A LA MAISON- GRISE
« Cher oncle, je vous appelle à mon aide : que ma mère sache, à n'en pas douter, qu'elle se joue de mon repos et du sien.
€ GUNSTAN DE KERPEULVAN,
« P. -5. Il faut que la question soit tranchée cette semaine : c'est pourquoi je vous demsmde une prompte intervention. »
Le visage très calme de l'abbé Gabriel s'était empreint d'émotion en lisant cette longue et ardente épître, et, après en avoir murmuré le dernier mot, il poussa un profond soupir. Puis il se leva et appela du geste Jean Kerbic, qui sarclait une platebande et tournait sans cesse les yeux vers son maître.
— Qu'a dit le médecin du chemineau malade, Jean? demanda-t-il.
— Qu'il en avait à peine pour la journée, monsieur I
— On ne m'a pas fait chercher ?
— Non, car son frère est comme un enragé ; mais je sais que le pauvre diable a dit à sa femme : « Si je dois graisser mes bottes pour le grand voyage, je veux le monsieur de la Maison-Grise. »
— C'est bien, j'irai, dit l'abbé ; mais demain, après la messe, vous attellerez, mon bon Jean, et vous me conduirez à Kerpeulvan.
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— Les maîtres y soat, je crois, monsieur.
— Oui.
— Le débitant ne m*a pas menti, il a même ajouté... mais, sic*est un commérage, je ferais peut-être mieux de...
— Non... finissez, Jean : aujourd^hiu j'ai mes raisons d'écouter les on-dit.
— Eh bien, il assure que madame et son fils sont comme chien et chat, et qu'on ne les yoit plus ensemble, ce qui étonne tout le monde.
— Le monde ferait bien de s'occuper de ses propres affaires, Jean ; dans les familles les plus unies les sujets de division ne manquent pas. Venez me servir mon dîner, et ne vous laissez jamais aller à parler inutilement de votre prochain.
LE CONCILIATEUB
Le lendemain, un peu après huit heures, l'abbé de Kerpeulvan monta dans le modeste cabriolet qui M servait dans ses courses de charité un peu éloignées, et le poney, conduit vigoureusement par Jean Kerbic, prit le chemin qui mène à Kerlud.
Le trajet comptait plusieurs de ces lieues bre-
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tonnes qui s'allongent singulièrement sous la mesure métrique, et le bon prêtre fit quelques courtes haltes dans les villages qu'il traversait.
Dans le pays qu'il évangélisait depuis si longtemps, il exerçait un apostolat particulier : il était l'ange des pécheurs endurcis, le conseil des veuves, le père des orphelins ; chacun de ses pas était dirigé vers un but bien arrêté, sa vie était plus que jamais un enchaînement de dévouements obscurs et souvent ignorés.
La dernière halte eut lieu au presbytère de Kerlud, où il prit un léger repas.
L'apparition de Nola à l'église avait appris au curé le retour de la famille de Kerpeulvan au vieux manoir, et Nola lui avait semblé bien triste.
Du reste, on disait déjà dans le pays que M. Gunstan et madame de Kerpeulvan étaient tout changés depuis leur voyage de Paris, et la curiosité des femmes était fort excitée.
L'abbé de Kerpeulvan répondit à ces confidences par des réflexions générales sur l'instabilité des sentiments et des habitudes, et sur le danger d'attacher de l'importance à des remarques faites en l'air. Néanmoins, en quittant Kerlud, il se disait que la position était bien tendue, puisque la malignité publique était excitée à ce point.
Il sortit à pied du bourg en récitant son bréviaire,
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et, un peu avant d'arriver à la bifurcation du chemin, il s'arrêtait pour attendre Jean Kerbic, quand il s'entendit appeler, de l'autre route. Un break, où se trouvaient plusieurs personnes qu'il ne reconnut pas au premier regard, s'y enfonçait.
Mais tout à coup, du milieu du groupe, s'élevèrent un gros parapluie et une petite figure ridée encadrée de papillotes grises, et l'abbé, reconnaissant mademoiselle Augustine, souleva son chapeau et l'agita de la main ; puis, voyant que la voiture s'arrêtait et que les voyageurs en descendaient, il pensa qu'ils désiraient lui parler, et s'avança vers la famille du Guilvin, complétée par mademoiselle Augustine ?
— Vous allez à Kerpeulvan, l'abbé ? demanda mademoiselle Augustine en s'appuyant sur son vieux parapluie.
L'abbé fit un signe d'assentiment.
— Vous ti'ouverez du changement : on ne sait vraiment ce qui se passe dans ces têtes volcaniques. Le savez-vous, l'abbé ?
— Je n'ai pas revu Armelle depuis son retour de Paris ; j'ignorais même qu'elle fût revenue à Kerpeulvan depuis quinze jours.
— Et nous, donc I c'est par hasard que nous l'avons appris. Notre fermier du Guilvin a rencontré Gunstan dans la presqu'île du côté de Kertan, et
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c'est sur cette nouYelle que nous sommes venus les voir. Nous ne nous attendions pas à l'accueil qu'ils nous ont fait. Armelle est pâle à faire peur et parle à peine, n'est-ce pas, Firmin ? et Gunstan a un air concentré à la Trahec.
— Armelle nous a dit qu'elle a été fort malade à Paris, dit madame du Guilvin.
— Gunstan aussi, probablement, car il n'est pas moins changé qu'elle, ajouta Clotilde tristement.
— Nola elle-même est bien triste, dit Auguste.
— Donc, donc il y a quelque chose, fit mademoiselle Augustine.
— Allons, je vois que ma visite ne sera pas inopportune, dit doucement l'abbé : s'il y a quelque affliction sous roche à Kerpeulvan comme ailleurs, il est naturel que je m'y présente.
— Et puis, enfin, on vous confiera peut-être le secret, ce qui est déjà un soulagement, remarqua mademoiselle Augustine; je ne doute pas que vous ne soyez plus heureux que nous, qui n'avons pu rien tirer d' Armelle. Pour expliquer son changement, elle allègue l'état de sa santé ; mais je la connais, il y a autre chose. Pourvu qu'elle n'ait pas fait de dettes, l'abbé ! Les gens qui vont ainsi courir par les grandes villes l'hiver mettent volontiera le prix des fermages sur leurs épaules et reviennent souvent déplumés jusqu'à l'os.
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•* Armelle a de Tordre : je ne crois pas qtt*il s*agisse d*tm souci d'argent . Dans chacune de ses lettres, Nola m*a toi^ijours parlé du mauvais état de la santé de sa mère, fort ébranlée depuis longtemps.
— Mais on vous dit que Gunstan, qui n*a jamais eu la santé ébranlée, est aussi changé qu'elle !
— Dans tous les cas, abstenons-nous des conjectures, dit Tabbé discrètement : il n*est si beau ciel sur lequel ne se forment des nuages, le mieux est de les laisser passer.
— C'est égal, ces gens-là piquent ma curiosité, dit mademoiselle Augustine ; je m'y connais, il y aura une explosion : Armelle ressemble à son père d'une manière saisissante. Allons, l'abbé, ne me prêchez pas, c'est inutile ; je sais que j'ai dit une sottise devant ces enfants, auxquels je dois apprendre à respecter les secrets de famille, quels qu'ils soient. Adieu, et bon voyage !
Sur ces paroles, la vieille demoiselle retourna vers la voiture, et l'abbé regagna le rond-point où son cabriolet l'attendait.
De Kerlud à Kerpeulvan la distance fut vite parcourue. Le cabriolet allait tourner le petit chemin qui aboutissait à la grande grille, quand Jean Kerbic arrêta court son cheval.
— Je crois que M. Gunstan, qui est sur la falaise,