M.DCC.XIX
Dans ce livre consciencieusement écrit , et ■qui dénote chez son auteur une étude approfondie des diverses circonstances de la vie ti' Arnaud, Joseph de Haitze fait connaître, avec précision, le lieu de naissance du savant chinoiste :
0 Arnaud de Villeneuve, dit-il, était natif » du lieu, d'où il avait pris le surnom qu'il » portait, à la manière des savants du moyen » temps. C'est un village dans la Provence » orientale, et au diocèse de Vence, égale- » ment fameux pour avoir donné son nom, V non seulement à ce grand homme, mais y> encore à une des plus illustres maisons de >) celte province, ou, si l'on veut, pour l'avoir » reçu de cette famille. »
L'auteur rappelle ensuite, pour les combattre, les prétentions élévées par les Espagnols et les Languedociens sur la nationalité •d'Arnaud, il s'exprime ainsi :
« Comme les choses excellentes ne peuvent
» être possédées sans contestation, on ne pas
» manqué d'envier aux Provençaux l'hon-
» neur d'avoir Arnaud de Villeneuve pour
)) compatriote. Les Catalans el les Languedo-
» ciens le leur ont disputé. — Ici il me suf-
» fira de faire parler un étranger en notre
)) faveur, qui est Symphorien Chmnpier, qui
» vers le commencement du seizième siècle, a
» donné un abrégé de sa vie, que nous avons
» a la tête de ses œuvres. Arnaldus naiione-
» Gallvs. A Gallia enim Narbonensi, qiiam
» Provinciam nostri appelant, genus utrinque
» diicit.
» Mais qui peut mieux sçavoir de quel païs
» était Arnaud, qu'Arnaud lui-même. Il se
» dit né sujet de Robert roi de Naples et
» comte de Provence. C'est dans la dédica-
» toire, qu'il fait à ce prince de son livre de
j) conservation de la jeunesse, en ces termes :
» Qui ex innalœ fideUtatis devotione, pro sainte
» veslra semper oro. La question sur cette nais-
j> sance n'étant qu'entre les Catalans, les Lan-
» guedociens et les Provençaux, et Arnaud se
» disant sujet de Robert, il est sans contesta-
j> lion qu'il était Provençal , puisque la Cata-
» logne et le Languedoc n'ont jamais appar-
» tenu a ce prince. C'est pourquoi Villani,
» contenoporain d'Arnaud, en son neuvième
» livre de l'histoire universelle, chapitre trois,
» l'appelle Provençal : Et saint Antonin, ar-
» chevêque de Florence, qui a vécu dans le
j> siècle qui a suivi immédiatement celui
î d'Arnaud, au titre vi-igt-uniéme, chapitre
» second, paragraphe huitième de son his-
» toire , le reconnét aussi pour natif de Pro-
î vence. Tiraqueau, en son traité de la no-
» blesse, chapitre trente-un, est de même
» sentiment.
» Cette opinion, ajoute de Haitze, qui a
J> toujours été la mieux reçue, a donné lieu à
» un savant du dernier siècle, qui est Laraothe
» Levayer, d'avancer que notre Arnaud était
» la tige de l'illustre maison de Villeneuve de
y> Provence, et que les grands biens de cette
» famille étaient les fruits des remèdes chy-
» miques, dont il se servait fort heureuse-
» ment. Cela a été dit dans un traité de la
» connaissance des sciences destiné , pour » Monseigneur le Dauphin, et sur l'article de » la chymie, page 306.
« Que ne disait-il, cet auteur moderne, que » ces grands biens étaient le produit de ia » confection de la pierre philosophale faite » par Arnaud? La chose aurait ei: plus de » vraisemblance ; et ç'aurait été là un be » exemple pour encourager les poursuites de » la fabrique de cette bénite pierre ; ou du » moins une consolation pour ceux qui l'ont » manquée, en leur faisant voir par cett » spécieuse allégation, que d'autres l'avaient » attrapée.
)> Je n'aurai pas grand peine à faire voir » l'erreur de cet écrivain, touchant l'exlract» tien de la maison Je Villeneuve. L'histoire » de Provence nous fait remarquer des sei- » gneurs de Villeneuve , deux siècles au- » de-ssus de celui d'Arnaud le philosophe. » Mais sans remonter si haut , le fameux s Romée de Villeneuve , seigneur de Vil- » leneuve et de Vence, ce tant renommé mi- » nistre du dernier Déranger, comte de Pro-
» vence, qui régnait avant le milieu du trei- » zième siècle, est une preuve incontestable » que les grands biens de cette maison ne » viennent pas de cet illustre médecin, qui, » au contraire, n'en laissa point. En un mot, » pour achever de découvrir plénement la » source des grands biens de la maison de » Villeneuve, ajoutons qu'elle procède des in- 7) féodalions des terres des Arcs , de Trans, » de la Molhe, d'Esclans et de Vei.ce, faites » en mil deux cent un et mille deux cent » trente, par les comtes Ildefons II et Ray- » mond Béranger III, en faveur de Géraud et » de Romée de Villeneuve, outre le ministère » confié à celui-ci. C'est là la pierre philoso- D phaie qui a enrichi cette maison, et qui, » certénement, en enrichirait d'autres comme » celle-là, si elles pouvaient mériter pareilles » faveurs. »
Bien que cette digression, sur la fortune des Villeneuve, soit un peu longue, nous n'avons pas cru devoir l'ometli e. Tout ce qui se rattache à l'histoire des anciennes familles,nesaurail manquer d'intérêt et doit être, à notre avis, recueilli
avec soin ; or, il n'en existe pas de plus illustre , dans notre département, que celle des Villeneuve. Nous y trouvons d'ailleurs une preuve nouvelle qu'Arnaud était Provençal, et de plus qu'il était né à Villeneuve de Vence. En effet, si M. Lamolhe-Levayer (1) n'avait su, d'une manière certaine, qu'il était natif de ce village plutôt que des quatre autres du même nom, (2) il n'aurait jamais songé à confondre la famille de ce médecin avec celle des marquis de Villeneuve de Vence.
Arnaud de Villeneuve 'naquit donc à Villeneuve près Vence. — Quant à l'époque de la naissance elle n'est pas exactement connue, quelques biographes la mettent en 1238 et
(1) Lamotlie-Levayer, écrivain et philosophe, né à Paris en 1588— mort en 1672. Il fut reçu à l'académie en 1639, devint, en 1649, précepteur du duc d'Orléans, frère de Louis XIV et fut chargé, en 1651, de termiuer l'éducation du Roi lui-même.
(2) Il existe en Provence cinq villages de ce nom : 1° Villeneuve, faubourg d'Avignon ; 2° Villeneuve, à trois lieues de Forcalquier ; 3° Villeneuve Coutelas près de Tavernes ; 4° Villeneuve les Arles ; 5° enfin, Villeneuve-Loubet, près Vence .
d'autres en 1240. D'après de Hailze elle doit être placée un peu avant le milieu du treizième sièce.
On n'a pas non plus de renseignements précis sur sa famille ; on sait seulement qu'elle était peu fortunée, puis qu' il nous apprend, lui-même, dans la préface de son traité de Vinis , que la pauvreté fut la compagne de ses jeunes années.
Mais s'il fut privé des faveurs de la fortune, il trouvaune large compensation dans la puissance de ses facultés intellectuelles. Doué d'une aptitude remarquable pour les sciences naturelles , il sentit que là était pour lui le chemin de la fortune et peut-être aussi celui de la célébrité. Cette pensée stimulant son goût naturel pour l'étude , il s'y livra avec une grande ardeur qui fut bientôt couronnée de succès.
En effet, dès l'âge de dix-huit ans, il avait terminé ses humanités et acquis suffisamment de connaissances spéciales pour exercer la médecine empirique à Villeneuve et dans les villages environnants.
Il vécut ainsi pendant deux ans ; mais, avide de science et comprenant qu'il avait encore beaucoup à apprendre, il abandonna la clientèle assez nombreuse qu'il s'était faite, malgré son jeune âge, pour aller étudier la physique et la philosophie à Aix. Cette ancienne capitale delà Provence possédait, depuis plus d'un siècle, une académie de littérature trèsrenommée. On citait parmi les savants illustres qu'elle avait déjà fournis à cet te époque :1e célèbre jurisconsulte Guillaume Durand ; Jean de Malha, fondateur de l'ordre de la Trinité et Raymond de Penafort , général des Dominicains.
Après avoir fait de brillantes études dans celte académie, il partit pour Paris, ce centre de lumières où les intelligences d'élite commençaient à se donner rendez-vous. Il y demeura dix ans, s'instruisant dans la société de savants qu'il étonnait souvent par la pénétration de son esprit etpar ses profondes connaissances en alchimie.
Cependant la médecine , à laquelle il avait toujours demandé des moyensd'existence, n'é-
tait pas négligée par lui. Il quitta Paris pour aller recevoir à Montpellier des leçons des illustres professeurs qui dirigeaient la faculté de cette ville. Son aptitude était si grande qu'en peu d'années il fut en état de professer luimême et de professer avec distinction.
« L'époque la plus glorieuse de notre école de médecine du moyen âge, — dit M. Germain , dans son histoire de la commune de Montpellier , — est , on ne saurait le méconnaître, celle où professait Arnaud de Villeneuve , le premier de nos médecins, peut-être , qui n'ait pas copié servilement les Arabes et les Grecs ; le premier chirurgien chrétien vraiment original, Arnaud de Villeneuve dont Raymond Lulle a dit : Merito fons scientiœ vocari débet, quia in omnibus scientiis proe cœteris ho7ninibus floruit (1). »
(1) Voici le sens affaibli par la traduction de cet éloge que l'on trouve, sous diverses formes, dans tous Jes anciens ouvrages où il est question d'Arnaud :
C'est avec raison qu'on doit l'appeler source de la science , parce que dans toute les sciences , il a été supérieur à tous les hommes.
Bayle dit également dans l'encyclopédie de médecine, page 131, qu'Arnaud de Villeneuve fut le premier médecin de Montpellier qui sûl s'affranchir de la routine et n'être pas, dans ses' ouvrages, un compilateur servile des Arabes et des Grecs du Bas-Empire.
Arnaud fit en un mot école, et diverses cures heureuses étant venues donner raison à son système , il ne tarda pas à être réputé le plus habile médecin d'Europe.
Ces succès auraient dû retenir Arnaud à Montpellier ; mais il n'était pas dans ses habitudes de demeurer là où il n'avait plus rien à apprendre. Il abandonna la brillante situation qu'il s'était faite dans cette ville (l), pour
fl) On montrait autrefois, k Montpellier, au bout ■ de la rue du Cannau , vis-k-vis de l'ancien couvent des Capucins, une maison que l'on prétendait avoir été habitée par Arnaud de Villeneuve. Sur cette maison se voyaient deux bas-reliefs, dont l'un représentait un lion rugissant , et l'autre un dragon se mordant la queue , emblème du grand œuvre. Ces bas-reliefs ont disparu avec la maison elle-même en 1755.— (Hist, de la Commune de Montpellier, par A". Germain.
aller en Espagne compléter ses éludes auprès des philosophes arabes, qui passaient pour les plus grands naturalistes de son époque.
Il apprit promptement la langue arabe, et; laissa bientôt derrière lui les plus célM)res médecins d'Espagne, qui le reconnurent pour leur maître. Il professait, en effet, l'alchimie'' et la médecine à Ba.rcelonne, en 1281, lorsque sa réputation, qui commençait à s'étendre au loin, le fit appeler auprès* de don Pedre III, roi d'Aragon, qui était dangereusement malade.
Arnaud se rendit à Yillefranche , en Cata^' logne, où don Pedre se trouvait, en ce moment; il mit en œuvre toutes les ressources de la science, employant des remèdes inconnus jusqu'alors. Mais ce fut en vain ; il pvait été appelé trop tard; il ne put que soulager les souffrances de l'auguste moribond, qui succomba peu de temps après.
Cette catastrophe à laquelle on s'attendait du reste, ne porta pas atteinte à la réputation d'Arnaud. Ce fut, au contraire, pour lui
une occasion de faire apprécier ses profondes connaissances, qui lui permirent non-seulement de rendre moins douloureuse l'agonie du prince, mais encore de prolonger sa vie de quelques jours au-delà du terme fixé par les autres médecins.
Il ressentit néanmoins un \if chagrin de cet insuccès; les offres les plus brillantes ne purent le décider à demeurer, en ce moment, à la cour d'Espagne, Il était d'ailleurs attendu en Italie, où il avait à conférer avec divers philosophes pythagoriciens qui s'y trouvaient réunis.
C'est pendant ce voyage en Italie, qu'il se livra avec le plus d'ardeur aux expériences alchimiques (1), On dit qu'il se fit admirer à
(1) Il n'est peut-être pas inutile d'établir ici la différenee qui existe entre la chimie et l'alchimie : le mot alchimie -vient de al particule arabe qui indique la supériorité , l'excellence, et de chimia chimie : comme si l'on disait la chimie par excellence. Pendant longtemps les mots chimie et alchimie ont été regardés comme synonymes; mais ensuite le dernier nom a été réservé à Tart mystérieux
Rome et qu'il y fit publiquement la transmutation d'une certaine quantité de mercure en or. Plusieurs prélats et quelques savants en rendirent témoignage ; a mais tout ce qu'on peut conclure de pareils contes (dit l'auteur de l'Histoire critique de la philosophie, qui rapporte ce fait), c'est que le plus souvent ni l'artiste, ni les spectateurs ne savaient de quoi il s'agissait. »
Ce jugement est peut-être rigoureux dans le cas actuel; mais il est très-vrai que les plus savants d'entre les alchimistes , n'atteignirent jamais le but chimérique qu'ils se proposaient. Aussi, pour n'avoir pas à avouer leurs déceptions entouraient-ils leurs expériences de pratiques mystérieuses, ayant tou-
des chimistesdu vii'au xvi" siècle, qui n'étaient occupés qu'à chercher les moyens de faire de Tor et de découvrir un remède universel — Harris l'a définie • Ars sine arte, cujus principium est mentire, médium laborare, et finis mendicare. — L'alchimie a été aussi nommée science ou philosophie hermétique, de Hermès ou Mercure, qu'on disait en être l'inventeur.
jours le plus grand soin de rendre leurs démonslralions inintelligibles.
Voici, en effet, comment Arnaud de Villeneuve s'exprime dans un paragraphe sur la préparation du grand œuvre (1) :
« Sache, mon fds, que dans ce chapitre je vais l'apprendre la préparation de la pierre philosophale.
» Comme le monde a été perdu par la femme, il faut aussi qu'il soit rétabli par elle. Par cette raison prends la mère, place-la avec ses huit fils dans son lit; surveille-la; qu'elle fasse une stricte pénitence, jusqu'à ce qu'elle soit lavée de tous ses péchés. Alors elle mettra au monde un fils qui péchera. Des signes ont apparu dans le soleil et dans la lune : saisis ce fils et châtie-le, afin que l'orgueil ne le perde pas. Cela fait, replace-le en son lit, et lorsque tu
(1) Soit la pierre philosophale. Les alchimistes attribuaient à cette pierre trois propriétés essentielles : changer les métaux vils en argent ou en or, — guérir les maladies, ~ prolonger la vie humaine au-delk de ses bornes naturelles.
lui verras reprendre ses sens , lu le saisiras de nouveau pour le donner à crucifier aux juifs. Le soleil étant ainsi crucifié , on ne verra point la lune, le rideau du temple se déchirera et il y aura un grand Irerablemenl de terre. Alors, il est temps d'employer un grand feu, et l'on verra s'élever un esprit sur lequel tout le monde s'est trompé. y>
Cette lumineuse explication est adressée par Arnaud à un de ses élèves. iMais il paraît apprécier lui-même cet étrange exposé à sa véritable valeur, car il fait répondre à son élève : i( Maître, je ne comprends pas! » Sur quoi le maître promet d'être plus clair une autre fois.
Plus heureux que cet élève et grâce aux lumières d'un savant chimiste de nos amis (1), nous avons pu pénétrer le sens allégorique des paroles mystérieuses d'Arnaud de Villeneuve.
(1) M. Tamburin, ancien professeur de chimie k l'école normale du Var.
Voici la Iraduclion de cellle merveilleuse recette pour fabriquer de l'or :
Prends la mère, place-la avec seshuit fils dans son lit :
Prends la mère, c'est-à-dire prends le mercure. — Les alchimistes nommaient ainsi le mercure qu'ils considéraient comme la mère des métaux (mater metallorim) , à cause de son emploi danstouies les opérations de l'alxhimie philosophique. Il était pour eux la Imère [matrix] , c'est à-dire , le minerai in- ^ idispensable pour opérer le prodige de la transmutation des métaux, <( Ces imposteurs, dit » Saw, (leçons de chimie, page 116, édit. » 1750,) font dissoudre directement de l'or » dans le mercure, et font croire ainsi aux » spéculateurs crédules , qu'ils n'emploient » que les métaux les plus vils pour cette su- » blime opération. »
Voilà pourquoi, sans doule, celui qui révélait le secret était maudit ; car, en faisant connaître le mot de l'énigme , il dévoilait le mystificateur.
Donc, Prends la mère, prends le mercure;
Place-la dans son Ut, c'est-à-dire dans son creuset (1), — avec ses huit fils :
Venws (le cuivre) ; Saturne (le plomb) ; Le Bélier (l'antimoine) ; Mars (le fer) -, Le Diable des métaux (l'étain) ; Le volatil pur (sel ammoniac) ; Le manganèse] (raagnesi) et le sel marin (sel de cuisine).
Surveille-la ; qu'elle fasse stricte pénitence, jusqu'à ce qu'elle soit lavée de tous ses péchés :
Ne perds pas de vue ton creuset, jusqu'à ce que la fusion soit complète.
Alors elle mettra au monde un fils qui péchera :
La masse prendra, vers les parties supérieures, une couleur jaune prononcée, mélange d'oxyde plombique (massicol) et de jaune de plomb (chlorure d'oxyde plombique.)
Voilà ce fils qui péchera : — (or supposé, à purifier.)
(1) Le creuset était désigné sous plusieurs dénominations , par les anciens alchimistes. — Ils l'appelait tantôt lit, tantôt œuf philosophique.
Des signes ont apparu dans le soleil et dans la lime :
L'or élail désigné par les alchimistes sous la dénomination de soleil et l'argent sous celui de la lune; en eiïel, il s'est montré dans l'opération la couleur de l'or, et l'antimoine en fusion a le reflet et la fulguration de l'argent.
Saisis le fils et châtie-le, afin que l'orgueil ne le perde pas :
Retire le fils (l'or) du creusel, il ne s'agit pas de s'enorgueillir de ces apparences de l'or, car il pourrait disparaître par une fausse manière d'opérer; relire cette gangue, il faut la battre, la boccarder.
Cela fait replace-le dans son lit :
Dans son creuset.
Et lorsque tu lui verras reprendre ses sens .
Qu'il sera de nouveau en fusion.
Tu le saisiras de nouveau pour le donner à crucifier aux juifs :
Tu le traiteras par le nître et le charbon (flux noir.)
Le soleil étant ainsi crucifié, (réduïl) on ne verra plus la lune, le rideau du temple se dé~
cUrera et il y aura grand tremblement de terre :
Il y aura une vive déflagration , un grand sursaut se fera sentir dans le creuset et le Rideau du temple, la croûte métallique (le caput mortuum) qui recouvrira la masse du creuset sera déchiré, renversé , projeté au dehors.
Alors il est temps d'employer grand feu et ^on verra s'élever un esprit — sur lequel tout le monde s'est trompé.
C'est-à-dire que l'étain et le plomb s'enflammeront comme de la tourbe (I), et l'antimoine se volatisera avec une lumière blanche et scintillante.
C'est cet esprit qui retenait le soleil (l'or), dont ce dernier se trouve dégagé et forme dès lors, au fond du creuset, un culot métaUique d'or pur.
Tout le monde s est trompé — dit l'alchimiste Arnaud , — ce qui signifie sans doute : Tout le monde est trompé.
(1) Girardin, Traité de Chimie, page 52.
Le passage suivant de la Tourbe des Philosophes n'a rien à envier à celui que nous venons de ciler.
« Je vous commande, fils de doctrine, congêlez l'argent vif :
» De plusieurs choses faites, 2. 3 et 3, 1,
1 avec 3 c'est 4, 3, 2 et 1. De 4 à 3 il y a 1; de 3 à 4 il y a 1, donc 1 et 1, 3 et 4 ; de 3 à 1, il y a2, de 2 à 3, il y al, de 3 à 2, 1, 1, 1,
2 et 3. Et 1, 2, de 2 et 1, 1 de 1 à 2, >l donc 1. Je vous ai tout dit (1). »
Voilà la manière de congeler l'argent vif. Rien n'est plus simple.
Une partie des anciens traités alchimiques sont écrits de ce style.
Pour adopter ce langage obscur et inaccessible les alchimistes avaient un excellent motif : Ils n'avaient rien à dire sur l'art de faire de l'or; tous leurs efforts pour y parvenir étant demeurés inutiles — Il est à croire d'ail-
(1) Ces curieux documents sont extraits de l'excellent ouvrage de M. Louis Figuier, intitulé : l'^ichimie et les alchimistes — Paris, 1856.
leurs que celui qui aurait possédé ce secret merveilleux, eut jugé bon de le garder pour lui, et d'après cela se fut dispensé d'écrire une ligne. — Mais c'était là le seul motif que les alchimistes n'invoquaient pas pour justifier les mystères de leur langage. Ils en avaient mille autres à alléguer. — C'était, par exemple, la crainte de produire dans la société une perturbation trop vive; il ne fallait pas, comme le ditSalmon « profaner et rendre publique » une chose si précieuse, qui, si elle était t) connue, causerait un désordre et un boulec versement prodigieux dans la société hu- » maine. »— Il y avait aussi un motif religieux qu'il est bon de signaler, car il caractérise bien l'esprit des idées alchimiques. Tous le^ adeptes reconnaissaient que la préparation de la pierre philosophale est une œuvre qui dépasse la portée de l'intelligence humaine. Dieu seul peut la révéler aux hommes, et il ne s'en ouvre qu'à ses élus. Un philosophe qui a reçu celte communication d'en haut ne doit l'accorder à son tour qu'aux êtres vertueux, aux esprits que la grâce a touchés ; il lui est com-
mandé de la refuser aux méchants et au vulgaire.
La comparaison, ou plutôt l'idenlification de l'œuvre hermétique avec les mystères de la religion chrétienne, se rencontre à chaque pas dans les écrits mystiques des alchimistes. Nous n'en citerons qu'un exemple, extrait dune allégorie de la Sainte- Trinité et de la pierre philosophale , dans laquelle Arnaud de Villeneuve s'exprime ainsi :
<( Cher amateur chrétien de l'art béni, oh ! que la Sainte-Trinité a créé la pierre philosophale d'une manière brillante et merveilleuse ! Car le père Dieu est un esprit , ei il apparaît cependant sous la forme d'un homnne, comme il est dit dans la Genèse ; de même nous devons regarder le mercure des philophes comme un corps esprit. De Dieu le père est né Jésus-Christ son fds , qui est à la fois homme et Dieu et sans péché. Il n'a pas eu besoin de mourir, mais il est mort volontairement, et il est ressuscité pour faire vivre éternellement avec lui ses frères et sœurs sans péché.—Ainsi l'or est sans tache, fixe, glorieux
et pouvant subir toutes les épreuves, mais il meurt à cause de ses frères et sœurs imparfaits et malades ; mais bientôt, ressuscitant glorieux, il les délivre et les teint pour la vie éternelle ; il les rend parfaits en l'étal d'or pur. »
Celte tendance si marquée à rattacher aux mystères de la religion les pratiques de l'archimie,était laconsôquencedela préoccupation continuelle, qui distinguait les adeptes, d'implorer le secours divin pour le succès de leur œuvre, déplacer leurs travaux sous la protection des autorités sacrées , et de considérer le succès définitif, objet de tant de vœux et de tant d'espérances, comme le produit d'une révélation divine.
« Il ne nous reste plus, dit l'arabe Géber, qu'à louer et à bénir en cet endroit le trèshaut et très-glorieux Dieu, créateur de toutes les natures, de ce qu'il a daigné nous révéler les médecines que nous avons vues et connues par expérience; car c'est par sa Sainte inspiration que nous nous sommes appliqué à les rechercher, avec bien delà peine...»
Mais ces hommages adressés à l'auloi'ité divine sont beaucoup plus fréquents chez les auteurs chrétiens que chez les Arabes. On ne peut ouvrir un écrit de Basile Valentin, de Raymond LuUe, d'Albert-le-Grand , d'Arnaud de Villeneuve et de tous les autres alchimistes du moyen âge, sans rencontrer une de ces pieuses invocations. Dans son Miroir d'Alchimie, Arnaud de Villeneuve remercie Dieu du secours qu'il lui a prêlé dans ses recherches, il reconnaît qu'il lui doit tout, et qu'à lui seul doivent revenir la louange et la gloire,
« Sachez donc, mon cher fils, nous dit-il, que cette science n'est autre chose que la parfaite inspiration de Dieu. »
D nous dit encore dans sa Nouvelle Lumière:
« Père et révérend Seigneur , quoique je sois ignorant des sciences libérales, parce que je ne suis pas assidu à l'étude, ni de profession de cléricature, Dieu a pourtant voulu, comme il inspire à qui il lui plaît, me révéler l'excellent secret des philosophes, quoique je ne le méritasse pas. »
Ainsi , en adoptant leur style énigmatique ,
les adeptes ne faisaient qu'obéir à la volonté divine.
« Cache ce livre dans ton sein, dit Arnaud de Villeneuve, et ne le mets point entre les mains des impies, car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut pas jeter celle perle aux pourceaux, car c'est un don de Dieu, d
Dans d'autres circonstances , l'alchimiste allait jusqu'à menacer les indiscrets de la colère de Dieu :
« Celui qui révèle ce secret est maudit et meurt d'apoplexie. »
Tous les adeptes de la science hermétique employaient les mêmes formules :
« Je te jure sur mon âme, s'écrie Raymond Lulle, disciple d'Arnaud, que, si tu dévoiles ceci, lu seras damné. Tout vient de Dieu et doit y retourner ; tu conserveras donc pour lui seul un secret qui n'appartient qu'à lui. Si tu faisais connaître par quelques paroles légères ce qui a exigé de si longues années de soins, tu serais damné sans rémission au ju-
gemenl dernier, pour celle offense à la majesté divine (4). »
La crainle des peines temporelles ou spiriluelies n'esl poinl la seule qui paraisse avoir dicté la réserve extrême des écrivains hermétiques. En effet les auteurs grecs et arabes sont tout aussi discrets que les Occidentaux. Celle réserve est même quelquefois poussée à un point extrême. Rhasès (2) commence ainsi la description d'un procédé très simple pour faire de Feau-de-vie :
i> Prends de quelque Chose d'inconnu la quantité que lu voudras : Recipe aliquid ignotum, quantum volueris. »
Pseudo-Démocrile donne le procédé suivant pour solidifier le mercure :
» Prends du mercure et solidifie-le avec de
(1) L'Alchimie et les Alchimistes , par Louis Figuier.
(2J Rliasès ou Rasis — fameux médecin arabe du X" siècle — connu aussi sous le nom d'Albubecar. C'était, le Galien des Arabes — il avait en outre une grande connaissance de l'astronomie et de l'alchimie.
— sala magnésie, ou avec du soufre, ou avec de l'écume d'argent, ou avec de la chaux, ou avec de l'alun, ou avec ce que tu voudras. »
Il n'est pas rare de trouver dans les ouvrages des alchimistes la recette ci-après :
« Prends »
On ne saurait être plus discret.
Ils étaient quelquefois moins obscurs ; mais, dans ce cas, les adeptes qui essayaient d'employer leurs recettes étaient loin d'obtenir les résultats promis. Ainsi, Arnaud de Villeneuve, dans son Rosaire pkilosopUque , donne la recette suivante pour la préparation de la pierre philosophale :
« Prends trois parties de limaille d'argent pur : triture-les avec une partie de mercure jusqu'à ce qu'il en résulte une matière pâteuse, fais digérer avec un mélange de vinaigre et de sel, et sublime le tout. »
Or cette préparation ne pouvait donner que du sublimé, c'est-à-dire du bichlorure de mercure.
Il paraît, cependant, que notre alchimiste possédait d'autres receltes plus efficaces; car
les anciens écrivains, qui onl enregistré avec soin tous les faits que l'on considère comme de véritables transmutations, sont d'accord pour attribuer des projections couronnées de succès à Arnaud de Villeneuve.
Ces auteurs ne donnent cependant aucun détail sur les transmutations qu'il opéra; mais on peut s'en former une idée exacte, par ce que l'on sait des projections exécutées par les alchin^iisles d'une époque plus rapprochée. Voici, entr'autres un fait de transmutation métallique attribué à Séthon , et dont on trouve la description dans un ouvrage publié en 1610 par le docteur Diénheim , sous le titre : Deminerali inedicina argentorati.
« En 1602, écrit ce docteur, lorsqu'au milieu de l'été je revenais de Rome en Allemagne, je me trouvai à côté d'un homme singulièrement spirituel, petit de taille, mais assez gros, d'un visage coloré, d'un tempérament sanguin, portant une barbe brune, taillée à la mode française. Il était vêtu d'un habit de satin noir et avait pour toute suite un seul domestique, que l'on pouvait distinguer
entre tous, par ses clie\eux rouges eîsa barbe de même couleur. Cet homme s'appelait Alexander Selhonius. Il était natif de Molia, dans une île de l'Océan. A Zurich, où le prêtre Tghlin lui donna une lettre pour le docteur Zwinger, nous louâmes un bateau et nous nous rendîmes par eau à Bâle. Quand nous fûmes arrivés dans cette ville, mon compagnon me dit : « Vous vous rappelez que, dans tout le » voyage et sur le bateau, vous avez attaqué » l'alchimie et les alchimistes. Vous vous sou- » venez aussi que je vous ai promis de vous » répondre, non par des démonstrations, mais » bien par une action philosophique. J'atj) tends encore quelqu'un que je veux con- » vaincre en même temps que vous, afin que » les adversaires de l'alchimie cessent leurs D doutes sur cet art. »
» On fut alors chercher le personnage en question , que je connaissais seulement de vue et qui ne demeurait pas loin de notre hôtel. J'appris plus tard que c'était le docteur Jacob Zwinger, dont la famille compte tant de naturalistes célèbres. Nous nous ren-
dîmes tous les trois chez un ouvrier des mines d'or, avec plusieurs plaques de plomb que Zwinger avait emportées de la maison, un creuset que nous prîmes chez un orfèvre, et du soufre ordinaire que nous achetâmes en chemin. Sethon ne toucha à rien. Il fit faire du feu, ordonna de mettre du plomb et le soufre dans le creuset, de placer le couvercle et d'agiter la masse avec des baguettes. Pendant ce temps il causait avec nous. Au bout d'un quart d'heure , il nous dit : — « Jetez ce petit papier dans le plomb fondu, j mais bien au milieu, et lâchez que rien ne » tombe dans le feu!... » Dans ce papier était une poudre assez lourde, d'une couleur qui paraissait jaune-citron; du reste, il fallait avoir de bons yeux pour la distinguer. Quoique aussi incrédules que saint Thomas lui-même, nous fîmes tout ce qui nous était commandé. Après que la masse eût été chauffée environ un quart d'heure encore, et continuellement agitée avec des baguettes de fer, l'orfèvre reçut l'ordre d'éteindre le creuset en répandant de l'eau dessus; mais il n'y
avait plus le moindre vestige de plomb; nous trouvâmes de l'or le plus pur, et qui, d'après l'avis de l'orfèvre, surpassait même en qualité le bel or de la Hongrie et de l'Arabie. Il pesait tout autant que le plomb , dont il avait pris la place. Nous res tâmes stupéfaits d'étonnemenl; c'était à peine si nous osions en croire nos yeux. Mais Selhonius , se moquant de nous : — « Maintenant , dit-il, où » en êtes- vous avec vos pédanteries? Vous » voyez la vérité du fait, et elle est plus puis- » santé que tout, même que vos sophismes. » Alors il fil couper un morceau d'or et le donna en souvenir à Zwinger. J'en gardai aussi un morceau qui pesait à peu près quatre ducats, et que je conservai en mémoire de cette journée.
» Quant à vous, incrédules , vous vous moquez peut-être de ce que j'écris. Mais je vis encore, et je suis un témoin toujours prêt à dire ce que j'ai vu. Mais Zwinger vit également, il ne se taira pas et rendra témoignage de ce que j'affirme. Sethonius et son domestique vivent encore , ce dernier en Angle-
terre, el le premier en Allemagne , comme on le sait. Je pourrais même dire l'endroit précis où il demeure, s'il n'y avait pas trop d'indiscrétion dans les recherches auxquelles il faudrait se livrer pour savoir ce qui est arrivé à ce grand homme, à ce saint à ce demi-dieu. »
Ce Jacob Zwinger, dont le docteur Bieiiheim invoque le témoignage, était médecinprofesseur à Bâle. En dehors de ces titres, il jouissait d'une grande réputation de science, et il laissa un nom Irès-respeclé dans l'histoire de la médecine allemande. Cet irréprochable témoin mourut de la peste en 1610. Mais dès l'année 1606, il avait confirmé jusqu'en ses moindres détails le récit de Wolgang Bienheim, dans une lettre latine qu'Emmanuel Komg, professeur à Bâle, fit imprimer dans ses Ephéméiides (1). La même lettre nous apprend qu'avant de quitter Bâle, Selhon fi un second essai dans la maison de l'orfèvre André Bletz, où il chan-
(1) Epistola ad cloctorem;Scliobinger-
gea en or plusieurs onces de plomb. Quant au morceau d'or qu'il avait donné à Zwinger, on lit dans la Bibliothèque chimique de Manget, que la famille de ce médecin le conserva et le fit voir longtemps aux étrangers et aux curieux.
Voici un autre fait de transmutation métallique non-moins surprenant , que le célèbre médecin Yan-Helmont rapporte dans un de ces ouvrages (1).
En 1618 , dans son laboratoire de Vilvorde près de Bruxelles , Van-Helmont reçut , d'une main inconnue , un quart de grain de pierre philosophale. Elle venait d'un adepte qui , parvenu à la découverte du secret , désirait convaincre de sa réalité le savant illustre dont les travaux honoraient son époque. Yan-Helmont exécuta lui-même l'expérience, seul dans son laboratoire. — Avec le grain de poudre qu'il avait reçu de l'inconnu, il transforma en or huit onces de mercure.
(1) Ortus medicina etc. — Amsterdam , 1648 — in-4*.
On ne peut metlre en doute aujourd'hui que , grâce à une adroite supercherie , grâce à une intelligence secrète avec les gens de la maison , l'adepte inconnu n'eut réussi à faire mêler par avance de l'or dans le mercure ou dans le creuset dont Yan-Helmont fil usage. Mais il faut convenir que cet événement, tel qu'il dut être raconté par l'auteur de l'expérience , était un argum<^nl presque sans réplique à invoquer en faveur de l'existence de la pierre philosophale. Van-Helmont, le chimiste le plus habile de son temps , était difficile à tromper; il était lui-même incnpable d'imposture , et il n'avait aucun intérêt à mentir, puisqu'il ne tira jamais parti de celte observation.
Un événement presque semblable arriva , en 1666, à Helvélius, médecin du prince d'Orange.
Jean-Frédéric Schweitzer, connu sous le nom d'Helvétiiis , était un des adversaires les plus décidés de l'Alchimie; il s'étail même rendu célèbre par un écrit contre la poudre sympathique du chevalier Digby. Le 27 décembre 1666,
il reçut à la Haye la visite d'un étranger, vélu,. dit-il , comme un bourgeois du nord de la Hollande , et qui refusait obstinément de faire connaître son nom. Cet étranger annonça Helvétius que, sur le bruit de sa dispute avec le chevalier Digby, il était accouru pour lui porter les preuves matérielles de l'existence de la pierre philosophale. Dans une longueconversation , l'adepte défendit les principes hermétiques, et, pour lever les doutes de son adversaire, il lui montra, dans une petite boîte d'ivoire , la pierre philosophale : c'était une poudre d'une métalline couleur du soufre. vain Helvétius conjura-t-il l'inconnu de lui démontrer par le feu les vertus de sa poudre, l'alchimiste résista à toutes les instances , et se retira en promettant de revenir dans trois semaines.
Tout en causant avec cet homme et en examinant la pieri'e philosophale, Helvétius avait eu l'adresse d'en détacher quelques parcelles et de les tenir cachées sous son, ongle. A peine fut-il seul qu'il s'empressa d'en essayer les vertus. l\ mit du plomb ea
fusion dans un creuset et fit la projection. Mais tout se dissipa en fumée; il ne resta dans le creuset qu'un peu de plomb et de terre vitrifiée.
Jugeant dès lors cet homme comme un imposteur, Helvélius avait à peu près oublié l'aventure, lorsque trois semaines après, et au jour marqué, l'étranger reparut. Il refusa encore de faire lui-même l'opération ; mais, cédant aux prières du médecin, il lui fit cadeau d'un peu de sa pierre, à peu près la grosseur d'un grain de millet. El, comme Helvélius exprimait la crainte qu'une si pelite ■quantité de substance ne put avoir la moindre propriété, l'alchimiste, trouvant encore le cadeau trop magnifique, en enleva la moitié, disant que le resie était suffisant pour transmuer une once et demie de plomb. En même temps, il eut soin de faire connaître, avec détails, les précautions nécessaires à la réussite de l'œuvre, et recommanda surtout, au moment de la projection , d'envelopper la pierre philosophale d'un peu de cire , afin de la garantir des fumées de plomb. Helvélius
crut en ce moment comprendre pourquoi la transmutation qu'il avait essayée avait échoué entre ses mains : il n'avait pas enveloppé la pierre dans la cire . et avait négligé par conséquent une précaution essentielle. L'étranger promettait d'ailleurs de revenir le lendemain pour assister à l'expérience.
Le lendemain, Helvétius attendit inutilement; la journée s'écoula tout entière sans que l'on vit paraître personne. Le soir venu, la femme du médecin, ne pouvant plus contenir son impatience, décida son mari à tenter seul l'opération. L'essai fut exécuté par Helvétius, en présence de sa femme et de son fils. — Il fondit une once et demie de plomb, projeta sur le métal en fusion la pierre enveloppée de cire, couvrit le creuset de son couvercle et le laissa exposé un quart d'heure à l'action du feu. Au bout de ce temps, le métal avait acquis la belle couleur de l'or en fusion; coulé et refroidi, il devint d'un jaune magnifique. Tous les orfèvres de La Haye estimèrent très haut le degré de cet or. Porelius, essayeur général des monnaies de la Hollan-
de, le Iraila sept fois par l'anliinoine, sans qu'il diminuât de poids.
Le philosophe italien Bérigard de Pise fut converti à l'alchimie par un événement analogue aux précédents.
« Je rapporterai, dit-il, ce qui m'est arrivé autre fois lorsque je doutais fortement qu'il fut possible de convertir le mercure en or. Un homme habile , voulant lever mon doute à cat égard, me donna un gros d'une poudre dont la couleur était assez semblable à celle du pavot sauvage , et dont l'odeur rappelait celle du sel marin calciné. Pour détruire tout soupçon de fraude , j'achetai moi-même le creuset , le charbon et le mercure chez divers marchands, afin de n'avoir point à craindre qu'il n'y eut de l'or dans aucune de ces matières , ce que font si souvent les charlatans alchimistes. Sur dix gros de mercure j'ajoutai un peu de poudre, j'exposai le tout à un feu assez fort, et en peu de temps la masse se trouva toute convertie en près de dix gros d'or, qui fut reconnu comme très pur par les essais de divers orfèvres. Si ce fait ne me fut point
«U cai*c
arrivé sans témoins, hors de la présence d'arbitres étrangers, j'aurais pu soupçonner quelque fraude v mais je puis assurer avec confiance que la chose s'est passée comme je le raconte (1 ). »
M. Louis Figuier, auteur d'un traité fort intéressant sur la philosophie hermétique (2), d'où nous avons extrait les détails qui précèdent, les fait suivre des observations ciaprès :
c( Tous ces témoignages , fournis par de grands personnages, recueillis par des contemporains dont on ne peut suspecter ni la véracité ni les lumières , seraien l certainement considérés comme des preuves suffisantes pour établir la vérité d'un fait de l'ordre commun et ordinaire. Si l'on ne peut s'en contenter pour prouver la certitude d'une
(1) Hoc nisi in loco solo et rcmoto ab arbitris coraprobassem, suspicare aliquid subesse fraudis -. nara fidenter testari possum rem ita esse. (Circulas Pisanus, 25.)
(2) L'Alchimie et les Alchimistes. — VaTis. 1856. Hachette.
■HiilMMâ^SSBSJHB&^&SB
action qui à un caractère merveilleux, ils sont pourtant de nature à susciter quelques embarras à la critique. La sévère raison nous dit qu'un artifice habile , un tour d'adresse ingénieusement dissimulé, peuvent expHquer ces diverses transmutations ; cependant la raison se trouve ici en présence d'une question de fait, qui n'est pas précisément de son ressort, et qu'il faut résoudre, non par des théories, mais par des témoignages, sous peine de ruiner le fondement de toute certitude historique. Les alchimistes du xvii' siècle semblent avoir adopté pour programme de se réserver le secret de la préparation de la pierre philosophale , tout en le révélant au dehors par ses effets. La preuve véritablement démonstrative , la preuve la plus difficile, était ainsi éludée; mais la démonstration empirique était fournie avec un bonheur et une abondance d'actions qui ne laissaient aucune ressource aux contradictions. La science actuelle permet de rectifier le sens de ces faits singuliers. Elle nous dit que ces preuves de la transmutation métallique étaient
insuffisantes, parce qu'elles ne s'adressaient qu'aux yeux. »
Tous ces faits s'expliquent aisément, aujourd'hui, en admettant que le mercure ou les autres ingrédients dont on faisait usage, ou le creuset qu'on employait, recelait une certaine quantité d'or dissimulée avec une habileté merveilleuse. Mais on comprend la profonde sensation que durent produire , sur les esprits moins éclairés du 13« siècle, les mystérieuses opérations d'Arnaud de Villeneuve ; et qu'il ait été, par suite, accusé de magie.
Les prétendues transmutations qu'il exécuta excitèrent, en ItaUe particulièrement, où la science hermétique était peu répandue, une curiosité et une émotion extraordinaires. Plusieurs souverains essayèrent de le retenir auprès d'eux, autant par estime pour ses précieuses connaissances en médecine, que pour apprendre de lui les secrets de l'alchimie.
Il avait, nous le savons, de puissants motifs pour ne vouloir pas enseigner la manière de fabriquer la pierre philosophale. — Il refusa
■xlonc l'honneur qui lui était offert , préférant d'ailleurs retourner en Espagne , afin de s'y livrer plus libremenl, avec les savants alchimistes arabes, à l'élude de la science hermétique.
Il était depuis peu de temps en Espaijne, lorsque Jacques II, Roi d'Aragon, qui l'avait en grande estime, le chargea d'une négociation importante auprès de Robert, Roi de Naples et comte de Provence.
Voici quel était l'objet de cette mission : Frédéric, Roi de Sicile, frère de Jacques d'Aragon, s'était engagé par un traité passé en 1302, avec Charles II, prédécesseur du comte Robert, à lui céder le royaume de Sicile, dès que lui-même aurait reçu celui de Sardaigne.
On était en 1309, et aucune des clauses de ce traité n'avait encore été exécutée. — Frédéric ayant formé le projet d'aller faire la guerre en Palestine, voulut, avant de partir, régler toutes choses; il demanda, en conséquence, à son frère qui avait négocié le premier traité, d'intervenir de nouveau pour pro-
poser au Roi de Naples la cession immédiate de la Sicile , sous la condition, par ce dernier, de payer une somme de cent mille onces d'or, el d'abandonner, en outre, à Frédéric, son litre de Roi de Jérusalem.
Telle était la proposition qu'Arnaud de Villeneuve devait soumettre* au Roi de Naples, au nom du Roi d'Aragon, agissant lui-même pour son frère Frédéric. — Jacques II avait confié celte mission à Arnaud à cause des bonnes relations que ce médecin avait toujours conservées avec le comte de Provence, dont il était le sujet.
« Il le députa donc, dit Joseph de Haiize, à ce roi avec la qualité d'ambassadeur. Emploi qui n'était point alors ordinairement si pompeux qu'il est aujourd'hui, et que les princes confiaient très souvent à de simples particuliers. La fastueuse politique des grands, quoique très convenable à la dignité des souverains, n'avait pas encore établi la nécessité d'avoir continuellement les uns auprès des autres, de magnifiques agents pour porler leurs intérêts. Dans le besoin, ces ambassa-
deurs n'étaient, le plus souvent, à propreraenl parler, que de simples agences, qu'on mettait en usage, pour lesquelles on cherchait des génies propres à les faire réussir, sans se soucier que ces gestions répondissent à la dignité des personnes pour qui elles étaient faites ; ainsi qu'on le pratique aujourd'hui. »
Le Roi de Naples accueillit très bien Arnaud de Villeneuve, mais il repoussa les propositions du Roi de Sicile, sous le prétexte que devant lui même aller en Palestine, il ne pouvait abandonner son litre de Roi de Jérusalem.
Celte mission une fois remplie, Arnaud voulut rentrer en Espagne, mais le comte Robert le sollicita d'une manière si pressaiite de restera sa cour qu'il n'osa pas s'y refuser. Il devint par la suite l'ami et le conseiller intime de ce prince.
« Qu'il faisait beau voir,— s'écrie à ce sujet l'historien d'Arnaud, — Robert, le plus sage prince de son temps, se faire le compagnon d'étude d'un de ses sujets ! et de donner à celle communion de recherche des sciences,