‹ Armorial du BibliophileChapitre 81 sur 97 · M. DC. XLVIII · texte numérisé non relu

M. DC. XLVIII

Les vœux de Mazarin sont accom plisl

Calme et souriant, il se contemple lui-même dans sa propre œuvre, et avec le poëte il peut dire :

Exegi monimentum!

Va-t-il enfin jouir du fruit de sa longue et imperturbable persistance dans la poursuite de son idée? Hélas !

Il y a loin de la coupe aux lèpres !

L'année même de l'instauration de sa bibliothèque après le traité de West-

(1) Franklin, Hist. delà bibL Ma^arine.

(a) On est prié de ne pas chercher l'expli*

ation des mots : Castrorvm nuifrt. L'auteur,

Naudé, avoue ingénument lui-même qu'il

n'a pas su ce qu'il voulait dire. Mascurat,

phalie, qui selon les politiques place la France à la tête de l'Europe, une opposition se manifeste subitement contre

lui.

Partie des rangs de la bourgeoisie, de cette bougeoisie toujours la même, c'est-à-dire quinteuse, remuante, bavarde, sans idées, sans grandeur, lâche au moment du danger, féroce à l'heure du triomphe, cette opposition, sourde et latente d'abord, éclate bientôt comme un coup de tonnerre. Le peuple, comme d'habitude, avait eu à supporter tout le poids de ces guerres dynastiques qui depuis tant d'années couvraient l'Europe de sang et de larmes ; la misère était grande de toute part, A tort ou à raison on rendit le ministre responsable de tous les maux qui accablaient alors la population laborieuse. Le 22 septembre 1648, un président au Parlement de Paris, du nom de Blancmesnil, s'écrie que les troubles viennent d'un seul homme et il cite le cardinal. Ce fut le feu mis aux poudres. La lutte s'engage aussitôt, ardente, implacable. La presse lance neuf cents pamphlets contre Mazarin en moins de six mois; et le Parlement déclare hautement « que le cardinal est notoirement l'auteur de tous les désordres de l'Estat et du mal présent... perturbateur du repos public, ennemy du roy et de son Estât... » Ses biens sont confisqués, sa tête est mise à prix. Un arrêt du Parlement en date du 29 décembre 1649 ordonna que sa bibliothèque et ses meubles seraient immédiatement saisis et vendus, et que, sur la somme qui en proviendrait, cent cinquante mille liv. seroient données « à celuy ou ceux qui représenteraient le cardinal, à Iustice mort ou vif ».

Quoiqu'elles fussent un peu , et

beaucoup, la propriété de tout le monde, ce dût être, néanmoins, — au point de vue des lettres seulement, bien entendu, — un spectacle navrant que de voir toutes ces richesses, qui avaient coûté des sommes immenses et des recherches inouïes, jetées au vent de nos discordes civiles.

Naudé, le seul à plaindre en cette circonstance, cherche à deffendre «sa fille bien-aimée (1) ». Avec une certaine grandeur, il tente, mais en vain, de s'opposer à la vente d'une bibliothèque a la plus belle, dit-il, qui ait jamais existé au monde , et dont la ruine sera bien plus soigneusement marquée dans toutes les histoires et calendriers, que n'a jamais été la prise et le sac de Constantinople (2)... »

Mazarin, lui, moins désintéressé et surtout moins digne, essaye d'attendrir ses ennemis par cette plainte.

« Ievoy, écrit-il de Pont-sur- Yonne, le 11 janvier i652, la précipitation avec laquelle on vouloit faire vendre ma bibliothèque, et on me mande que Son Altesse royale insistait pour que cela se fît en détail, plus tôt pour me faire injure que pour en retirer de l'argent. Il sera beau de voir dans l'histoire que, le cardinal Mazarin ayant pris tant de soins pendant trente ans pour enrichir des plus beaux et des plus rares liures du monde une bibliothèque qu'il vouloit donner au public, le Parlement de Paris ait ordonné par vn arrest qu'elle seroit vendue, et que les deniers qui en proviendraient seroient employés pour faire assassiner le cardinal. »

On passa outre : le Parlement était pressé d'anéantir le cardinal. La vente

(1) Naddb, Aduis à Nosseig. du Parlement.

(2) Ibid.

ARXORIAL OU BIBLIOPHILE.

se fit sans ordre, sans choix, sans catalogue et à vil prix.

Mais enfin cette librairie N'est plus qu'une pillerie ; Tel vient offrir deux quarts d'écus Oe ce qui vaut deux cens écus ; Tel autre emporte sous sa robe Cinq ou six auteurs qu'il dérobe, Sans crainte d'archers, ni prévosts Et pour tout dire, en peu de mots, Recors, sergents et commissaires En sont les bibliothécaires,

lisait-on dans la Mu\e historique du 14 janvier i652.

A ce sujet, Guy-Patin écrit à Falconnet son ami : a On vend toujours ici la bibliothèque du rouge tyran; seize mille volumes en sont déjà sortis, il n'en reste plus que vingt-quatre mille. Tout Paris y va comme à la procession ; j'ai si peu de loisirs que je n'y puis aller, joint que le bibliothécaire qui l'avait dressée, qui est Naudé, mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher que je ne puis voir cette dissolution et destruction. »

Le bon Gilbert Gaulmin (1) veut à son tour émettre sa protestation, et en dépit d'Horace et de Virgile il lâche alors ces vers :

Juliades toto libros dum colligit orbe;

Et vocat Aonias ad sua tecta deas :

Tecta, deas, libros, infami curia lege

Vendidit, in medio : prostituitque foro. Hoc sceleris pretium,saevi commercia pacti ,

Diratque promisses auctio monstrat opes.

[senatus, Nec mirere ne fas, Emptus probat empta

Vendidit hic libros, venderc jura solet.

Protestations isolées et qui ne trouvaient aucun écho dans la partie saine de la population, où la Cour et le Parlement étaient également détestés.

(0 Gilbert Gaulmin, l'un des plus savants et des plus laborieux critiques de son époque. Né à Moulins en i585, mort à Paris le 8 dé. cembre 166 5.

La vente eut un grand retentissement. Des potentats s'y firent représenter pour recueillir quelques débris de ces inestimables trésors.

La reine Christine de Suède, elle, voulait acquérir la collection tout entière. Elle n'eut que quelques imprimés, mais en revanche tous les manuscrits lui furent adjugés.

La colère du Parlement s'arrêta cependant devant le Recueil des pièces manuscrites in-folio, maroquin rouge, connu sous le nom de Recueil de Loménie (1). Il fut ordonné par une clause expresse que ces manuscrits ne seraient point vendus, mais réintégrés en la Bibliothèque du Roi pour y être gardés comme papiers d'Etat.

Deux ans plus tard, la reine de Suède restitua à la Bibliothèque du Roi les manuscrits qu'elle avait achetés. Quant aux imprimés, on avait pu concevoir quelque doute au sujet de leur retour. Un passage du rapport de M. Geoffroy sur les archives du Danemark doit à cet égard faire disparaître toute incertitude, et il est plus que probable que les livres de Mazarin qui firent le voyage de Stockholm sont en ce moment à la bibliothèque Mazarine (2).

Quelques amateurs de haute volée furent moins scrupuleux.

La bibliothèque de Mazarin renfermait un grand nombre de volumes factices contenant en pièces originales toutes les affaires de France de 1602 à

Cestsur ces pièces même que Vittorio Si ri, historiographe du roi, com-

(1) Notice sur les Mss. Brienne. Bull, du Biblioph., 10* s., t. IV, p. 108.

(a) Sbryois, Notes sur Ta bibl. Maiarine, dans la Correspondance littéraire^ 5« année, p. 27a.

puisa son Mercure ou histoire du temps depuis 1 635 (i).

L'envoyé de Brandebourg fit acheter pour son compte tous ces volumes, et en 1740 on les voit figurer dans la bibliothèque du roi de Prusse.

M. Rod. Reuss, de Strasbourg, dit qu'il existe dans la bibliothèque de Wolfenbttttel (Brunswick) deux cent trente-neuf volumes in-folio catalogués sous le titre de Manuscrits de Ma%arin.

Fuchs, dans son livre sur la Bataille de Noerdlingen, infère que ces volumes ont été copiés à Paris en 1 652 par les soins de Wickfort, résident de l'électeur de Brandebourg.

Cette contradiction n'est qu'apparente et vient de ce qu'on ne s'entend pas sur la nature des copies et des acquisitions.

En effet, comme nous l'avons dit à l'article Loménie, Wickfort fit faire une copie du Recueil Loménie- Brienne, et c'est cette copie dont parle Rod. Reuss.

Mais rien n'empêcha Wickfort d'acheter d'autres manuscrits, et, selon nous, ce sont probablement ceux qui se trouvaient en 1 740 et qui se trouvent peut-être encore aujourd'hui dans la bibliothèque du roi de Prusse.

Du reste, la date de i652 que M. Reuss indique d'après Fusch est précisément celle de la vente de la bibliothèque de Mazarin. « Les diplomates n'ont jamais passé d'ailleurs pour révéler les origines véritables de leurs transactions (2). »

Vixitl La bibliothèque de Mazarin

(1) Auuurc ds la FfXELifcu, la Rynuulle des bibliotières.

(a) Ibtd.

a vécu ; chacun s'en est disputé un lambeau, et chacun se glorifie de posséder quelque objet ayant appartenu au a rouge tyran ».

Nous sommes loin de nous extasier devant la politique de ce ministre italien, à la fois soldat, prêtre et marchand. « Otcz la Fronde, l'agitation des parlements, la lutte des princes, la minorité d'un roi enfant, la régence d'une femme faible'et sensuelle, qu'est-ce que le génie de Mazarin ?

L'adresse d'un usurier, laservilitéd'un valet, la duplicité d'un jésuite de bas étage (1). »

Mais il faut bien le reconnaître, dans ses agissements contre le ministre, le Parlement ne montra ni idée ni principe. Seul, un étroit motif d'ambition personnelle et d'amour-propre froissé l'avait jeté dans le parti des mécontents, comme on appelait alors les ennemis du cardinal.

Aussi, l'ivresse du triomphe passée, ce parlement si arrogant et qui paraissait si sûr de lui-même est embarrassé de sa propre victoire. Le vide creusé entre lui et la puissance abattue l'épouvante : il n'ose ni reeuler ni marcher en avant.

D'un autre côté, le peuple dont il s'était servi demandait avec insistance les réformes qu'on lui avait promises.

Pris, pour ainsi dire, entre le peuple et la cour, le Parlement, que vat-il faire ? Ce qu'il va faire 1 Rentrer bien vite sous le joug dont il vient de se débarrasser, sauf plus tard à le secouer encore pour y revenir de nouveau.

En effet, le Parlement, frappé d'impuissance, capitule; frondeurs et frondés se réconcilient et s' embrassent t en

(i) Lettres d'Akest*

versant des larmes », puis Jacques Bonhomme paye 1

La Fronde vaincue, M azarin rentre :

c'était le 3 février i653. Sa première pensée, revenant aux affaires, fut de reconstituer sa bibliothèque. Naudé était mort sur ces entrefaites. La Potterie, qui avait travaillé sous lui, le remplaça comme bibliothécaire. Mazarin le chargea de rétablir ses collections.

Les ennemis du cardinal, ces bourgeois, ces ex-frondeurs, les mêmes qui six mois auparavant demandaient avec tant de violence sa tête et confisquaient ses biens, < s etouffoient à qui se jetteroit à ses pieds le premier ». Tout ce ramas impur de plats courtisans, qu'au lendemain de tout changement politique, ardents et prompts à la curée, Ton voit toujours se prosterner devant le pouvoir naissant, s'empressa, moins dans un esprit d'équité qu'en vue de flagorner le maître, de lui renvoyer ce qu'ils avaient acquis à sa vente ! Les meubles, les objes d'art et les livres rentrèrent en partie.

Ce qui revint par cette voie forma la base delà seconde bibliothèque. A cela Mazarin joignit les volumes (i) de son ancien serviteur Naudé, au nombre de plus de huit mille, et qu'il acheta pour la somme de dix mille liv., environ cinquante mille francs de notre monnaie actuelle. Avec d'autres achats, cette bibliothèque s'augmenta peu à peu, et, en 1660, elle avait acquis toute la splendeur que Ton remarquait dans la première, dispersée sept années avant.

(1) Parmi ces volumes figuraient tous les ouvrages de médecine que Naudé s'était fait adjuger au prix de 3, 5 00 liv.

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