‹ Armelle TrahecChapitre 8 sur 38 · SAINTE-ANNE D' AURAI · texte numérisé non relu

SAINTE-ANNE D' AURAI

caché sous le feuillage de la vigne. Mais l'oiseau s'envola, et Gunstan, arraché à sa contemplation, regarda autour de lui et dit :

— Et nous, maman, qu'allons-nous faire t

— Ne te trouves-tu pas bien ici ?

— Je n'ai rien pour jouer.

— Le jardin et le verger te sont ouverts, dit la grand'mère en souriant. Si tu veux jardiner, Jean Kerbic est à ton service.

Son regard alla chercher un petit vieux qui sarclait dans une plate-bande voisine.

— Vous employez toujours cet homme ? demanda madame de Kerpeulvan.

— Oui, il est travailleur et fidèle.

— Mère, dit Gunstan, pourquoi n'aimes-tu pas Jean Kerbic?

— Parce qu'il se conduisait fort mal autrefois.

— Tu m'as dit qu'il a été en prison.

— Oui, fit doucement lagrand'mère; aussi, quand le pauvre homme est revenu, il ne trouvait d'emploi nulle part. Gabriel Fa pris, et sa conduite a été si bonne, que l'aventure est à peu près oubliée. Ses enfants sont bien placés, et il ne veut plus quitter l'abbé, auquel il doit tant de reconnaissance.

— Mon oncle Gabriel est bon, bien bon, dit Gunstan.

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Et, ôtant Yiyement le bras de sa mère qui le retenait prisonnier, il se leva :

— Je vais avec père et mon oncle, diWl.

Sans autre permission, il bondit hors de la tonnelle et atteignit les promeneurs au moment où ils passaient le seuil de la petite porte d'entrée.

— Que yeux-tu, Ounstan ? demanda Tabbé.

— Je Tiens avec vous ; les du Guilvin sont peutêtre à l'église.

— Ta mère Ta permis?

— Je lui ai dit que je m'ennuyais.

Sur cette réponse équivoque, Gunstan saisit la main de Gwennola et courut en avant.

L'abbé de Kerpeulvan les suivit des yeux, et, se tournant vers Yves :

— Ne vas- tu pas prendre un parti pour cet enfiamt qui grandit ? demandat-il.

— Je n'ai encore rien obtenu d'Armelle, répondit tristement M. de Kerpeulvan.

— Yves, il est temps d'exiger : Tavenirde Gunstan est véritablement compromis.

— C'est ce que je dis et redis à sa mère*

— Mais enfin elle a quelque raison de néglige? ainsi, en quelque sorte systématiquement, l'instruction de son fils ?

M. de Kerpeulvan soupira.

— Elle en a une, répondit-il, bien qu'elle ne veuille

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pas Tavoner : c'est d'agir comme M. Trahec, qui l'a éleyée à Eertan, auprès de lui, rien que pour lui. Elle ne consentira jamais à se séparer de Gunstan, elle a reporté sur son fils Tidolâtrie qu'elle avait pour son père.

— Ce serait une insigne folie, Yves ; il faut l'enhpêcher.

Yves s'arrêta, et, regardant son oncle :

— Cîomment? demanda-t-il.

— N'as-tu donc aucun empire sur elle?

— Aucun. EÛe fait de plus en plus sa volonté à l'aveugle : se mettre en travers de ses décisions, quelles qu'elles soient, serait aboutir à un scandale public. Je n'ai jamais pu obtenir l'ombre d'une fusion sincère entre nos volontés; je l'ai ardemment désirée : maintenant je ne la regarde plus que comme une utopie irréalisable. Il faut qu'Armelle agisse sans contrôle, sans conseil, sans mesure. Elle a trouvé tout simple la séparation fâcheuse qui s est établie à notre foyer domestique, dans nos intérêts les plus chers. « Je te laisse ta flUe, me dit-elle sans cesse, ne t'occupe pas de mon fils.»

L'abbé Gabriel s'arrêta : son visage sérieux devint triste.

— Tu me fais trembler, dit-il ; Gunstan n'est encore qu'un enfant, etilsemontredéjàintraitable ; que sera-ce plus tard ? Yves, il faut lutter contre ce parti

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pris : il y va de ta dignité, de ta conscience, de ton devoir. Tu dois faire donner à ton fils l'instruction religieuse qui en fera un chrétien, c*est- à-dire un homme capable de lutter contre ses passions, et Tinstruction universitaire qui en fera un homme utile à son pays. L'égoïsme moderne des femmes devient un véritable fléau ; de notre temps, l'enfant est un jouet ou une idole, et ceux qui s'occupent des maladies morales de leur siècle seront bientôt obligés déranger parmi les réformes urgentes l'éducation donnée au foyer domestique. Oui, il faudra porter le scalpel sur le plus admirable et le plus profond des sentiments d'un cœur créé : l'amour maternel.

M. de Kerpeulvan écoutait la tête baissée :

— Je sens que le moment vient où je devrai parler avec autorité, dit-il : ce sera la première fois depuis notre mariage ; mais l'âge de Gunstan m'y oblige. Quant au résultat, je n'ose le prédire. Je ne sais à quel tribunal il faudra traîner ma femme pour lui faire comprendre que son fils n'est pas sa propriété exclusive.

— Devant le tribunal de Dieu.

— . Malheureusement elle ne relève pas volontairement de celui-là et la pureté de sa vie exalte, je crois, l'orgueil de son esprit.

En exprimant cette pensée, M. de Kerpeulvan se découvrit. Il touchait au seuil de la vieille église

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rendue vénérable par Télan de piété qui y conduit les populations depuis tant de générations.

Gwennola avait entraîné Gunstan devant le modeste autel où apparaissait, dans une boîte de verre, la statuette dorée de sainte Anne.

Une foule mélangée : des marins, des paysans, des femmes, des enfants, des infirmes, des étrangers de distinction, implorait la patronne de la Bretagne.

Les deux enfants se glissèrent au premier rang et s'agenouillèrent. Gwennola, les mains jointes, son visage d'ange levé vers le ciel, priait avec une gravité ravissante.

Gunstan, la tête sans cesse en mouvemeut comme une girouette, regardait les ex-voto qui couvraient les murs, les pèlerins, les voûtes, tout, excepté luimême. La prière, science de l'âme, s'enseigne comme les sciences profanes ; on le voyait, Gunstan ne savait pas prier.

Aussi se fatigua-t-il bien vite sur ses genoux et échappa-t-il à Gwennola, qui, toute à son rôle de bon ange, avait remis sa main dans la sienne.

Il regagna seul la nef, et, en y arrivant, il aperçut des enfants qui la traversaient sous la conduite de leurs parents : il courut à eux et sortit en leur compagnie. Sous le porche, la famille de Kerpeulvan du Guilvin, — c'était elle, — fit une halte. Le père,

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un homme de cinquante ans, qui ayait un iottpél hérissé, des moustaches formidables et une âgure inofTensiye ; ]amëre,une petite Bretonne trapue,sana grâce, sans beauté, mais ayant dans la tournure; dans le regard, ce qui révèle la femme pratique, demandèrent àOunstan des nouyelles de sa famUle.

La petite fille et le petit garçon, également pourvus d'épais cheveux châtains, de grasses petites joues rouges, de petits yeux noirs mobiles, de petits nez crochus, de petits mentons à fossettes, se suspendirent aux bras de Gunstan, et Gunstan proposa tout de suite d'aller quérir son père, sa sœur et son oncle, ce que M. et Madame du Guilvin ne voulurent pas accepter.

Leur arrivée termina le débat ; on se souhaita très amicalement le bonjour, et l'on reprit ensemble le chemin de la maison cachée sous les pommiers.

Madame de Eerpeulvan promenait par les allées sa belle-mère, qui marchait péniblement et qui reçut à son bras les souhaits de fête des arrivants. Il fallut procéder à un second goûter, arranger une partie à Kerpeulvan, pour les jours suivants, célèbres par la cueillette du goémon ; puis l'abbé Gabriel emmena les enfants dans le verger, où les projets s'abîmèrent dans la passion du jeu.

Kerbic est très adroit, dit-il ; le voulezentanémentà votre service, mes enfants!

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