à la Maisou-Grise, la riante et simple habitation de l'abbé de Kerpeulvan.

L'angélus venait de sonner, et le prêlre en murmurait les dernières prières, quand son domestique boiteux, Jean Kerbic, s'approcha de lui et îai reiait une lettre.

— L'écriture de Gunstan, je cruis I murmura l'abbé en se couvrant; '.cependant cette lettre ne porte pas le timbre de Pans.

Et, regardant plus attentivement la sufcKîription de la lettre :

— Ils sont à Kerpeulvan, ajouta-t-il : ce retour me panût brusque.

Il déchira l'enveloppe, gagna la tonnelle rtjcou* verte de vigne, s'assit et lut lentement c^ qui suit :

À LA MAISON-GRISË , 253

« Kerpeulvan, le 15 mars.

« Mon cher oncle,

« Je prends aujourd'hui la place de Nola, et viens vous entretenir d'une affaire d'où dépend le bonheur de ma vie.

« Permettez-moi de reprendre les choses de haut.

« Quand je suis arrivé à Nantes, mon ami Ernest de Borde m'a introduit dans une famille anglaise avec laquelle j'ai entretenu des relations suivies et fort amicales. Dans ce cercle étranger du moins, ma mère ne me poursuivait pas de sa surveillance de plus en plus excessive.

« Parmi les nombreuses jeunes filles qu'entre jeunes gens nous appelions en masse du nom de la principale famille, la famille Hansley, il s!en est trouvé une qui m'a inspiré tout d'abord une sympathie peu ordinaire. Je n'avais garde de parler à ma mère du sentiment qui me poussait à me rendre de plus en plus assidu aux réunions anglaises : elle n'a jamais voulu me faire épouser que Clotilde du Guilvin, et, je l'avoue, je ne me croyais pas non plus tellement enchaîné, qu'il fallût en venir à un aveu solennel.

« Sur ces entrefaites est survenu le voyage de Londres dont Nola vous a parlé. Mademoiselle Qoorgina en faisait partie, et, en Angleterre, j'ai

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été accueilli par les parents chez lesquels elle était avec la tante qui Ta adoptée.

« J*ai donc vécu deux mois dans cette intimité, et, quand je suis rerenu à Paris, je ne pouvais plus me faire illusion : j*ayais disposé de mon cœur et fixé mon avenir.

€ J*ai fait ce que j*ai pu auprès de ma mëre pour la bien disposer à Tégard de ce mariage, qui lui a naturellement déplu. Enfin elle pressentit que ma volonté serait d'autant plus inflexible, que rien, dans cette alliance, n'était opposé à la raison.

€ Madame Hansley laissera à sa nièce une fortune supérieure à la mienne ; cette jeune fille est Anglaise, mais fervente catholique et pleine de sympathie pour la France : vous le voyez, il n'y avait pas un obstacle. Maman souffirait, mais laissait aller. Tout à coup il se découvre que mademoiselle (Gteorgina ne s'appelle pas réellement Hansley comme sa tante, mais Ma<rinty, et qu'elle est la sœur de madame Trahec.

€ Une révolution s'opère dans les idées de ma mère, elle déclare qu'elle ne consentira jamais à mon mariage. Mon cher oncle, j'ai été huit jours sous le coup de cette découverte. Depuis mon enfance, maman me distille sa haine contre l'étrangère qui lui a ravi le cœur de son père et sa fortune : la voir devenir ma sœur m'était afilreusement pénible.

« Je me suis brusquement éloigné des Hansley^

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