ESSAI D’EVALUATION DES ELEMENTS DU COMPLEXE
Il serait du plus haut intérêt de pouvoir chiffrer, même de manière approchée, les proportions des différentes composantes raciales du peuplement de l’Armorique, sinon pour chaque époque préhistorique ou protohistorique, tout au moins pour l’ensemble de la série connue. Que ce soit au point ile vue archéologique ou au point de vue ethnique, on aurait ainsi une idée de la part des influences des diverses autres régions d'Europe.
Malheureusement, c'est à peu près impossible, pour de nombreuses raisons. Les marges de variation de chacun des caractères théoriquement spécifiques des types européens se recouvrent largement, quand elles ne se recouvrent pas presque totalement. De sorte qu’il n’est guère possible de faire appel, au point de vue proportions, à un seul caractère à la fois. On ne peut partager aisément et équitablement l’aire délimitée par une courbe de fréquence bimodale ou polymodale, Même dans le cas le plus favorable. l'indice céphalique, où la brachycéphalie pourrait être admise comme caractérisant la race alpine, il n’empêche que toute la partie d’indice élevé des types dolichocéphales vient mordre jusque goes le domaine brachycéphale.
Hg EUR
Par ailleurs, comme nous l'avons vu, la disjonction mendélienne des caractères rend rarissimes les individus que l’on pourrait considérer de « race pure », en se limitant à quelques caractères (ce qui. est d’ailleurs tout à fait artificiel et illégitime). La seule appréciation ayant une valeur scientifique serait de considérer non pas les individus, mais le stock total de gènes en circulation parmi l’ensemble des individus, sil était connaissable, et d'établir la propor-tion de ces gènes attribuables à chaque type anthropologique. Ox nous ne connaissons, et combien mal, que les phénotypes.
En bref, nous sommes dans l’impossibilité d'élaborer un juge. ment correct. Tout au plus, peut-on se risquer d'émettre une appréciation personnelle, basée sur une sorte d'intégration des impressions. Ainsi il nous semble raisonnable de penser que dans la série préhistorique qui nous est conservée, nous avons à l’origine une composante archéomorphe de l’ordre de 50 %, un apport atlantoméditerranéen voisin de 40 % et une infiltration alpine de 10 °;,. Si nous avions connu l’intérieur de l’Armorique ancienne, cette. dernière composante serait à élever sensiblement.
Les corrélations entre caractères
Nous n'avons pas envisagé la question des corrélations entre caractères, au moment de distinguer les différents types raciolo- “iques que l’on pouvait reconnaître.
En effet, il est très difficile de tirer des conclusions nettes d’un aussi petite série à ce point de vue: du fait de l’état de conservation des squelettes, il y en à très peu pour lesquels on connaisse à la fois tous les principaux caractères. Si on se limite, par exemple. à six caractères, indice céphalique, indices faciaux total et supérieur, indice nasal, indice orbitaire, taille, on n’a que 19 sujets pour lesquels on possède ces renseignements, qui se répartissent dans 17 combinaisons de classes. Autrement dit, il n’y à pas grand chose à tirer de combinaisons sextuples (ou plus généralement multiples) de ce genre, qui réunissait pourtant les indices les plus intéressants pour différencier ies types rACIAUX.
C’est pourquoi, pour distinguer ceux-ci, il nous à fallu employer un processus beaucoup plus subjectif, Sr nthétisant toutes les potentialités suggérées par l’ensemble de la morphologie et de la bio. imétrie.
Nous pouvons cependant chercher une justification « posteriori des types distingués, dans l’étude des combinaisons des six caractères énumérés plus haut, considérés simplement deux par deux. fi ne faut pas toutefois perdre de vus qu’étant donné le petit nombre de cas considérés, le hasard peut introduire des distributions para
sites.
NY MECS Indice céphalique et taille
Pour 59 associations, on à la répartition suivante :
TAILLES ” Petites Sous-Moy. Sur-Moy. Grandes 22 dolichocéphales ... 3 8 5 6 28 mésocéphales ..... PES L 6 4.
9 brachycéphales .... 3 3 3
Il convient de retrancher des dolichocéphales un groupe de T hyperdolichocéphales pour lesquels il semble exister une corrélation très nette avec la grande taille: 1 sous-moyen, 2 sur-moyens et 4 grands; pour les dolichocéphales proprement dits restant, la moitié sont sous-moyens. Cela semblerait montrer que dolichocé phales légers et mésocéphales forment un groupe assez homogène de taille plutôt faible, s’opposant à des hyperdolichocéphales de stature nettement forte. Quant aux brachycéphales, leur répartition uniforme est intéressante, par l’absence de petits et la présence de grands. Ce ne peut être un effet du hasard, en n’oubliant pas toutefois que l’un de ces grands-est le Dinarique de Toul-Bras.
Indice céphalique et indice facial total
Pour 37 associations :
Leptoprosopes Mésoprosopes Euryprosopes
11 dolichocéphales .. 5 3 18 mésocéphales .... jh + 13 8 brachycéphales ... 2 6
Ici les corrélations sont très évidentes : les dolichocéphales sont ieptoprosopes, il n’y en à pas de dysharmoniques, tandis qu’au contraire mésocéphales et brachycéphales sont euryprosopes. IL ne conviendrait cependant pas de croire que méso- et brachycéphales sont pour autant de la même série.
Indice céphalique et indice facial supérieur
Pour 55 groupes:
Leptènes Mésènes Euryènes
19 dolichocéphales .. ( 12 1 25 mésocéphales .... 5 11 9 11 brachycéphales ..’ 8 3
La corrélation précédente est ici estompée, car l’indice facial supérieur ne correspond pas bien à l’indice total. Notons que les S brachycéphales mésènes sont d’indice inférieur à 85, tandis que les 3 euryènes sont hyperbrachycéphales.
DReÿT 2TeE Indice céphalique et indice nasal
Pour 60 associations :
Leptorhiniens Mésorhiniens Platyrhiniens
21 dolichocéphales .. 9 S 4 26 mésocéphales .... 14 8 4 13 brachycéphales ... S D
La leptorhinie prédomine partout sans distinction.
Indice céphalique et indice orbitaire
Pour 59 associations :
Hypsiconches Mésoconches Chamaeconches
23 dolichocéphales .. 6 10 ve 25 mésocéphales 12 L 2 11 brachycéphales .. 3 6 2
. … L’élévation est surtout sensible chez les mésocéphales, ce qui est difiicile à interpréter.
Indices faciaux total et supérieur
Pour 35 combinaisons :
Leptènes Mésènes Euryènes S leptoprosopes .... D 3 9 mésoprosopes 2 : US 12 | 6
18 euryprosopes
Cette comparaison n’est intéressante que pour montrer la non
concordance des nomenclatures des deux indices. Non concordance qui n’atteint heureusement pas le paradoxe.
Indice facial total et indice nasal
Pour 35 combinaisons :
Leptorhiniens Mésorhiniens Platyrhiniens
S leptoprosopes 1 2
$ mésoprosopes
19 euryprosopes
Où Ot KW DUC Qt
Aucune corrélation ne transperce.
Indice facial total et indice orbitaire
Pour 34 groupes :
Hypsiconches Mésoconches Chamaeconches
8 leptoprosopes 2 "4 2 T mésoprosopes L 4 2 9 8 1
18 euryprosopes
Pas de conclusions évidentes, si ce n’est que les faces larges et basses ont plutôt les orbites élevées.
Indice facial supérieur et indice nasal
Pour 55 groupes Leptorhiniens Mésorhiniens Platyrhiniens
H11leptènes te amsn fi 3 | 32 MÉSÈNES 2. te 15% 16 5 LITOUEVORESME CESR D 3 3
La répartition est très différente de celle avec l’indice facial total. Les leptènes ont nettement tendance à présenter un nez étroit et allongé.
Indice facial supérieur et indice orbitaire
Pour 52 sujets:
Hypsiconches Mésoconches Chamaeconches
LEPICDEENES LE ER AE ql T DSFIMÉSÈNES MALE S 42 ; ñ 13-eéuryénes UE 6 5 2
Pas plus de conclusions possibles qu'avec l'indice total.
Il n’y à pas lieu d'envisager les autres associations de deux caractères, car on ne les à que pour des nombres beaucoup trop réduits de sujets.
Essayons d'interpréter les conclusions les plus nettes de ces tableaux de contingence. Les grands hyperdolichocéphales sont-ils Jro-Magnoïdes ou Atlanto-Méditerranéens ? L'étude des cas individuels montre que ce sont des hommes énéolithiques ou du début de l’Age du Bronze, tenant tantôt de l’un, tantôt de l’autre. C’est un fait bien connu d'anthropologie générale que ces deux caractères vont volontiers de pair, de sorte que l’on peut se demander si nous n'avons pas là le résultat l’une sorte de convergence. La somatologie nous mettra les choses au point.
Le fait que les méso-dolichocéphales aient de préférence une taille sous-moyenne pourrait soit être interprété comme indice de Méditerranéens du type ibéro-insulaire, soit de descendants du type de Téviec. Or presque tous les dolichocéphales (et pas seulement les grands hyperdolichotéphales, dont l'indice facial total n’est connu que dans un cas) sont leptoprosopes, tandis que les mésocéphales sont plutôt euryprosopes, ce qui sugeère une dichotomie entre les deux possibilités envisagées. IL conviendrait de faire de plus, parmi les mésocéphales euryprosopes, la part de l’influence des brachycéphales euryprosopes également.
‘Au total, l’étude des associations de caractères deux par deux pose donc plus de problèmes qu’elle n’en résoud. Nous pouvons en tirer un argument négatif: elle n’a pas montré de faits qui soient en opposition avec les répartitions raciales envisagées plus haut.
INTERPRETATION DES VARIATIONS DU PEUPLEMENT EN FONCTION DES SUCCESSIONS DE CULTURES
De l’histoire ethnique ancienne de l’Armorique, nous pouvons conclure le résumé schématique et plausible suivant, accompagné de commentaires qu’appelle l’étude des faits de civilisation :
1). — Un léger fond de peuplement ancien, formé de types archéomorphes, les uns dérivant des hommes de Chancelade (via Téviec), les autres des hommes de Cro-Magnon (au sens large, v compris Combe-Capelle, etc...). C’est à peine si l’on soupçonne quelques descendants directs des hommes de Téviec, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas contribué à former une part de la population ultérieure, en se fondant dans la masse des nouveaux arrivés, qui en étaient d’ailleurs très voisins.
De même, nous ne connaissons pas les aspects physiques des habitants du Néolithique inférieur, de faciès campignien, attestés à l'Est de l’Armorique et.dans le Val de Loire. Venus certainement du Bassin de Paris, ils sont aussi très mal connus dans leur région d’origine.
2). —— A la fin du Néolithique supérieur, et lors du développement de la civilisation mégalithique, nous avons un peuplement dense, essentiellement formé de Cro-magnoïdes, encadrés par une plus faible série d’Atlanto-méditerranéens venus d’Ibérie. Une partie des Cro-magnoïdes peut également être immigrée.
La présence d’Atlanto-méditerränéens caractérisés, et de beaucoup d'influence méditerranoïde sur lé reste, corrohore les affinités méridionales de la civilisation des dolméns à galerie. Ces immigrants sont nécessairement venus du Midi, la première escale importante étant l'Ibérie, qui a servi de relai entre l’Orient méditerranéen et les civilisations atlantiques. La voie maritime paraît la plus impor
ps
tante. Mais ces Atlanto-méditerranéens sont-ils des visiteurs passagers, commerçants ou autres, peut-être établis en comptoirs, ou bien y a-t-il eu un véritable peuplement, une colonisation complète. venus de lointaines régions ? Les secteurs de l’Armorique riches en dolmens à galerie, avec mobilier caractéristique, de Carnac et de Penmarc’h (il faut ensuite ajouter les Iles Anglo-Normandes), font un peu penser à des comptoirs, des sortes de têtes de pont, l’arrièrepays étant laissé aux autochtones. Dans cette hypothèse, les Atlantoméditerranéens n’auraient que relativement peu contribué au peuplement direct de l’Armorique. Cependant l’anthropologie comparée des régions occidentales des Iles Britanniques (pays très similaires à l’Armorique, à tous points de vue), montre tant autrefois qu’actuellement une forte composante méditerranéenne et atlanto-méditerranéenne.
Quant aux types archaïsants, du moins la portion qui immigra lors du peuplement dense au Mégalithique, il est difficile de leur donner une origine unique. Une partie a pu venir du Bassin de Paris et autres régions continentales, où l’on retrouve leurs frères plus ou moins semblables, avec la civilisation de l’allée couverte. Une autre partie à pu venir par yoie de mer avec les Atlanto-méditerranéens puisque l’on retrouve également quelques Archéomorphes en Ibérie et dans les Iles Britanniques. Il est probable que toutes ces origines sont également vraies, sans qu’on puisse évaluer les proportions. En tout cas, il faut retenir que les Archéomorphes sont des autochtones, à l’échelle de l’Europe occidentale, tandis que les Atlanto-méditerranéens, par le relais de l’Ibérie, venaient de beaucoup plus loin.
Les relations avec la péninsule ibérique, et de là avec le monde méditerranéen, ont été actives au plein Age du Bronze, comme le montrent les perles égyptiennes en pâte de verre, et surtout la répartition d’ensemble des dépôts de bronze en Gaule. Ceux-ci sont presque uniquement sur les côtes occidentales, et tout particulièrement en Armorique. Il n’y a sans doute pas eu de grands mouvements de population, le peuplement des territoires vides étant déjà effectué. On peut cependant noter des échanges actifs avec l’Irlande : les auteurs britanniques estiment aussi que quelques tribus armoricaines, ou plutôt des chefs, seraient passés dans le Wessex.
3). — De très rares visiteurs alpins, provenant de l’intérieur de la Gaule, et passant sans doute par le Bassin de Paris, font leur apparition de temps en temps sur la côte méridionale de l’Armorique, pendant le Mégalithique et l’Age du Bronze. Ils étaient sans doute proportionnellement plus nombreux dans l’arrière-pays, sans vraisemblablement être très fréquents. Ils ont pu accompagner les introducteurs des allées couvertes, puis un peu plus tard les colporteurs de certains objets d’affinités nordiques (haches perforées, vases à goulot, etc..….), un peu plus tard encore les porteurs d’objets de bronze originaires du Centre de l’Europe (épingles à béquille, etc...).
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4). — Vers la fin de l’Agé du Bronze, et.au début du Fer, les Alpins doivent commencer à aïffluer aux marches de la presqu'île bretonne. Peut-être commencent-ils à s’y infiltrer. IL était classique de dire que l’Armorique à vécu repliée sur elle-même, à la fin du Bronze et aux Commencements du Fer, Il y aurait lieu de faire quelques correctifs, au point de vue typologie industrielle, à cette affirmation ; en particulier il est certain qu’il y avait des échanges importants avec les Iles Britanniques. D’autre part, il y a des objets où les spécialistes décèlent des influences fort variées, par exemple thraco-cimmériennes dans le dépôt de bronze de l’île Guénoc, en Landéda, selon P.-F. Jacobsthal. Pour le reste, il ne semble pas en effet que l’Armorique ait pu recevoir d’apports ethniques très importants, car ils. auraient été accompagnés de révolutions typologiques plus nettes. Les habitants se sont lentement assimilés les différents apports antérieurs, et ont évolué à leur manière.
5). — Avec la période gauloise, la pression des Alpins sur les marches orientales de l’Armorique devint telle, qu’ils envahirent suffisamment abondamment pour apparaître sur les côtes, où ils se juxtaposaient aux autochtones. Dans l’intérieur, ils ont dû tendre à former la quasi totalité de la population, assimilant rapidement les rares occupants, mais il est difficile de dater cet événement.
I1 y à certainement eu beaucoup de remue-ménage, correspondant à de nombreux faits de civilisation nouveaux. La juxtaposition de peuplades techniquement riches et d’autres pauvres, la répartition dissymétrique des éléments typologiques (en particulier des stèles funéraires dites incorrectement « lec’hs »), accentue l’impression d’infiltrations irrégulières, en marquetterie, laissant subsister des noyaux de population identiques à eux-mêmes, et ceux-ci en grande abondance.
D'autre part, il est certain que sont partis d’Armorique des gaulois en direction de la Bretagne insulaire, et ceci à plusieurs reprises, selon les préhistoriens anglais. Des courants contraires ne sont évidemment pas exclus. Les relations archéologiques entre les deux rives de la Manche sont assez étroites pendant l’époque de La Tène.
6). — Il est difficile d'apprécier les effets directs de la période offensive de la conquête romaine. A en croire J. César, il aurait quasi exterminé la riche peuplade des Vénètes. Selon les auteurs anglais, une partie de cette peuplade aurait pu s'échapper, et s’établir dans le Sud-Ouest de la Bretagne insulaire. J. César étant quelque peu vantard, il ne faut pas prendre ses prétentions à la lettre, d'autant plus qu’il ne semble pas que la région vannetaise ait été inhabitée aux premiers siècles de notre ère, ni qu’elle ait reçu une population nouvelle.
D'une manière plus générale, l’occupation romaine en Armorique a été peu dense, et limitée à quelques postes militaires, quelques villes et quelques villas. On connaît de rares restes squelet-
LG
tiques provenant des. villes, mais ils n’ont pas de caractères difrérents de ceux de l’époque gauloise. Il est donc difficile de dire si ce sont des « occupants », des « bourgeois métis », ou des bourveois autochtones, Il faut noter cependant que les Romains proprement dits (et les romanisés) pratiquaient plutôt l’incinération aux premiers siècles.
D'ailleurs, d'époque romaine souvent assez basse, on trouve beaucoup d’habitats de tradition archéologique principalement gauloise, sauf quelques éléments, sans doute achetés dans la ville voisine, ou ramenés par ceux qui seraient allés servir quelque temps dans les armées romaines. I1 semble que le fond de la population armoricaine n’ait pas été romanisé au point des autres peuples de la Gaule. C’est un peu cela qui à fait croire à beaucoup d’archéologues et d’historiens que l’Armorique était devenue, vers la fin du monde romain, un désert pauvre, alors qu’en fait elle devait être proportionnellement aussi peuplée que sous l’indépendance gauloise, sinon plus. Seuls les habitants des villes étaient bien évolués, les campagnards continuant des pratiques archaïsantes, selon des conditions immuables.
Et tel est le pays où vont immigrer à leur tour les Bretons fuyant la Bretagne insulaire, aux débuts du Haut Moyen Age.
DeuxIÈME SECTION