‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 136 sur 176 · V. Baronius, ann · texte numérisé non relu

V. Baronius, ann

pourquoi je ne vous plais pas. Je prends à témoin le ciel et la terre que je vous ai annoncé ce que le Seigneur m'a commandé. Et vous me méprisez ainsi que votre Créateur qui vous a rachetés par le sang de son fils unique. 11 n'est pas étonnant que vous vouliez me mettre à mort, moi, pauvre pécheur, qui vous annonce la vérité, quand saint Pierre lui-même, s'il revenait au monde et blâmait vos vices, hélas ! trop multipliés, ne trouverait pas grâce devant vous *. » — « Après

i. Tritheim (Chron. d'Hirsauge. Francfort, 1601. V. aux Pièces justificatives). — Il ne reste d'Arnauld de Brescia que le lambeau de discours cité par Tritheim. Faut-il encore douter de son authenticité? Nous ne le pensons pas, bien que quelques historiens aient avancé sans examen que ces paroles avaient été prononcées par un certain Arnulphe, tout différent d'Arnauld de Brescia (v. II. Francke, p. 57). Le doute vient de ce que Tritheim l'appelle Arnolphus et le fait mourir sous llonorius. Voilà où Tritheim se trompe. Quoi d'impossible? Mais, en lisant attentivement ce que Gerohus, Martin le Polonais, Platina et Tritheim lui-même disent d'Arnauld, puis en comparant leur récit à celui d'Othon et des autres contemporains, on reste convaincu que c'est bien d'Arnauld de Brescia qu'il est question. Tritheim a-til eu sous les yeux le passage de Platina, eta-t-il répété son erreur sans examen, comme cela peut arriver à un chroniqueur qui entreprend une histoire très-étendue? La ressemblance des textes peut le faire croire. 11 est possible encore que Platina et Tritheim aient consulté tous deux la même source erronée. Quoi qu'il en soit, ils ne sont certains ni Fun ni l'autre de l'époque précise où vécut leur personnage, puisqu'ils disent : « dans ces temps... ^ etc. »

La renommée d'Arnauld de Brescia devait être arrivée aux oreilles du savant Tritheim, si savant qu'il passait pour sorcier ; et l'on ne peut admettre qu'il ignorât son existence. Puisqu'il n'a parlé que d'ua seul ArnauUi, évidemment il n'en connaissait qu'un : ce devait être Arnauld, si connu par les lettres de saint Bernard et par la tradition. Il n'y a pas d'autre réformateur du même nom tellement célèbre qu'on puisse A ce point les confondre. Pour que l'on juge, voici d'abord le passage de Platina : « Vers le temps d'Ilonorius eut lieu un fait qu'on ne doit nullement approuver. Arnulphe, excellent prédicateur, périt de mort violente à Rome, victime dos embûches du clergé, parce qu'il s'élevait avec trop d'amertume contre ses débauches et son impudicité, qu'il blâmait vivement et son luxe et son amour excessif des richesses, lui proposant pour modèle la pauvreté du Christ et sa vie irréprochable. Une grande partie des nobles do Home s'attachèrent à lui comme au vérilalile disciple du Christ, connue à un prophète : ils le portaient aux nues dans leurs louanges. Ce très-saint hoiiune fut-il prêtre, ou

avoir prononcé ces paroles d'une voix forte » (dit Tritheim) , il ajouta : « Je ne crains pas de souffrir la mort pour la vérité; mais je vous prédis, au nom du Seigneur, que Dieu tout-puissant sera sans pitié pour vos impuretés. Flétris par toutes sortes de souillures, vous précédez aux enfers le peuple qui vous est confié. Dieu est vengeur * ! »

Ces paroles héroïques ne touchaient nullement le clergé de Rome : elles exaltaient le peuple et l'enflammaient de colère contre les cardinaux, qui pouvaient tout à coup saisir et mettre à mort leur réformateur et leur «prophète"». Parmi les excès qu'ils

moine, ou ermite? On l'ignore. 11 en est qui ont écrit que le meurtre déplut à Honorius lui-même, mais qu'on ne parvint pas à en découvrir les auteurs. »

Tritheim dit à peu près dans les mêmes termes, avant de citer le discours que nous venons de rapporter : « Dans ces temps, sous le Pape Honorius II, vint à Rome un prêtre nommé Arnolphus, homme d'une grande piété et prédicateur distingué. Tout en annonçant la parole divine, celui-ci blâmait la dissolution, les débauches, la cupidité et le faste excessif des clercs, et proposait à l'imitation de tous la pauvreté du Christ et de ses disciples ainsi que leurs mœurs irréprochables. Aussi la noblesse romaine le louat-elle comme le vrai disciple du Christ. Mais, comme les cardinaux et les clercs lui portaient une haine violente, il fut pris la nuit par eux et mis à mort en secret. Son martyre lui fut révélé auparavant par Dieu, alors qu'il était encore dans la solitude, quand il fut envoyé à Rome sous la garde d'dn ange pour y prêcher. Aussi dit-il publiquement : « Je sais, etc »

Après le discours il ajoute : « Par ces accents de vérité il souleva contre lui la haine des clercs, fut pris secrètement par eux et noyé. »

Certes, on ne peut affirmer que les paroles d'Arnauld nous soient rapportées fidèlement par Tritheim, qu'il les ait citées mot à mot. Mais quel est le discours, cité par les historiens, qui résisterait à un examen de ce genre? Ce que nous voulons dire, c'est que le fond et la pensée courageuse qui dominent dans ces paroles appartiennent bien ù Arnauld de Brescia.

1. On retrouve la même idée en d'autres termes dans saint Bernard et Jean de Salisbury. {Pohjc, YI, 24.) Saint Bernard dit : « Quid est Deus? non minus pœna perversorum, quam humilium gloria. » {De Consid., V, 12.)

2. Le cardinal d'Aragon dit que les vicomtes de Campanie l'honoraient sur leurs terres comme un prophète. (... Quem vicecomites Campaniatanquam prophetam in terra sua cum onmi honore habebant.)

commirent, on raconte qu'ils attaquèrent le cardinal Gérard, comme il traversait la rue Sacrée pour aller \isiter le Pape, et le blessèrent dangereusement.

Adrien, dont la patience avait été mise à l'épreuve depuis trois mois', prit tout à coup, en apprenant ce malheur, une détermination aussi habile qu'imprévue. 11 mit Rome en interdit, et supprima complètement les cérémonies du culte. Il devait par là obtenir plus que ses prédécesseurs avec les armes de Roger et desTiburtins.

Les Romains supportèrent d'abord sans effroi l'anathème jeté sur la ville; mais, peu à peu, les fêtes de Pâques approchant, et le Pape ne changeant rien à son arrêt, ils furent saisis de terreur. Le peuple (dit Baronius ") se réunit et supplia les sénateurs de demander grâce au Souverain Pontife. Adrien consentit à lever l'interdit qui pesait sur Rome , à condition qu'Arnauld et ses disciples rentreraient sous l'obéissance du Pape ou seraient chassés. Les sénateurs tirent ce qu'Adrien exigea d'eux : ils se lièrent par un serment sur les quatre évangiles. En conséquence, Arnauld fut chassé ^ — Cela était bien simple. Arnauld, sans doute, ne fut pas surpris de l'indifférence et de l'ingratitude des Romains. Il partit pour l'exil, pendant que derrière lui Rome entière se réjouissait. En effet, Adrien avait aussitôt levé l'interdit. Le lendemain, il sortit de la cité Léonme, accompagné des prêtres et

1. Depuis le 2 décembre M5i jusqu'au 21 mars lloa il n'avait pu sortir de la cité Léonine.

2. Vid. acta Adriani Papie in codice Vaticano apud Baron. il5o. Baronius cite pour ces faits le manuscrit du Vatican.

3. Clhon dit {Vie de Frécl. II, 20) : « Selon la sentence canonique des pasteurs, »

des cardinaux, suivi d'une foule immense, qui acclamait avec passion ce Pape qu'elle bloquait et maudissait la veille. Il se rendit en triomphe au palais de Latran. Là il célébra pendant plusieurs jours les fêtes de Pâques à la satisfaction générale.

Combien de temps dura cet enthousiasme religieux ' ? Les documents contemporains n'en disent rien. Mais, peu après ces événements, le Pape, soit qu'il voulût imiter ses prédécesseurs, soit que l'attitude du peuple redevînt menaçante, quitta la ville et se rendit à Viterbe.

Il serait curieux de savoir quelle fut la conduite des Romains, ainsi livrés à eux-mêmes, après l'exil d'Arnauld et le départ du Pape, et laissés à la garde et à l'autorité du préfet. Sans doute, leur turbulence accoutumée plongea le préfet de la ville dans des embarras et des dangers de toutes sortes, dont il devait bientôt se venger sur le malheureux Arnauld.

Pendant que ces événements s'accomplissaient à Rome, Frédéric parcourait l'Italie, et, sous prétexte d'affermir sa nouvelle autorité , laissait partout des ruines sur son passage ^ Retenu en Allemagne jusqu'à la fin de l'année 1154, il n'avait pu encore mettre à exécution la convention conclue avec Eugène III, par laquelle il s'était engagé à rétablir le trône chancelant du Pape. Après avoir pris plusieurs villes et s'être

1. Quinze à vingt jours au plus. On ne sait pas à quelle date Adrien se rendit à Viterbe, mais on peut affirmer qu'il resta fort peu de temps à Rome, puisque Pâques tombait le 27 mars ll5.j, et que, depuis celte époque jusqu'au couronnement do Frédéric, le 18 juin 113o, il s'écoula beaucoup d'événements, pendant lesquels le Pape fut soit à Viterbe, soit à Città di Castello, ville située à 170 kilomètres de Rome.

2; Il semait ainsi aveuglément les germes de la Ligue lombarde.

fait couronner roi des Lombards à Pavie, le 17 avril 1155, il marcha en diligence sur Rome, bien plutôt pour y prendre la couronne impériale, que pour secourir le Pape.

Adrien était à Viterbe lorsqu'il apprit que Frédéric approchait. Sans doute, malgré toutes les promesses de la convention, il trembla un moment lorsqu'il sut que le terrible Empereur était si près. Craignant qu'il ne vînt en ennemi, il assembla son conseil. On convint d'envoyer au-devant de l'Empereur trois cardinaux et un diacre. Adrien leur donna des instructions précises sur les affaires dont ils avaient à traiter avec Frédéric; ils emportaient aussi une lettre du Pape à TEmpereur. «Dans cette lettre, dit le cardinal d'Aragon, il y avait, entre autres choses, qu'il rendît aux cardinaux l'hérétique Arnauld, que les vicomtes de Campanie avaient enlevé à maître Gérard, cardinalprêtre de Saint-IS'icolas, dans Otriculi où ce dernier l'avait pris. Le roi, ayant appris les instructions du Seigneur Pape, envoya aussitôt des émissaires, fit prendre un de ces vicomtes; de quoi les autres furent si épouvantés, qu'ils remirent aussitôt le même hérétique aux mains des cardinaux '. »

La vie d'Arnauld de Brescia fut comme le lien sanglant qui unit d'abord Adrien et Frédéric. Le Pape regardait comme un grand succès la prise de ce terrible chef de parti, contre lequel il était impossible de formuler une accusation juridique. Quant h Frédé-

t 1. V. Muratori, l'cr. liai, scn'it., loin. III, pas. 411. VilaAilrani Pa|;e ex Gard. Aingotiio. — Olhon a dit : ... <• Ayant iHé pris par qne'tpies hoinincs.. »

ric ', que lui importait la vie d'Arnauld? Il ne prit pas même le loisir de songer à l'injustice qu'il commettait, et le livra sans remords aux cardinaux. Ceux-ci le firent conduire à Rome sous bonne garde.

Cependant les envoyés du Pape tardaient à revenir. Adrien, effrayé, quitta précipitamment Viterbe, et s'enferma dans Città di Castello, forteresse imprenable. Là, ignorant les dispositions de Frédéric, il refusa de répondre à ses envoyés. Une grande méfiance régnait des deux côtés. Frédéric voulait également connaître les intentions du Pape, avant de lui faire aucune promesse. En conséquence, quand il eut remis Arnauld aux mains des cardinaux d'Adrien, il refusa de traiter avec eux sur d'autres points et les renvoya au Pape. Les cardinaux ainsi congédiés de part et d'autre se rencontrèrent près de Viterbe. Ils convinrent d'aller trouver Frédéric, et purent enfin calmer son esprit soupçonneux. « Le Roi jura sur les reliques, la crosse et l'Évangile de conserver au Pape et aux cardinaux la vie, les membres, la liberté, l'honneur et les biens -. » Le Pape, l'ayant appris, promit de couronner Frédéric, et consentit à une entrevue avec le prince.

Aucun historien ne nous a conservé les paroles qui s'échangèrent dans cet entretien mémorable , mais seulement le récit d'un futile débat d'étiquette : il aurait été curieux de savoir avec quelle éloquence Adrien défendit sa cause ' et noircit auprès de Frédéric les

1. 11 fut bien plus coupable que le Pape, qui pouvait avec une certaine apparence de justice accuser Arnauld de lèse-majesté.

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