DURAND
Pendant l'hiver de 1773 à 1774, et sous le règne de Louis XV, le sieur Raymond Durand sauva son pays des horreurs de la famine avec le plus généreux dévouement^ V. t. H, p. 145), ainsi que le constatent les lettres patentes qui suivent et qui sont extraites des registres du ci- devant parlement de Toulouse. (Arrêt du 30 avril 1780.)
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, Salut.
« Dans le nombre de ceux de nos sujets à qui leur zèle et les services importants peuvent donner le droit de prétendre à des récompenses, nous croyons devoir distinguer notre cher et bien aimé le sieur Raymond Durand, négociant à Montpellier. Nous sommes informé qu'en mil sept cent soixante-quatorze, notre province de Languedoc se trouvant menacée des horreurs de la famine, il s'empressa de voler & son secours et de faire disparaître les craintes dont elle était agitée, et par ses soins elle fut préservée de eu fléau. Il fit d'abord distribuer les provisions considérables que renfermaient ses magasins avec profusion, et cependant avec une sagesse qui lui donna le temps de faire arriver de nouveaux secours. Pendant tout le temps que régna la disette, le prix du blé fut toujours et partout le môme qu'auparavant, et le sieur Durand se refusa constamment à une augmentation qu'on lui proposait d'établir pour le dédommager d'une partie de la perle qu'il éprouvait; mais ce qui ajoute beaucoup aux sacrifices qu'il fit dans cette circonstance, c'est que les grains quiétaient envoyés aux communautés des campagnes, étaient distribués aux habitants à crédit, et sur de simples billets des consuls et des curés. Une grande partie de ces billets est restée entre ses mains, sans qu'il ait jamais cherché à en faire le recouvrement. Le feu roi, notre très-honoré seigneur et aïeul, instruit d'une conduite et d'un désintéressement aussi rares, chargea le sieur abbé Terray, alors contrôleur général, de témoigner au sieur Durand toute la satisfaction
ARMOIUAL DE LANGUEDOC.
de l'acte île patriotisme dont il avait donné l'exemple. Des services aussi signalés nous ont paru mériter que le citoyen vertueux qui les a rendus fût élevé aux honneurs de la noblesse , et nous nous portons d'autant plus volontiers à lui donner cette marque flatteuse de notre estime, qu'elle sora un motif d'émulation pour ceux qui marcheront sur ses traces. A ces causes, nous avons , de notre grâce spéciale , pleine puissance et autorité royale, anobli par ces présentes signées de notre main , et anoblissons ledit sieur Durand , et du titre de Noble et d'Écuyer l'avons décoré et décorons, voulons et nous plaît qu'il soit censé et réputé noble tant en jugement que dehors, ensemble ses enfants, postérité et descendants mâles et femelles nés et à naître en légitime mariage ; que comme tels ils puissent prendre en tous actes et en tous lieux la qualité d'écuyer, parvenir à tous degrés de chevalerie et autres dignités titres et qualités réservés à notre dite noblesse, qu'ils soient inscrits au catalogue des nobles, qu'ils jouissent de tous les droits, privilèges, prérogatives, prééminences, franchises, libertés, exemptions et immunités dont jouissent et ont accoutumé de jouir les autres nobles de notre royaume, tant qu'ils vivront noblement et ne faisant acte de dérogeance, comme aussi qu'ils puissent acquérir, tenir et posséder tous fiefs, terres et seigneuries, de quelque terre et qualité qu'elles soient; permettons au dit sieur Durand, ses enfants, postérité et descendants de porter des armoiries timbrées, telles qu'elles seront réglées et blasonnées par le sieur d'Hozier, juge d'armes de France, et ainsi qu'elles seront peintes et figurées en ces présentes auxquelles son acte de règlement sera attaché sous notre contre-scel, avec pouvoir de les faire graver et inculquer,si elles ne le sont déjà, dans tels endroits de leurs maisons, terres et seigneuries que bon leur semblera, sans que pour raison de ce que dessus ledit sieur Durand, ses enfants, postérité et descendants soient tenus de nous payer et à nos successeurs rois, aucune finance ni indemnité dont, à quelque somme) qu'elles puissent, nous leur avons fait et faisons don par cesdites présentes, et sans qu'ils puissent être troublés ni recherchés pour quelque cause et prétexte que ce soit, à la charge par eux de vivre noblement et sans déroger. Si donnons en mandement à nos amés et féaux les gens tenant notre cour de parlementa Toulouse et à tous nos autres officiers et justiciers qu'il appartiendra, que ces présentes ils aient à faire registrer, et du contenu en icelles jouir et user ledit sieur Durand, ensemble ses enfants, postérité et descendants, nés et à naître en légitime mariage, pleinement, paisiblement et perpétuellement, cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements quelconques nonobstant tous édits, déclarations et autres choses à ce contraires, auxquelles et aux dérogatoires des dérogatoires y contenus nous avons dérogé et dérogeons pour ce regard seulement, et sans tirer à conséquence, car tel est notre plaisir, et pour que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel à cos diu-s présentes, sauf en autres choses notre droit et d'autrui. Donné à Versailles au mois de mars 1789 , etc., etc., signé Louis, et plus bas : Par le roi, Laurent de Villedeuil. Scellées du grand sceau de cire verte à lacs de soie rouge et verte.
PIECES JUSTIFICATIVES. 361 « A ces lettres patentes se trouve annexé le règlement d'armoiries qui dit:
« Antoine-Marie d'Hozier de Sérigny, etc., etc.
« Vu les lettres patentes en forme de charte données parle roi, etc.;
« Nous, en vertu de la clause énoncée dans lesdites lettres qui permet audit sieur Durand et à ses enfants, postérité et descendants de porter des armoiries timbrées, telles qu'elles seront réglées par nous comme juge d'armes de la noblesse de France, etc., etc., avons réglé pour ses armoiries : un écu de sinople à un navire équipé et habillé d'argent, surmonté de deux étoiles d'or. Ledit écu timbré d'un casque de profil orné de ses lambrequins d'or, de sinople et d'argent. Devise : Fertpatriœ facilem annonam, et afin que le présent, etc., etc., d'Hozier de Sérignv, signé avec cachet et armes auxquelles est inscrit : Habet sua sidera tellus. Par Monsieur le juge d'armes de la noblesse de France, Duplessis, signé. »
Extrait du registre des délibérations du Conseil municipal de la ville
de Montpellier.
Séance du 6 septembre 1849 : présidence de M. Parmentier, maire.
Présents : MM. Lenthcric, deMassilian,Estor, Poujol, Anduze, Parmentier, Dupin , Maxime , Duffours , Grégoire , Auzillion , Rey, Kuhnholtz , Lafosse , Brousse, Blavy, Péridier, Dessalles, Grenier, de Vichet, Chrestien, Keittinger
M. Lafosse, au nom d'une commission spéciale, lit le rapport suivant sur les noms à donner à certaines rues.
« Messieurs,
v La rue dite Durand commence à la place de la Croix de Fer, et finit a la rue du chemin de fer de Cette. Votre commission a pensé que ce nom devrait être conservé : il rappelle de beaux et de douloureux souvenirs ; il a toujours été justement honoré, et ceux qui en ont hérité sont encore au milieu de nous l'objet de l'estime et de la considération publique.
«Le nom de Durand sera conservé à la rue parallèle à la rue Saint-Roch. C'était à l'entrée de cette rue que se trouvait la maison où naquit le maire de ce nom, qui périt victime de la Terreur, et objet des regrets les plus légitimes et les plus universels. »
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs, en citant en entier le passage que M. le rapporteur a consacré à cet homme de bien, à cet excellent citoyen :
« Jean-Jacques-Louis Durand, qui fut maire de Montpellier, était né dans cette ville en 1760. Raymond Durand, son père, était connu par sa bienfaisante libéralité, plus encore que par une immense fortune, honorablement acquise dans le commerce. Aussi, voyons-nous encore aujourd'hui, dans unt de nos hôpitaux, son portrait avec cette inscription : // soutint cet établissement dans les moments les plus difficiles. Dans une année de disette, ses vaisseaux ramenèrent l'abondance au milieu de nos populations. Loin de profiter de la détresse générale, les grains qu'il faisait importer étaient ven-
dus à un prix inférieur à leur valeur réelle. Ce noble désintéressement fut recompensé par des lettres de noblesse.
« Louis Durand, son fils, avait suivi la carrière de la magistrature. Laborieux et pénétré de ses devoirs, il se faisait remarquer, bien jeune encore, à la cour des aides qui le comptait parmi ses présidents. Avec la fortune de son père, il avait aussi recueilli ses habitudes charitables. Pendant le rigoureux hiver de 89, la population pauvre se trouvant sans ouvrage, Louis Durand at exécuter à ses frais un travail important d'assainissement dans lu quartier de la Saunerie.
« La Révolution française était alors dans ses premières phases; Louis Durand salue avec joie l'ère nouvelle qui semblait se lever pour le bonheur de l'humanité. Le souvenir de son père, la bienfaisance dont il faisait preuve lui-même, l'affabilité de ses manières, tout le désignait aux suffrages de ses concitoyens. Sa nomination aux fonctions de Maire fut plutôt une acclamation que le résultat d'un vote.
« On sait le noble usage que Louis Durand fit du pouvoir et de l'ascendant que lui donnait une immense popularité. Nous ne déroulerons pas cet enchaînement de circonstances fatales, dont le dénouement fut une sanglante catastrophe. Chez Louis Durand se trouva it une de ces âmes viriles qui ne laissent aucun accès à la crainte. Dans un de ses écrits il avait osé appeler le pouvoir de la Convention : la pire des tyrannies, la tyrannie du crime,
« 11 avait dit au peuple qu'il devait secouer une intolérable oppression.
o Bientôt la ville de Montpellier apprend que son maire est mande à la barre de la Convention. A cette nouvelle, la population se lève tout entière. Les autorités chargées d'exécuter le décret s'y refusent. La garde nationale veille jour et nuit autour du maire pour le protéger.
a Mais la Convention puisait une force irrésistible dans l'audacieuse énergie de ses résolutions, autant que dans l'irritation que produisaient les manœuvres de l'étranger. Louis Durand reconnaît la profondeur de l'abime creusé sous ses pas. 11 frémit, surtout, des malheurs qui tomberaient sur la ville si elle résistait plus longtemps au décret rendu contre lui. C'est alors qu'il prend une de ces résolutions qui rappellent les plus beaux traits des âges antiques, celle de dévouer sa tète en appelant sur elle toutes les vengeances, toutes les expiations. Des lors, il apaisa les résistances et régla luimême son arrestation. En vain on le supplie de fuir, il refuse tout moyen de salut. Le tribunal révolutionnaire le vit bientôt, et bientôt après la place de
la Révolution ! Le 23 nivôse an II de la République ( 12 janvier 1794 )
fut la date funèbre où le maire de Montpellier, âgé de trente-quatre ans, l>érit victime de son noble courage.
« La veuve de Louis Durand vivait encore, il va peu d'années. Le peuple de Montpellier avait spontanément décerné à ses vertus et à son malheur un 'témoignage touchant de sympathique vénération.Le pauvre et l'artisan nel'ap* pelaient jamaisque la mairesse. Ainsi, après cinquante ans écoulés, ces tristes honneurs décernés jadis à Louis Durand, ces honneurs que la hache révolu-
tionnaire avait brisés, le peuple de Montpellier semblait les relever pour les placer sur la tète d'une femme qui portait le nom d'un magistrat qu'il avait élu : noble protestation où se révèle l'àmc de ce peuple et dont aucune de nos paroles, aucun de nos actes officiels ne saurait égaler l'éloquente simplicité.
«Louis Durand a été le seul maire nommé directement par le suffrage uni» versel du peuple de Montpellier ; nous sommes les élus de ce même peuple. Aussi, conservons-nous religieusement les souvenirs qui se rattachent a la fin tragique de ce digne magistrat. Que ces souvenirs soient présents à notre pensée pour nous guider dans la voie du devoir et s'il le fallait dans celle du dévouement et du sacrifice. •
La proposition contenue dans le rapport de M. LesçeUière^Lafosse fut mise aux voix et adoptée à l'unanimité.