CHAPITRE III
Arnauld à Rome. — Sa réforme religieuse. — Sa réforme politique.
La nouvelle du rétablissement de la République apportée à Zurich par les pèlerins et les voyageurs remplissait l'âme d 'Arnauld de projets et d'agitations'. Autour de lui, par son éloquence, il s'était créé des disciples : il avait courageusement répandu sa doctrine, et commençait à éprouver le besoin de continuer sa mission et d'aller porter la vérité ailleurs. Sans se rendre compte de l'influence qu'il pouvait avoir sur les destinées de Rome, il sentait qu'il serait accueilli avec faveur par la nouvelle République, et, ne connaissant pas les Romains, il se faisait des illusions, qui l'excitaient à se dévouer pour eux.
Une autre cause d'émulation qu'il ne faut pas oublier (à tant de siècles de distance), et qui devait augmenter son enthousiasme, c'est l'effet miraculeux produit par l'éloquence de saint Bernard. Celui-ci prêchait alors la croisade en Allemagne, et l'on sait avec quel entraînement tous ceux qui l'écoutaient faisaient vœu de prendre la croix.
Arnauld, qui sentait en lui bouillonner tant de convictions, et ù qui Dieu avait aussi donné l'élo-
1. Il ne faut pas oublier qu'à Brescia des événements analogues avaient assuré pour quelque temps le succès de ^n prédication.
quence, résolut de la mettre encore une fois au service de la réforme, et, le bâton de pèlerin à la main, missionnaire enthousiaste, il partit pour Rome.
Pendant qu'il traverse ainsi l'Italie, nous ne pouvons nous empêcher de penser au sort que lui préparait la ville ingrate, et qui était à cette époque si loin de sa pensée.
Nous avons dit plus haut en parlant de lui : Théoricien par le génie, homme d'action par le courage : rien n'est plus vrai. Cela d'ailleurs ne veut pas dire qu'il fut un homme pratique *. Sa vie entière, vie d'étude et de prédication, semblait l'éloigner des luttes matérielles. Mais il en est ainsi parfois des convictions profondes : elles s'imposent fortement ; elles vous maîtrisent et vous entraînent. C'est l'histoire d'Arnauld. — Non, ce n'était pas un homme pratique. Nous entendons par là un génie capable d'embrasser la vie matérielle et ses aspects les plus multiples, de voir les faits, non pas à la surface, mais au fond et autour, si l'on peut ainsi parler, de trouver au premier coup d'œil la solution de ce problème (complexe déjà quand il s'agit de se gouverner soi-même^ à plus forte raison ({uand il s'agit de gouverner un peuple), un génie capable de déduire les conséquences, do voir entin quels eft'ets engendreront les causes.
Et puis, il faut le dire, on n'en rencontre guère dans les époques de transition, de renaissance (si l'on veut) oii la science, sous quelque aspect qu'on la considère, garde toujouis un reste de barbarie. On'on
1. Sa tentative pour rossiisciler la ivimliliiiiio romaine an niilien îles Ii'n»-bres du système IV-oilal le prouve bien.
jette les yeux sur les rois et les grands hommes du douzième siècle, Louis VII et Conrad III, saint Bernard, Jean deSalisbury, Pierre le Vénérable, Abélard et les philosophes de son école, ce n'est certes pas d'eux qu'on peut dire qu'ils étaient des hommes pratiques'.
Arnauld ne devait pas en cela devancer son siècle. Mais ce qui est incontestable, selon nous, c'est qu'il fut de tous les réformateurs du temps le plus sincère, aussi plein de foi dans sa mission que saint Bernard lui-même' à un autre point de vue, enthousiaste comme lui, et s'appuyant tout sur l'idée qu'il servait une cause trop juste pour que Dieu ne la fît pas triompher. Otez aux réformateurs du moyen âge cette conviction et ce sentiment religieux si fort enraciné, vous n'aurez plus que des charlatans ou des aventuriers. Arnauld y avait trempé son courage : mais il y avait en même temps puisé des illusions. Chose étrange, avec une doctrine copiée sur l'Évangile, il a déjà mis Rome en sang : à peine à l'œuvre, il va se heurter contre des difficultés matérielles et surtout imprévues. Mais n'anticipons pas.
Elle lui apparut enfin, cette Rome glorieuse, qu'il ne connaissait que par ses annales. Il y entra ^ dans
1 . A peine pourrait-on faire une exception en faveur de Frédéric Barberousse.
2. Nous aimons à le répéter" à cette époque importante de sa vie , car c'est notre conviction profonde : elle a grandi à mesure que nous avons fouillé les textes.
3. a Ce qui avait encore augmenté la sédition, c'est qu'Arnauld de Brescia, dont j'ai parlé plus haut, et pour me servir des paroles évangéliques, « cachant le loup sous une peau de brebis », était entré rfow.v Rome. » (Ott. Fris, de gest. Frid. H, 20.) Ailleurs Othon dit : « En ces jours un certain Arnauld ayant l'extérieur de la piété sans en avoir la vertu réelle (comme
(les circonstances, qui lui permirent de jeter autour de lui un rapide coup d'œil sur les institutions et les mœurs de la ville. En effet le départ du Pape ressemblait beaucoup à une fuite. Les cardinaux importants l'accompagnaient dans son voyage. Us avaient laissé les Romains exaspérés de la résistance d'Eugène et de leur dernière défaite. Arnauld put donc d'abord passer inaperçu ' au milieu de l'effervescence publique, chacun se préoccupant du succès ou de la défaite de son parti.
On se figure quelle hâte de tout voir et de tout connaître apportait le réformateur. A peine arrivé, commencèrent les déceptions. Autour de lui des ruines, des palais changés en forteresses barbares*, un peuple misérable; et, pendant que les partis assiègent dans leurs repaires les barons qui résistent, une ombre de Sénat pour gouverner une ombre de République. Et bientôt, lorsqu'il découvrit la brutale application qui avait été faite de sa doctrine, quand il demanda à ses disciples d'un jour pourquoi tant de palais en ruines, ceux-ci purent lui dire : « Maître, vous l'avez voulu; les prêtres doivent vivre pauvres, la richesse les corrompt, et nous les avons aidés à devenir vertueux. » Que pouvait répondre Arnauld,
sa doctrine le montre clairement), par haine pour la hit-rarchie, entra dans Rome...» (Ott. Fris, de jjest.Frid. 1, 27.) — Et dans le chapitre citt^ plus haut (11, 20) « ... vers les commencements du pontificat d'Eugène, il entra dans Rome... »
1. Cette assertion nous paraît tout il fait confirmée par l'ignorance où Eugène, Othon et Godefroy de Vilerbe sont tous de l'époque précise où Arnauld entra dans Rome.
2. Les Frangipani s'étaient pratiqué un repaire imprenable sous les voûtes mêmes de l'amphithéAtre de Titus (Il colosseo).
prédicateur convaincu autant que législateur imprévoyant?
Il avait prévu bien des choses, mais non ceci : Que la fortune ne peut sans violence passer de la main des uns dans celle des autres. S'il avait soupçonné comment les Romains allaient interpréter sa doctrine, il n'y aurait pas renoncé, car il avait foi en elle : mais il aurait voulu à tout prix empêcher le sang de couler et la guerre civile. Il aurait voulu à force d'éloquence gagner à son parti les prêtres et les évêques euxmêmes, et forcer tous les riches à se dépouiller de leurs propres mains. Que disons-nous? Ce rêve, deux fois impossible, après les excès qui avaient déjà troublé Rome, il chercha cependant à le mettre à exécution.
Quelques évêques et beaucoup de simples prêtres acceptèrent avec enthousiasme cette doctrine de renoncement; mais les hauts princes de l'Église ne se laissèrent pas détacher si facilement des pompes mondaines et devinrent dès lors ses ennemis ; d'autant plus que beaucoup de leurs subordonnés leur refusèrent l'obéissance hiérarchique, comme le prouve la lettre d'Eugène* aux cardinaux de la curie :
« Le faux et malin ennemi du genre humain, grâce à l'hérétique Arnauld, son instrument principal, en est arrivé à ce que quelques ecclésiastiques aspirent à détruire l'unité de l'Église, laquelle ne souffre aucune séparation. Entraînés par les doctrines erronées d'Arnauld, ils refusent à leurs cardinaux et archevêques l'obéissance qui leur est due. Or, afin que nous n'ayons