Sine ulla inquisitione {Hiit. cal., ix
4. .. . Minus quam necesse esset litteratus... {Hist. calam., x.
Albéric et des Lotiilfe : ceux-ci soutenaient qu'Abélard méritait sa peine pour avoir lu publiquement et laissé copier son livre sans l'autoiisation du pontife romain et de l'Église. Geoffroy adoucit la sentence en prenant part à l'inforlune d'Abélard ; il mêla ses larmes aux siennes ' , et le condamné promit de se soumettre.
Lorsque Abélard parut dans le concile, ses juges, sans avoir engagé la moindre discussion, le décidèrent à jeter lui-même son livre dans les flammes. Puis il lut tant bien que mal le symbole d'Atlianase, au milieu des soupirs et des sanglots, et fut livré aux mains de l'abbé du cloître Saint-Médard. Aussitôt après, le concile fut dissous^.
Ainsi se termina le procès de Soissons. Nous l'avons suivi dans tous ses détails, parce qu'il nous offre un des plus curieux monuments de l'époque, et montre la Raison, représentée par Abélard, proclamant pour la première fois sa compétence en matière religieuse. C'est là un fait important qui aura de graves conséquences dansl'avenir, et, si le clergé avait bien compris quelle atteinte la libre discussion pouvait porter à la foi et à l'autorité religieuse, il aurait laissé Abélard s'escrimer seul sur ce terrain glissant. C'est l'opinion de saint Bernard ^ qu'il est impossible de discuter la lettre du dogme, même avec des intentions pures, sans toucher à l'hérésie. Qu'est-ce donc quand il s'agit
1. ... Me flentem flensipse consolatus est. {IJist. cal., x.)
2. Voir pour tout ce débat l'Histoire des tnalhcurs d'Abélard.
3. « En outre cV'lait il mes yeux une indignité que la foi, qui repose sur une base si ferme et si inaitacjuable, filt livrée aux tluctuations de la raison humaine." (S. Bern. Eiiit. ISti )
d'argumenlersiir un point aussi subtil que le mystère de la sainte Trinité ' ?
La persécution du clergé souleva l'indignation des partisans d'Abélard. Cependant celui-ci montra dans cette circonstance assez de faiblesse et d'irrésolution pour combler de joie ses persécuteurs. Le Paraclet prouvera plus tard que la conduiteld'Abélard ne diminua en rien le respect et l'affection de ses disciples. Qui sait même si tant de revers n'ont pas attaché à lui plus fortement l'àme chevaleresque d'Arnauld? Après quelques jours de réclusion à Saiut-Médard, Abélard fut ramené, par ordre du légat, à son couvent de Saint- Denys. Il y retrouva les mêmes ennemis, continua à flétrir leurs vices, e\, les rendant plus acharnés par un futile débat sur Denys l'Aréopagite, leséjour du cloître lui devint bientôt impossible. Quelques-uns vont jusqu'à dire qu'il fut condamné à une punition honteuse.
Les verges monacales ne devaient pas fustiger deux fois l'illustre philosophe. Il prit la fuite, et se réfugia sur les terres du comte Théobald, dans un monastère, dont le prieur l'avait pris en affection. Bientôt après, il obtint du roi par l'entremise de Suger, nouvel
4. « ... On soulève témérairement des discussions sur les plus profonds problèmes » (S. Bern., epist. 188), et plus loin, dans la même lettre : « ...L'esprit humain usurpe tout, ne laissant plus rien à la foi... >> Abélard affirme que des intentions pures et l'amour de notre foi (sincera intentio aniorque fidei nostrœ) l'avaient déterminé à écrire son livre : mais il ne voyait pas le péril. Othon de Freisingen (de gest. Frid. Imp. I, 47) l'accuse d'avoir « rabaissé l'importance des trois personnes (jui, selon la pieuse croyance de l'Kglise, nesont pas de vains mots, mais des êtres distincts et pourvus d'attributions spéciales, « — Il ajoute : «De même que la majeure, la mineure et la conclusion ne font qu'un seul syllogisme, ainsi le Père, le Fils et le Paint-Ksprit sont la même essence.»
abbé de Saint-Denys, la permission de vivre dans une solitude des environs de Troyes. Aidé d'un clerc dévoué * (clerico nostro), il se construisit un modeste oratoire sur les bords de l'Arduzon, qu'il connaissait depuis son séjour à Maisoncelle.
Dans ce clerc qui i)artagea la mauvaise fortune du maître, faut-il reconnaître Arnauld, que saint Bernard appelle avec son style llguré u l'écuyer d'Abélard^? n H. Francke ^ affirme, d'après Fessier, qu'ils vécurent tous deux au Paraclet dans la plus étroite amitié. Les documents contemporains ne jettent aucun jour sur ce point. Cependant quelles causes ont pu forcer Abélard à taire le nom de ce clerc dévoué? Dirat-on qu'il était trop obscur pour intéresser l'ami auquel il racontait ses malheurs? Si obscur qu'il pût être, il méritait bien d'être connu, celui qui sut soutenir, aider, encourager Abélard, au moment où la fortune l'abandonnait. Il eût été juste de le nommer; carie célèbre philosophe le savait, c'était apprendre son nom à la postérité, et payer ainsi largement sa dette de reconnaissance. Il faut donc chercher de plus graves raisons au silence d'Abélard. Il écrivit sa lettre du mo-
1. «... Caché dans. cette retraite avec un clerc dévoué^ je pouvais répéter ce chant adressé au Seigneur : «Voici que je me suis éloigné par la fuite, et j'ai demeuré dans la solitude. » (Ecce elongavi fugiens, et mansi in solitudine. Psalm. 54.) — Hist. calam., x.