‹ Armoricains et Bretons, étude anthropologiqueChapitre 32 sur 67 · LORIE É ARS · texte numérisé non relu

LORIE É ARS

il ya \ d’ailleurs très peu de types nordiques. Il n’est donc pas étonnant que ces termes aient donné lieu, de la part de personnes non prévenues, à une infinité de contre-sens.

P. Broca trouva dans le D' Guibert, de Saint- Brieuc, un disciple et un agent: Guibert se mit à faire des mensurations d'indice céphalique, etc. au conseil de révision des Côtes-du-Nord, et à préciser ainsi la répartition des types définis par son initiateur. Mais Guibert attribuait une valeur à ce qui n’en avait pas: il estimait que la ligne de démarcation entre les langues bretonne et fran- Gaise avait une valeur ethnique, alors que ce trait linguistique se déplace au cours des siècles. En plus des types précédemment détinis, il distingue deux intermédiaires, issus du mélange des premiers. Par ailleurs, Guibert rassembla des crânes provenant des ossuaires de son département, les envoya à P. Broca, qui en fit une étude détaillée, et qui, par comparaison avec les Auvergnats, basa dessus la définition précise des caractères craniologiques de sa race « celtique ».

P. Topinard succéda au maître de l’anthropologie française. En dehors des grandes enquêtes sur la coloration des yeux et des cheveux des Français (et qui par conséquent touchait la Bretagne), il inspira quelques travailleurs, tel H. Le Carguet à Audierne, ou A. Chassagne qui étudia la taille du Finistère. P. Topinard vint en Bretagne au moins deux fois, mais ne fit pas de mensurations, se contentant d’observations, qu’il à spirituellement décrites. IL est regrettable qu’on n’ait pas ses fiches, qui lui permettaient de distinguer plusieurs types en Bretagne, — un type méditerranéen répandu sur les côtes, — un type spécial rare, brachycéphale accusé, — un élément nordichoïde assez abondant, — et surtout un type métis des deux derniers, modérément brachycéphale, formant la masse de la population. On voit qu’il suivait les idées classiques, avec l’addition d’une composante méridionale.

Vers la même époque, R. Collignon commença la série de ses srandes enquêtes aux conseils de révision, par le département des Côtes-du-Nord. IL dut choisir ce secteur parce qu’il avait fait l’objet des études craniométriques de P. Broca et somatologiques de Guibert: Il s'agissait donc d’un département privilégié, car pour les autres parties de la Bretagne, cet auteur se contenta de mesurer quelques dizaines de soldats, rencontrés au hasard des garnisons. Son étude des Côtes-du-Nord est un travail remarquable et fondamental, que l’on ne saurait résumer en quelques lignes. Notons simplement que R. Collignon fut amené à distinguer,.en plus des brachycéphales « celtiques » (dont il faisait remonter la venue à une époque très reculée, au Néolithique même, croit-il) et des envahisseurs « kymris », quelques Cro-magnoïdes survivants des plus anciennes populations du pays (qu’il faut sans doute comprendre comme paléolithiques). Il croit pouvoir en outre remarquer, parmi les blonds, une composante gauloise, et parmi les brachycéphales foncés, un apport romain.

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Depuis cette époque, il ne fut pas mené en Bretagne d’enquête digne de mention (les « anthroposociologues », G. Vacher de Lapouge en Haute-Bretagne, son élève Muffang à Saint-Brieuc, firent quelques séries de mensurations, à consulter avec méfiance, au début de ce siècle). Les travaux synthétiques ou compilatoires des auteurs des dernières années du XIX° ou du début du XX° siècles, redéfinissant les races européennes ou précisant leur systématique, se contentèrent d'utiliser les documents antérieurs (130-153). À

Pour la majorité des anthropologistes, la Bretagne était donc essentiellement peuplée d’Alpins (pour employer la terminologie adoptée au début de ce siècle), arrivés anciennement (après peut-être quelques restes de populations antérieures, localisés çà et là), puis refoulés vers les régions accidentées de l’intérieur et de l'Est par les envahisseurs bretons du Haut Moyen Age. Le plus souvent, on considérait ceux-ci comme presque exclusivement nordiques, et parfois comme uniquement localisés dans les cantons littoraux de la Manche.

Notons cependant que quelques auteurs ont fait remarquer autrefois qu’étant donné la rareté actuelle des individus présentant des caractères nordiques, il fallait admettre que l’immigration bretonne avait été numériquement assez faible. Cette opinion fut vigoureusement combattue par l'historien J. Loth en 1883. Un peu plus tard, G. Vacher de Lapouge (149) exprima à nouveau l’idée de la faiblesse de l’apport breton.

Beaucoup plus récemment, dans un manuel très documenté sur les races de l’Europe, l’auteur américain C.-S. Coon (loc. cit.) remarque qu’en dehors de leur langue, lies envahisseurs corniques donnèrent peu aux habitants de la Bretagne, anthropologiquement parlant. Cette opinion paraît partagée par le Gallois E.-G. Bowen (in litteris).

2) Les travaux des historiens et des linguistes

Dans sa célèbre thèse de 1883, J. Loth, cherchant à bien démontrer la réalité de l’émigration des Bretons insulaires et leur immigration violente en Armorique, s’est incidemment occupé à réfuter le point de vue des anthropologistes de son temps qui minimisaient l'apport, point de vue qui avait été suivi par le géographe E. Reclus. « On peut mettre les anthropologistes au défi de prouver que le type grand et blond était celui des Bretons insulaires, et de déterminer, par conséquent, dans quelle proportion il à pu modifier un type qui n’est guère mieux connu: celui des habitants de la péninsule à cette époque », dit J. Loth. Plus tard, dans sa carrière, cet auteur, qui semble avoir conservé une haine particulièrement tenace envers l’anthropologie et les anthropologistes, dut être agité par le même problème, puisqu'il fit faire dans toutes les écoles des deux sexes de Bretagne une vaste enquête sur la couleur des yeux et des cheveux, portant sur plus de 100.000 sujets. Malheureusement, nous

ne connaissons cette enquête que par une note infrapaginale, et les résultats n’ont jamais été publiés. De toutes manières, On sait que la couleur des cheveux des enfants n’a pas grands rapports avec celle des adultes.

Les vues de J. Loth sur l’émieration bretonne ont été adoptées par l’ensemble des historiens et des linguistes. En général les historiens paraissent réticents à admettre tout amoindrissement de l'apport d’Outre-Manche, et invoquent le fait de la langue. Il faut cependant remarquer que les langues sont, comme les religions, des faits de civilisation, non directement liés aux caractéristiques physiques des individus. Un seul exemple: si le gaulois s’est éteint si vite en Gaule, ce n’est pas parce que les envahisseurs ou les occupants à parler latin étaient en majorité, loin de là, mais pour des raisons d'opportunité, de mode ou de conversion de la part des autochtones. Le bas-latin déformé par les « gosiers » gaulois est devenu le français, en diverses étapes ; tout comme le celtique insulaire, à travers les lèvres armoricaines, s’est transformé et diversifié jusqu'aux dialectes bretons de nos jours.

Or, précisément, les travaux linguistique récents de l’abbé F. Falc’hun tendent à démontrer que les échanges linguistiques en Basse-Bretagne, si haut que l’on puisse remonter, ont été canalisés par l’infrastructure du réseau des voies romaines, et qu’une partie du vocabulaire breton actuel, sans compter les noms de lieux, a été emprunté au bas-latin d’Armorique. Ce dernier point ne saurait s’expliquer si les nouveaux venus n’avaient trouvé dev ant eux une population assez nombreuse. \

3) Origine exacte des immigrants bretons

Si l'ampleur peut en être discutée, du moins la réalité de l’immigration bretonne ne fait aucun doute. L'étude anthropologique des Iles Britanniques à montré que les divers pays celtiques actuels de langues différentes, plus ou moins différenciées en dialectes, ont des compositions très variables. IL est du plus haut intérêt, avant d'entreprendre une comparaison raciologique, entre Bretons et frères d’au delà de la mer, de savoir si l’origine précise des différents eroupes d’émigrants peut être déterminée à l’aide de la linguistique et de la toponymie.

Synthétisant les recherches antérieures, J. Loth a montré que les Dumnonii, venant du Pevon et du Cornwall, ont envahi le littoral nord de la péninsule armoricaine depuis le Couesnon jusqu’à la rade de Brest. Les Cornovii, partis de l’extrémité occidentale du Cornwall, mais en réalité venus peu avant du Nord-Ouest de l’Angleterre sous l’effet d’une première poussée saxonne, se seraient emparés du territoire situé entre la rade de Brest ét l’ Ellé (la Cor-nouaille actuelle). On ne sait d’où viennent les Bretons du Bro- Waroc’h (dont le pays est ainsi appelé du nom de leur plus glorieux chef au VI® siècle), établis dans le Vannetais et le pays de Gué-

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rande, mais, selon J. Loth, quelques indications linguistiques et toponymiques se prêtent assez bien à une liaison avec le Pays de Galles. Ce point ne semble. cependant pas concorder avec les vues d’autres philologues.

Quant aux « Saints Bretons », qui sont arrivés en même temps, mais indépendamment des chefs guerriers et de la masse de la population, leur origine serait beaucoup plus diverse et s’étendrait à tous les pays celtiques, comme l’a confirmé R, Largillière.

Ici encore, les conclusions de J. Loth forment l’essentiel des vues des historiens. Cependant quelques linguistes ont cru voir des affinités entre le dialecte domnonéen du Trégor avec le gallois.

Les travaux de dialectologie de l’abbé F. Falc’hun l’ont conduit par contre aux conclusions suivantes : autour de Carhaïx, centre du réseau de voies romaines de l’Armorique occidentale, s’est formé un dialecte breton intermédiaire entre l’ancien breton de la côte Sud, qui se parlait de l’Odet aux rives de la Vilaine, et l’ancien breton du Nord-Ouest, qui se parlait de l’Odet à la Rance. L'ancien dialecte du Nord est aujourd’hui représenté par le Léonnais, et l’ancien dialecte du Sud par le Vannetais. Le domaine de l’ancien breton du Nord est caractérisé par la grande fréquence des noms de paroisses en Plou-, de fondation bretonne, et la rareté des noms en -ac, hérités des anciens fundi gallo-romains. Le domaine de l’ancien breton du Sud est caractérisé par une bien moindre densité de paroisses en Plou-, et l’abondance des noms en -ac. Ce qui semble avoir donné sa physionomie particulière au Vannetais, ce sont surtout des habitudes articulaires (accentuation, palatalisation, etc...) qui lui sont communes avec les dialectes français de Haute-Bretagne et de l’Ouest de la France, et qu’on peut croire héritées des anciens Armoricains. Le phonétisme actuel du breton de Vannes, comme Ja toponymie, conduit à penser qu’en cette région l’élément ethnique pré-breton est aujourd’hui encore représenté dans une proportion bien plus forte que dans le reste de la Basse-Bretagne.

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