‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 123 sur 176 · V. [e texte ciiix Pièces justificatives · texte numérisé non relu

V. [e texte ciiix Pièces justificatives

2. Othon, qui nous a conservé le discours des Romains et la curieuse réponse de Frédéric, n'a jamais dit iiu'Arnauld voulut attenter à l'autorité impériale. 11 y a môme dans la doctrine rapportée par lui une maxime qui prouve qu'il reconnaissait indirectement cette autorité : « Tous les biens appartiennent à l'Empereur, et, grAce i\ sa bienl'aisance, les laïques seuls peuvent en jouir. » (Otl. Fris.</e f/est, Fritl. il, 20)

construit beaucoup d'hypothèses invraisemblables. Il est presque inutile de dire que les Nobles romains, malgré leurs tentatives républicaines, étaient pour la plupart dévoués à l'Empereur, quand une guerre momentanée ne les jetait pas dans le parti du Pape. Étranges républicains à qui il fallait absolument un maître !

On a lu plus haut les platitudes qu'ils écrivirent à Conrad en 1144 : « Nous brûlons de mettre sur votre tête la couronne d'Empereur; nous avons relevé le Sénat avec enthousiasme par le secours du Christ, dans le but de mettre l'univers à vos pieds vous pourrez habiter Rome ' , la capitale du monde ... » — Voilà dans quels sentiments Arnauld trouva les Romains à son arrivée à Rome. Tout porte à croire qu'il ne songea pas à leur faire abandonner complètement cette politique impérialiste \ Il se contenta de la diriger, et de changer leur bassesse en dignité. On peut suivre dans les lettres du temps la curieuse transformation qui eut lieu sous l'influence d'Arnauld : les Romains du discours à Frédéric ne sont plus les Romains de la lettre à Conrad ; ils arriveront même à parler à l'Empereur avec une imprudente fierté. — En résumé, ils continueront à reconnaître l'Empereur d'Allemagne pour roi des Romains, s'il consent luimême à consacrer toutes les réformes d'Arnauld, et,

1. Un peuple sans historien oublie vite les misères et les servitudes passées. Ce sont les Romains qui veulent voir dans Rome une armée et un prince allemands!

2. 11 n'y en avait pas 'de plus sage alors. Il leur fallait un protecteur contre le Pape et le Roi de Sicile; ei les Romains pouvaient espérer que la longue lutte du Sacerdoce et de l'Empire avait laissé aux empereur? d'Allemagne une certaine animosité contre les Papes.

chose singulière, à les compléter : sinon, ils défendront leurs droits. — Le discours à Frédéric, rapporté par Ollion, donne à peu près la mesure de cette politique qu'ils tentèrent de suivre encore, quand elle était devenue chimérique, puisque l'Empereur était déjà l'allié du Pape, leur ennemi déclaré^ et qu'il avait laissé mourir avec la plus profonde indifférence l'illustre restaurateur de la République. Citons ce passage : « Écoute avec calme et bienveillance ce que nous te déclarons de la part de Rome, cette bienfaisante maîtresse du monde, dont tu seras bientôt, Dieu aidant, le prince, l'empereur et le maître. Si tu viens apporter la paix, ou plutôt parce que tu l'apportes, je pense, mon cœur se réjouit '... » Et fièrement ils posent leurs conditions : Frédéric doit reconnaître et protéger la République, maintenir toutes les réformes d'Arnauld.

S'il faut une preuve de plus, ajoutons cette phrase de Gunther, bien explicite : « Traiter à son gré par la prudence et par les armes les affaires d'un intérêt général, n'accorder en cela aucun pouvoir au Souverain Pontife, et un pouvoir modéré au Roi, voilà les conseils qu'il donnait au peuple. » Que ceux qui auront quelques doutes lisent eux-mêmes aux pièces justificatives les lettres et les discours du temps : Wetzel, Wibald lui-même, ennemi des Romains, la lettre du Sénat à Conrad, la lettre de quelques conseillers du Sénat et celle d'un anonyme, les lettres de Conrad, enfin le discours des Romains à Frédéric ainsi que la réponse de l'Empereur. Dans ces documeuts, on

1, V, plus loin cbap. vi.

trouvera plusieurs passages qui viennent appuyer notre assertion et que nous jugeons superflu de placer ici ', tant il est évident pour nous que l'insinuation d'Eugène III n'a pas la portée qu'on lui donne.

Henri Francke affirme qu'Arnauld de Brescia rejetait absolument la suprématie de l'Empereur d'Allemagne ; il lui prête les plus étranges projets, entre autres celui de vouloir fonder une République fédérative européenne ^. Sans nous arrêter à cette dernière opinion, le passage de la lettre du Pape nous a fait chercher attentivement si rien ne pouvait expliquer l'assertion du biographe allemand. Nous avons été arrêté par la phrase suivante d'une lettre de Wetzel à Frédéric : « Comme tout le pouvoir, toute la dignité de la République sont entre les mains des Romains, le choix de l'Empereur dépend, non de l'Empereur romain, mais des Romains eux-mêmes ; d'où la réponse est naturelle pour celui qui se demande quelle loi, quelle raison empêche le Sénat et le peuple de créer un Empereur. . . » Et plus loin : « Envoyez à Rome le plus tôt possible des hommes éclairés qui, prenant avec eux des jurisconsultes, sachent et osent traiter des droits de l'Empire : veil-

1. On peut dire qu'ils sont depuis la première ligne jusqu'à la dernière la preuve évidente des rapports non interrompus des Romains et des Empereurs.

2. « Arnauld, dit-il, prit une résolution aventureuse, mais conforme de tous points aux principes des Romains et à son propre système politique, celle de donner à son nouvel État un empire particulier : car il considérait TEmpereur, aussi bien que le Pape, comme un mal nécessaire et sanctionné par la croyance du temps. Il n'acceptait pas plus la domination de l'Empire et de l'Empereur que celle du Pape, et ne songeait à se servir de ces deux noms que comme de grandeurs mystiques, jusqu'à ce que l'édifice d'une République fcdérative européenne fut assez forte pour dépouiller les scories du système féodal, » (H. Francke, p. 185.)

lez à ce qu'aucune tentative nouvelle ne se fasse contre vous. »

Wctzel semble menacer l'Empereur pour l'amour même des droits de l'Empire; et son raisonnement ne réfute pas tous les témoignages contemporains. Sa lettre dut pourtant répandre en Italie le bruit auquel le Pape Eugène fait allusion dans le passage cité plus haut. Faut-il donc conclure qu'il disait vrai, et que Francke a raison? Nous ne le pensons pas. Cela prouve seulement qu'il y avait à Rome une certaine effervescence produite par le mépris que Frédéric semblait faire du gouvernement. Il avait négligé (comme on le voit par les premiers mots de la même lettre) d'envoyer des ambassadeurs à Rome, et de faire part de son élection à la République. — Celle-ci fut-elle sui le point, un seul moment, de secouer lautorité de l'empereur d'Allemagne ' ? Ou le Sénat songea-t-il à créer un dictateur"? on ne sait, mais aucun de ces projets (si tant est qu'ils furent faits) ne reçut son exécution; et cependant Arnauld eut trois années devant lui pour réaliser le plan qu'Eugène lui prêtait.

Les deux lettres de Wetzel et du Pape, écrites simultanément, inspirèrent sans doute à Frédéric les prin-

1. Le Pape etTEmpereur parlent tous deux, dans leur convention, de la possibilité d'une invasion du roi des Grecs. Frédéric craignait peut-être de voir les Romains rechercher son alliance. « Rome, où sont maintenant tes forces, où est ce perfide Grec? » (Discours de Frédéric aux Romains, dans Gunther.)

2. La nécessité de défendre la République contre le Pape et son parti peut expliquer celte hypothèse, que conlirme encore la fièvre d'imitation qui réjjjnait à Home depuis plusieurs années. « Rends-nous... le prétour et le consul, les deux tribuns et le dictateur. » (Gunther, Discours des Humains ù Frédéric.)

cipales clauses delà convention signée peu après (H 32); et plus tard, quels qu'aient été les projets d'Arnauld, l'empereur lui fit expier cruellement le soupçon qu'il en avait eu. Au reste, c'est assez de discuter les faits acquis déjà obscurs; rien ne nous oblige à tenir compte des intentions supposées d'Arnauld et de la République.

L'histoire de la ligue lombarde, qui s'étendit si rapidement en Italie peu après la mort d'Arnauld, a pu inspirer à Francke la pensée qu'il en avait été l'un des premiers instigateurs; mais rien ne le prouve; la ligue, nous l'avons dit ailleurs, sortit spontanément de la nécessité de résister au despotisme impérial ; mais l'idée première avait déjà en Italie de vieilles racines. On sait comment les villes libres s'alliaient entre elles, quand leurs intérêts solidaires étaient menacés. — Rome, d'ailleurs^ au lendemain des réformes d'Arnauld, perdit, sous Alexandre III, la meilleure occasion qu'elle eut d'entrer dans la ligue lombarde, dont elle ne fît jamais partie; et puis il y a loin d'uu projet de ligue en cas de guerre à celui d'une alliance fédérative entre des États.

Quelle qu'ait été l'énergie d'Arnauld et son savoir, il ne parvint à rendre aux Romains qu'une bien petite partie des institutions de leurs ancêtres. Il y avait même un anachronisme évident à vouloir ressusciter au milieu du régime féodal les magistratures et les lois anciennes. Il était d'ailleurs peut-être le seul qui les connût dans Rome, et, quoi qu'il ait pu tenter, elles restèrent pour la plupart des mots et des chimères. Sans anticiper sur notre conclusion, nous croyons devoir citer ici l'opinion de Gibbon , un des histo-

riens qui connaissaient le mieux «la chose romaine » : (( L'ambition de quelques individus ou l'enthousiasme du peuple produisit à la liàle une nouvelle constitution; mais au douzième siècle Rome n'avait pas un antiquaire ou un législateur qui fût en état de développer ou de rétablir l'harmonie et les proportions de l'ancien modèle. L'assemblée générale d'un peuple libre et armé s'expliquera toujours par de bruyantes et imposantes acclamations. 11 était difficile qu'une multitude aveugle, qui ne connaissait ni les formes ni les avantages d'un gouvernement bien combiné, adoptât cette division régulière des trente-cinq tribus, cet équilibre des centuries calculé d'après les fortunes, les débats des orateurs d'un système opposé, ni enfin la lente opération des suffrages donnés à haute voix ou au scrutin.

«Arnauld proposa de faire revivre l'ordre équestre; mais quels pouvaient être le motif et la mesure d'une pareille distinction? Il aurait fallu réduire, d'après la pauvreté qui régnait alors, la quotité de fortune nécessaire pour être membre de la classe des chevaliers : on n'avait plus besoin des fonctions civiles des juges et des fermiers du fisc. Les fiefs militaires et l'esprit de chevalerie suppléaient d'une manière plus noble au devoir primitif des individus de l'ordre équestre, c'est-à-dire au service de guerre qu'ils devaient faire à cheval. La jurisprudence de la République était devenue inutile, et on ne la connaissait pas Une faible tradition et des fragments imparfaits conservaient le souvenir des Paudectes de Justinieu. Les droits des tribuns (ce mot redoutable qui arrêtait les conseils j)ublics) supposent ou doivent

produire une démocratie autorisée par les lois. Les anciennes familles patriciennes étaient sujettes de l'État, les barons modernes en étaient les tyrans ' . . . »

1. V. Gibbon, traduct. F. Guizot, tom. XII, page 169 (Paris, 1812). Gibbon est un des historiens qui ont le mieux apprécié les réformes d'Arnauld. Il dit quelque part : «The courage of Arnold was not devoid of discrétion ; he was protected, and had perhaps been invited, by the Nobles and Peuple; and in the service of freedom, his éloquence thundered overthe seven hills. Blending in the same discourse the texts of Livy and St. Paul, uniting the motives of Gospel and of classic enthusiasm, he admonished the Romans, how strangely their patience and the vices of the clergy had degenerated from the primitive times of the Church and the City. He exhorted themto assert the inaliénable rights of men and Christians; to restore the laws and magistrales of the Republic; to respect the nanie of the Emperor ; but to confine their shepherd to the spiritual government of his flock. Nor could his spiritual government escape the censure and control ofthe reformer; and theinferior clergy were taught by his lessons to resist the cardinals, who had usurped a despotic comraand over the twentveigllt régions or parishes of Rome... »

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