‹ Armelle TrahecChapitre 7 sur 38 · SAIN TE- ANNE D'AURAY · texte numérisé non relu

SAIN TE- ANNE D'AURAY

OU faisaient des remarques sur le paysage ; sur le banc de devant, madame de Kerpeulvan grondait Gunstan, qui voulait toujours conduire, ou le tenait enlacé par un mouvement qui lui était particulier et qui signifiait clairement :

— Il est à moi, rien qu'à moi.

Yankez le cocher était plein de complaisance pour Gunstan ; de temps en temps, quand l'enfant relevant les rênes au niveau de sa poitrine, affectait des airs d'homme, il regardait madame de Kerpeulvan et disait :

— Comme il ressemblera à M. Trahec, madame I Et madame de Kerpeulvan, souriant orgueilleusement, inclinait la tête en signe d'assentiment.

Le petit cheval, stimulé par les cris vibrants de Gunstan, dévorait l'espace, et bientôt apparut à l'horizon la vieille église de Sainte-Anne d'Auray.

Le break s'arrêta à la porte de la modeste auberge du Bon-Pèlerin, et, pendant que Yankez dételait, la famille de Kerpeulvan se dirigea vers une maison grise blottie en ermitage au milieu d'un verger dont la moitié avait été convertie en jardin potager.

Dans une des allées de ce jardin un prêtre se promenait lentement, la tête découverte, ce qui permettait à la lumière de se jouer librement sur un front calme et dans chacune des rides d'un visage

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à la fois ascétique et suave, ^ascétisme ressortait d'une certaine rigidité de lignes exactement reproduite dans les attitudes du corps; la suayité rayonnait dans le regard, dans le sourire, et entourait d'une sorte d*auréole cette tête couronnée de cheveux blonds légèrement grisonnants.

Ce prêtre, jeune encore, possédait évidemment la force faite d'humilité, d'énergie, de pureté, qui distingue les êtres qu'une vocation surnaturelle arrache aux joies et aux douleurs éphémères du temps, pour les jeter dans les joies austères du sacrifice et dans les mystérieuses attentes de la vie à venir.

Quand la cloche de la petite porte peinte en vert retentit, il se détourna et marcha vers les visiteurs avec le plus aimable sourire sur les lèvres. Le visage ordinairement si froid de madame de Kerpeulvan s'éclaira soudain, quand l'abbé de Kerpeulvan pressa ses deux mains dans les siennes en arrêtant sur elle ce regard dont l'être intimement uni à Dieu a seul le secret, regard perçant comme un glaive, mais commQ un glaive dont la pointe distillerait du baume.

— Grand'mère sera très heureuse de vous voir, dit-il. Quel superbe bouquet a ma petite Nola et quels parfums pénétrants s'en échappent !

n prit le bouquet et alouta :

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«- Que le bon Dieu est bon d^avoir semé même dans le sable aride ces fleurs ravissantes au parfum exquis I Sans elles, les populations qui -vivent sur les côtes ne connaîtraient que les âpres senteurs des goémons. Est-ce toi qui as cueilli ces (Billets, Nola

*— Oui, mon oncle, répondit Nola en reprenant son bouquet des mains de Tabbé Gabriel, et c'est pourquoi j^ai bien du plaisir à les porter à ma grand'mère.

— Il devait tsâre bien chaud sur les dunes, et tes petits pieds enfonçaient profondément dans le sable, sans doute?

— Oui, mais Madalen me tirait après elle.

— Je regrette beaucoup de ne pas être allô avec toi cueillir ces fleurs, dit Gunstan, qui vivait de bonnes intentions et de regrets.

Gwennola sépara vivement le bouquet en deux et tendit la plus grosse partie à son frère.

— Prends ces fleurs, Gunstan, dit Tabbé Gabriel; ne vois-tu pas que tu doubles le bonbeur de Nola t

Gunstan obéit et suivit le prêtre, qui se dirigeait vers un berceau de vigne et de lierre où les enfants pénétrèrent les premiers.

Une dame âgée, très-simplement mise, y était assise et semblait absorbée par l'ouvrage de tricot qu'elle tenait à la main. Le parfum pénétrant des

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bouquets d'œillets lui révéla la présence des enfants, elle leva les yeux, et des voix fraîches s'écrièrent :

— Bonne-maman, nous vous souhaitons une honne fête.

Madame de Kerpeulvan, en bonne grand'mère, se montra fort attendrie et embrassa chaleureusement ses petits-enfants, son âls, et même sa belle-fille, qui n'avait rien qui appelât ce genre d'expansion.

— Nola, ton dessin ! dit M. de Kerpeulvan en tendant à la petite fille un carton entouré d'une faveur rose.

Nola le déroula et alla présenter à madame de Kerpeulvan un beau menhir dont la pointe perçait un superbe nuage noir. La grand'mère regarda longtemps le menhir à travers ses lunettes, puis le passa à son beau-frère, qui le présenta à madame de Kerpeulvan en disant :

— Nola a des dispositions vraiment remarquables pour le dessin.

— Oui, répondit indiflTéremment la jeune femme, ma fille a toutes les dispositions de son père... Eh bien, Nola, que signifie cette pose théâtrale ?

La jeune fille, sur un signe de son père, venait de se placer au centre du petit groupe et levait sa main blanche par un geste plein de grâce.

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— Nola va nous réciter des vers, dit M. de Kerpeulvan ; elle a déjà une diction très pure et beaucoup de goût. Allons, ma flUe, commence ;

Voici le Morbihan...

Nola continua d'une voix limpide, légèrement émue, et quand elle finit, toutes les mains applaudirent.

— Mais je sais des vers aussi,moi ! s'écria Gunstan, Et, à la stupéfaction de sa mère, il prit la place de Nola et se mit à déclamer les vers qu'il avait lus la veille, avec un entrain qui faisait le plus grand honneur à sa mémoire.

— Quelle mémoire I dit M. de Kerpeulvan quand il finit : il n'a pas lu ce passage plus de quatre fois,

— Nola me l'avait souvent récité sur la grève, dit Gunstan qui avait entendu la réflexion de son père.

— Apprends-tu tes leçons avec cette facilité ? demanda l'abbé Gabriel.

Gunstan regarda sa mère et hocha la tête négativement.

— Il ne fait rien avec suite, dit M. de Kerpeulvan.

— C'est toujours l'instituteur qui lui donne des leçons ?

— Toujours.

— Ma mère, vous vous occupez de mon fils, il

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me semble t dit madame de Eerpeulvan, que cette conversation semblait agacer.

— Oui, répondit la grand'mëre en étendant sur ses genoux un large tricot de laine rouge, je prépare une vareuse de laine pour Gunstan, qui s'enrhume comme à plaisir, m'a dit Yves.

— Elle sera très jolie, grand'mère, s'écria Gunstan, j'aime le rouge. Ce serait beau, un uniforme rouge : je regrette qu'il n'y en ait pas dans l'armée française.

— Rêves-tu toujours d'être soldat? demanda l'abbé Gabriel.

— Oui, mon oncle.

— Mais Saint-Cyr ne s'ouvre pas devant les paresseux.

Un silence embarrassant suivit cette observation, qui maintenait la conversation sur un terrain brûlant.

Depuis quelque temps déjà, une lutte sourde s'engageait dans la famille de Kerpeulvan à propos de Gunstan et de son avenir. M. de Kerpeulvan et Tabbé Gabriel désiraient ouvertement que Gunstan se préparât à embrasser une carrière ; madame de Kerpeulvan, dans son tendre absolutisme, manifestait non moins hautement la volonté de ne jamais se séparer de son fils.

— Mes enfants, avec votre permission, je vais

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quérir la tarte aux finiits, dit madame de Eerpeulvan en grand'mère avisée; un goûter en plein air sera bien agréable, il me semble, et yous devez avoir appétit. Viens avec moi, Nola.

Elle partit avec Nola : Tabbé et M. de Kerpeulvan, qui s'étaient levés macMnalement, arpentèrent Vallée en causant ; Gunstan demeura seul avec sa mère sous le berceau de vigne. Il avait pris le peloton de laine rouge de sa grand'mère, et s'amusait à le lancer en l'air et à le rattraper fort adroitement.

Tout à coup il se tourna vers sa mère et la regarda fixement :

— Si je veux être soldat, tune m'empêcheras pas de l'être, je pense, dit-il de son petit ton de tyran.

Les sourcils blonds de madame de Kerpeulvan se croisèrent par une sombre contraction ; elle se leva, saisit son fils dans ses bras, et fixant sur lui un regard à la fois despotique et passionné :

— Tu seras ce que je voudrai, prononça-t-elle.

Cet arrêt formulé, elle s'avança froide et indolente comme toujours au-devant de sa belle-mère, qui précédait la tarte aux fitiits délicatement portée par Nola.

Un couvert fut rapidement organisé sur le vieux chiffonnier qui passait Tété sous la tonnelle recouterte de vigne,et tout le monde fit honneur à la tarte;

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La conversation se tint dans les généralités: il fut beaucoup question d'une branche de la famille des Kerpeulvan du Guilvin, qui ne manquerait oas de venir souhaiter la fête à la grand'tante.

Le goûter fini, M. de Kerpeulvan, Tabbé et Gwennola se levèrent d'un commun accord.

— Ne viendras-tu pas faire ta visite à Sainte- Anne, Armelle? demanda l'abbé.

— Aujourd'hui, je viens uniquement pour ma mère, mon oncle. Si vous le permettez, je resterai avec elle.

— Tenir compagnie aux infirmes compte parmi es œuvres de miséricorde, Gabriel, ajouta la vieille dame.

— Certainement, répondit l'abbé avec un très doux mais très fin sourire.

— A bientôt, mère ! dit Nolaenoflûrant son front blanc aux lèvres de sa mère.

— A bientôt, Yves ! Ne te perds pas avec ta fille parmi les ex-voto, et n'oublie pas l'heure du départ

M. de Kerpeulvan répondit à cette recommandation par un sourire d'assentiment et suivit l'abbé Gabriel qui s'éloignait avec Nola;

Madame de Kerpeulvan demeura assise devant sa

belle-mère. Par une habitude qui lui était chère,

e bras droit passé autour du cou de Guns-

m ce moment, guettait un oiseau à demi

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