CHAPITRE V
Adrien IV. — Frédéric Barberousse. — Mort d'Arnauld de Brescia.
Aussitôt après la mort d'Eugène, les cardinaux réunis élurent, sous le nom d'Anastase IV, Conrad, évoque de Sabine, Romain de naissance. Il y a fort peu de documents sur ce Pape '. Fleury n'en dit qu'un mot, et Barônius ne donne que des détails insignifiants sur les présents qu'il fit aux églises. Il ajoute cependant qu'il était très-vieux lorsqu'il monta sur le trône pontifical, et qu'on lui a reproché « sa trop grande indulgence » . Il manquait d'énergie, même dans les affaires de l'Église ". Resta-t-il à Rome, où il habitait le quartier de Suburre avant son élection? Cela est probable; bien que nous n'ayons aucune preuve du fait, tout porte à croire qu'il put vivre à Rome avec l'assentiment de la République, à condition qu'il se renfermerait dans l'exercice de son ministère. Cela n'empêchait pas Anastase de flatter Frédéric, et de lui demander en secret du secours contre
1. Othon dit (Chron. VU, 35) : « Le Pape Eugène en quittant la vie laissa le siège à Anastase, vieillard préparé par sa longue expérience comme cardinal de la curie... »
2. V. Barônius (1153), à propos d'un certain Guicman, investi par Frédéric de l'évéché de Magdebourg.
les Romains', ménageant ainsi adroitement la République et rEmpereur. Ce fut un court moment de répit dans la guerre civile. Anastase, vieux et fatigue, portant d'une main débile le fardeau du pouvoir temporel, mourut après un an et cinq mois de pontificat*. Les républicains de la veille allaient avoir besoin de toutes leurs forces pour lutter contre un homme d'une grande intelligence et d'une profonde habileté : Nicolas, évêque d'Albane, élu pape le 3 décembre 1 1 54 , sous le nom d'Adrien IV ^
C'est une histoire intéressante que celle de ce Pape, fils d'un mendiant, mendiant lui-même, arrivé si haut *. « On n'a jamais, dit Voltaire en parlant de
1. V. Martèneel Durand, Atuplissima collectio. Epist. Anast. ad Frider.
2. Anastasius pontifex neque lacessens Romanos, neque lacessitus ab eis, per annum et meases ferme quinque pacate Lateranum obtinuit. (Sigonius, De regno Italiœ, nnn. 1134.)
3. Nicolas était Anglais de naissance et dénué de fortune. Son père, pauvre moine de Saint- Alban, ne pouvait lui donner ni pain ni éducation, et s'indignait de voir son fils (qui avait peut-être un violent dégoût pour les travaux manuels) vivre des aumônes du couvent. On dit qu'il le chassa. Nicolas passa la mer, traversa la France, et s'arrêta en Provence à Saint- Ruffus, monastère fameux de chanoines réguliers. Là il plut tant par son esprit, sa bonne mine et son obligeance, qu'il trouva des maîtres et put suivre son penchant qui le portait à l'étude. Les chanoines le prièrent même de prendre leur habit : « ce qu'il accepta ». — « Il s'appliqua à la lecture, et comme il avait l'esprit pénétrant et une grande facilité à parler, il fit beaucoup de progrès dans la science et dans l'éloquence, et obtint une telle considération que les chanoines le choisirent pour abbé. » (Fleury.) Cependant Nicolas ne put vivre en paix avec eux. Us se plaignirent deux fois au P.ipe; mais l'abbé de Saint-Ruflus étant allé à Rome se défendre auprès d'Eugène, celui-ci apprécia si bien ses qualités, sa science et la finesse de son esprit, qu'il le retint près de lui et le fit évoque d'Albane. 11 occupait encore cet évèché, lorsque les cardinaux relevèrent au Saint-Siège.
4. A propos de l'éducation de Nicolas, il est curieux de remarquer que les serfs avaient le droit de se faire moines, ce qui équivalait pour eux ;\ ratVranchissement, et les conduisait parfois aux plus hautes dignités dai;s l'i<;glise.On peut trouver dans ce fait l'explication du nombre incalculable de couvents qui existaient au moyen dge.
lui, que les sentiments de sa fortune présente. » Cela était vrai pour Adrien. Malgré l'infériorité de sa naissance, les Anglais furent très-honorés de le voir monter sur le trône pontifical. Le roi d'Angleterre lui-même écrivit au nouveau Pape pour le féliciter (l'on pourrait dire pour lui indiquer ses devoirs) une longue lettre \ fort intéressante en ce qu'elle montre que les princes sentaient aussi la nécessité d'une réforme des mœurs:.... « Nous souhaitons du fond du cœur (dit-il) que le souffle des tempêtes, qui a coutume d'attaquer avec violence le faîte des grandeurs, ne vous détourne pas malgré vous de l'amour de la sainteté; de peur (ce qu'à Dieu ne plaise!) qu'une dignité plus haute ne vous entraîne dans un abîme plus profond. Voici encore le vœu ardent que nous faisons : comme c'est à vous qu'appartient l'ordination dans toutes les Églises, ayez soin d'ordonner sans aucun retard des cardinaux tels qu'ils sachent, qu'ils veuillent, et qu'ils puissent vous aider à porter votre fardeau, qu'ils ne regardent ni la parenté, ni la noblesse, ni la puissance, mais qu'ils craignent Dieu, haïssent l'avarice, aient soif de justice, et brûlent du zèle des âmes. Un autre point ne nous inquiète pas non plus médiocrement : comme l'indignité des ministres nuit extrêmement aux Églises, veillez, je vous prie, avec une grande sollicitude, lorsqu'on aura recours à votre prévoyance pour la collation des dignités
1. Curieuse lettre à joindre à tous les documents contemporains où l'on trouve des plaintes contre les mœurs du clergé. Il y a encore dans Martène et Durand (Ampliss. collect., epist. 13, ann. 1146), une lettre de Conrad dans laquelle il conjure le Pape Eugène III de faire cesser les scandales dans le couvent de Corbie.
ou des prébendes, à ce que nul clerc indigne ne se jette
dans le patrimoine du Crucifié' »
A la \érité, le roi d'Angleterre ne se bornait pas à ces sages conseils. Celui qui apportait cette lettre^ devait remplir de vive voix une mission secrète. Il venait demander au Pape pour son maître la singulière autorisation de marcher à la conquête de l'Irlande avec la promesse d'y lever le denier de saint Pierre. Adrien, comme ses prédécesseurs, se croyait le premier souverain de toutes les contrées catholiques : il n'hésita pas un moment, et envoya même au roi anglais un étendard béni qui devait le conduire à la victoire. Ce Pape, qui cédait si volontiers à la ridicule prière du roi d'Angleterre, exerçant ainsi au loin le pouvoir temporel, allait le venger à Rome des échecs qu'il avait subis sous Eugène.
Les documents sont nombreux sur la vie d'Adrien : cependant il semble que ses biographes, frappés surtout de l'exécution d'Arnauld de Brescia ^ ont fait de lui un portrait inexact, lui prêtant une ténacité et une énergie qui n'étaient pas les traits dominants de son caractère.
Adrien IV savait, lorsqu'il le fallait, vaincre la fortune contraire; mais il était surtout un homme instruit, civilisé, nous dirions presque tolérant, n'était le
1. V. a.\ix Pièces justificatives le texte latin de la lettre enlière. {Epist. Reg. AngL ud Aclr. Pap., vid. Pet. Bles. epist. W6.)
2. Quelques historiens pensent que c'était Jean de Salisbury.
3. Après cette ext-cution, Adrien ne retrouva pas autant d'énergie qu'on aurait pu s'y attendre pour continuer sa lutte avec les Romains. On peut en ju?er d'après son entrelien avec Jean de Salisbury. « Pourquoi, lui dit Jean, n'inspires-tu pas la terreur ù tes Romains et ne les ramènes-tu pas à l'obéissance en réprimant leur témérité? Mais non, tu veux conserver Rome à l'Église par tes présents. »
souvenir d'Arnaiild qui nous arrête. Il aimait le luxe et le bien-être autant que pas un de ses prédécesseurs ^; et, comme la destinée lui avait donné la tiare, il comptait bien la porter haut. 11 ne faut pas oublier que cette tiare, il la devait à son savoir, et non aux intrigues ou à la naissance. C'est pourquoi il ne songea pas un moment à être Pape à demi : pour lui la séparation des deux pouvoirs était encore plus intolérable que pour n'importe quel cardinal romain. « Fortune oblige ; » l'Angleterre le regardait et l'attendait à l'œuvre. Adrien ne pouvait reculer sans craindre à chaque instant de s'entendre dire : « Pourquoi, moine obscur, accepter une tache trop lourde pour vous, et laisser envahir les privilèges de l'Église?» — Ce fut là le secret de son -énergie. Au fond de son âme, il dut regretter souvent toutes les responsabilités du premier Vang^.
Un auteur contemporain , que rien n'engageait à altérer les couleurs, Jean de Salisbury ^ a peint sans
1. «Le Pape élève des palais, et s'avance pompeusement, je ne dirai pas couvert de pourpre, mais tout brillant d'or... » (Joann. Sarisb., Polyc.,\i,2i.)
2. Dans ses entretiens familiers avec Jean de Salisbury, le Pape avoua un jour qu'il avait trouvé tant de misères dans le Saint-Siège, que toutes les peines qu'il avait souffertes précédemment lui semblaient en comparaison « une douceur et une félicité ». (Joann. Sarisb.^ Pohjc, VI, 24.)
.3. Si ce n'était une trop longue digression, nous aimerions à parler ici de Jean de Salisbury, de cet homme remarquable, savant, et littérateur raffmé pour le temps, dont l'esprit a gardé l'empreinte des écrivains latins qu'il affectionnait, libre penseur, égaré comme Arnauld au milieu du douzième siècle. C'est une des figures les plus intéressantes de l'époque. Jean de Salisbury partageait sur la réforme des mœurs quelques-unes des idées avancées d'Arnauld. On sent à chaque instant dans ses écrits l'influence des mêmes études. Si la destinée n'avait l'ait de lui un évéque envié, sans doute il eût trouvé encore plus d'éloquence pour prêcher la réforme qu'il demandait parfois dans les mêmes termes ei avec autant de conviction qu'Amauld de Brescia.
y songer un fidèle portrait d'Adrien IV. Pendant que celui-ci se reposait à Bénévent de sa lutte avec les Romains (1156), Jean de Salisbury, son compatriote et son ami, demeura près de lui environ trois mois. Le Pape l'avait en grande affection : non-seulement il mangeait à sa table, mais encore Adrien voulait qu'ils eussent le même verre et la même assiette. Jean nous a conservé le récit ' d'un de ses entretiens avec le Pape, bien curieux et caractéristique.
« Notre conversation, dit-il, comme cela arrive entre amis, roulait sur mille sujets différents. — Un jour Adrien se mit à m'interroger familièrement sur ce qu'on pensait de lui et de l'Église romaine; je lui exposai sans déguisement, dans toute la liberté de ma franchise, tout le mal que j'avais entendu dire dans
diverses provinces » — Après avoir fait à Adrien
un sombre tableau de ce que le peuple pense des prêtres et des cardinaux, Jean arrive au Pape et lui dit ; 0 Quant au Pape lui-même, il est à charge à tous et presque insupportable : en outre, tous l'accusent, parce qu'au moment où les églises, construites par la foi de nos pères, tombent en ruines, oii les autels mêmes sont négligés, lui, élève des palais, et s'avance pompeusement , je ne dis pas couvert de pourpre, mais tout brillant d'or. Les palais des prêtres sont étincelants, et, sous leur direction, l'Église du Christ
est ternie ^ Voilà, dis-je, ô mon Père, ce que
dit le peuple, puisque tu veux savoir ce qu'il pense.
1. Voir aux Pièces justifie, le texte lalii). (Joann. Saiisb., Poiijcr., lib. VI, cap. XXIV.)
2. « Ceux-ci (ajoute-t-il) dépouillent les provinces comme s'ils voulaient acquérir les trésors de Crésus ; mais le Très-Haut ayit justement à leur égard : car ils sont souvent dépouillés par les plus vils des hommes, v Ici
El loi, dit Adrien, que penses-tu?» — Jean de Salisbury, après quelques périphrases, répondit : « En résumé, puisque tu presses, insistes, ordonnes, et que, d'un autre côté, je sais que le mensonge est odieux au Saint-Esprit , j'avoue qu'il faut faire ce que tu enseignes, bien que toutes tes œuvres ne soient pas à imiter : car celui qui s'écarte de la vraie doctrine est hérétique ou scliismatique
« C'est donc à toi, puisque lu en as la charge, de chercher et de placer dans l'Église des hommes humbles, qui méprisent la vaine gloire et l'argent. Mais je crains qu'en persistant à me demander ce que tu veux savoir, tu n'entendes d'un imprudent ami ce que tu voudrais ne pas entendre. Pourquoi, mon Père, scruter la vie des autres et ne pas l'examiner toi-même? Tout le monde t'applaudit; tous t'appellent leur Père et leur Seigneur, et toute l'huile du pêcheur est versée sur ta tête. Si donc tu es vraiment Père, pourquoi attends-tu de tes enfants des dons et des offrandes? Si tu es Seigneur, pourquoi n'inspires-tu pas la terreur à tes Romains , et ne les ramènes-tu pas à l'obéissatice, en réprimant leur témérité? Mais tu veux conserver Rome à l'Éghse par tes présents. Est-ce ainsi, par des présents, que Silvestre l'a acquise? Vous êtes loin du droit chemin, ô mon Père ! 11 te faut conserver l'Église au même prix que tu l'as acquise ; ce que tu as reçu gratuitement , donne-le gratuitement.... )>
Jean de Salisbury semble considérer la révolte des RomaiPiS comme une juste punition des crimes derKglise. Quelle liberté de penser et de s'e\ primer !
Après ces dures paroles, « le Pontife se mit à rire, » dit Jean de Salisl)ury, « et me félicita d'une telle franchise, m'enjoignant de lui annoncer sans retard tous les mauvais propos qui frapperaient mes oreilles. » — (( Quand il eut répondu bien des choses, les unes en sa faveur, les autres contraires à sa cause, » Adrien, à bout d'arguments, récita l'apologue des membres et de l'estomac.
C'était cet homme instruit qui pouvait s'entretenir avec Jean de Salisbury des lettres latines, et savait entendre sans colère les sérieuses critiques de son ami, ou répondre en riant; puis laisser la vie et les hommes suivre leur pente irrésistible, fatigué qu'il était de luttes et de dangers; c'était lui qui montait en 1 155 sur le trône pontifical, alors plein d'ardeur pour soutenir ses droits. Il avait pu étudier le caractère des Romains, pendant qu'il était auprès d'Eugène III : il connaissait leur mobilité et leur ignorance. Quant à eux, il semble qu'ils se soient mépris d'abord sur les projets d'Adrien. Pendant la vieillesse inaclive d'Anastase, ils s'étaient sentis les maîtres'. Peu à peu les désordres inutiles, qui avaient accompagné « la révolte contre le Pape » -, recommencèrent. On insultait les cardinaux; l'émeute se préparait à de nouveaux excès ^, on faisait tout bas des projets de pillage. L'altitude du Pape excitait encore davantage la colère des Romains. Adrien IV, indécis sur la conduite qu'il
1. Aniauld n'avait pn ni convertir lo haut clergV' de Home i\ sa dot- Irine, ni discipliner les partis.
2. « Invalescere cœpit reliellio lUinianoruni adversus Pontilicem... » (Ott. Fris., de (/est. FriiL, \, cap. xxvil.)
3. « La populace usa de violence envers les personnes vt^iiérahles des cardinaux... » (Ott. Fris., De gest. Frid., lib. Il, cap. xx.)
allait tenir, s'était enfermé après son élection dans la cité Léonine, et n'en était plus sorti. Il y avait dans cette réclusion * quelque chose de mystérieux qui irritait le peuple. Qu'allait-il arriver? Que complotait le Pape derrière ces solides murailles? Pourquoi n'avaitil pas déjà reconnu la souveraineté du peuple, et ne s'était-il pas soumis au moins tacitement à la République? Voilà les questions que se posaient les Romains et les sentiments qui les animaient. Pour Arnauld, engagé si avant dans la lutte, il ne pouvait que se dévouer jusqu'à la mort; et, pendant qu'autour de lui s'agitaient tant de passions mesquines, il continuait la croisade commencée contre le pouvoir temporel des Papes, et demandait toujours éloquemment la réforme des mœurs. -Il savait bien, lui qui comptait des amis dans la Curie romaine, qu'Adrien n'était pas un homme ordinaire, et cherchait avec les cardinaux une vengeance digne des Romains et d'Arnauld. 11 ne pouvait non plus compter sur Frédéric : il se voyait entouré de dangers, et devinait de sanglantes représailles. Mais que lui importait, à lui? IN 'accomplissait-il pas une mission, et sa vie n'était-elle pas d'avance sacrifiée au succès de la réforme? C'est alors, sans doute , qu'il s'écriait , s'adressant aux cardinaux de Rome :
« Je sais que vous en voulez à ma vie, je sais que vous me ferez bientôt périr en secret. Mais pourquoi? Je vous dis la vérité, je blâme en vous le faste, l'orgueil, la cupidité, le luxe, le zèle excessif que vous mettez, malheureux, à entasser des richesses; voilà