‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 141 sur 176 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Ce qu'Arnauld avait fait des Romains.

Au pied du bûcher d'Arnauld encore fumant, on s'attendrait à voir les Romains, peuple et Sénateurs, s'engager par un serment terrible à venger cette victime du despotisme et de la superstition. Mais leur colère mêlée d'indécision et de lâcheté ne pouvait durer qu'un moment. Rientôt calmés, les Sénateurs s'assemblent et se préoccupent avant tout d'envoyer une ambassade à Frédéric et de composer un discours châtié oii le nom d'Arnauld ne sera pas même prononcé'.

« Cependant, dit Othon, les Romains, ayant appris l'arrivée du Prince, jugèrent qu'il fallait, au moyen d'une ambassade, sonder ses intentions. Ils choisirent donc des députés, gens habiles et lettrés, qui devaient se présenter devant lui entre Rome et Sutri. Ayant reçu d'abord un sauf-conduit, et admis à parler dans le conseil de Son Excellence royale, ils firent cette harangue :

« Nous, députés de Rome, qui n'avons pas unemé-

i. Pour ne pas obscurcir le récit, nous avons suivi constamment le texte d'Othon de Freisiiigen. Nous avons donné aux Pièces juslilicatives le texte et la traduction du discours de dunlher, bien différent de celui d'Othon. Sans doule Gunther, au moment où il l'écrivait (c'est-à-dire vingt ans environ après la mort d'Arnauld), se laissait influencer par l'état de Kome : la République y était encore une fois désorganisée.

diocre importance dans la ville, nous sommes envoyés à Son Excellence par le Sénat et le peuple romain. Écoute avec calme et bienveillance ce que nous te déclarons de la part de Rome, cette bienfaisante maîtresse du monde, dont tu seras bientôt, Dieu aidant, le Prince, l'Empereur et le maître. Si tu viens apporter la paix ou plutôt parce que tu l'apportes (je pense), mon cœur se réjouit. Tu prétends à l'Empire du monde, et moi Rome, pour t'offrir la couronne^ je me lève reconnaissante et j'accours à toi joyeuse. Et pourquoi ne viendrais-tu pas en ami visiter ton peuple, pourquoi ne le regarderais-tu pas dans ta glorieuse munificence, ce peuple, qui, dans l'espoir de se délivrer du joug injuste des clercs, attend ton arrivée depuis si longtemps avec une vive impatience? Qu'ils reviennent, je le désire, les temps anciens; — je demande que les privilèges d'une cité illustre lui soient rendus, que sous ton règne Rome reçoive le gouvernail du monde, qu'elle soit soumise à ton Empire et que la Monarchie romaine réprime l'insolence de l'univers. Qu'un tel souverain, prenant le nom d'Auguste, aitaussi sa gloire. Tu sais que Rome, grâce à la sagesse de la dignité sénatoriale, grâce au courage, à la discipline de l'ordre équestre, étendant ses rejetons de mer en mer, s'est agrandie au point d'atteindre les limites du monde; que dis-je? Ajoutant au monde les îles situées en dehors du monde, elle y sema les germes de sa suprématie. Les uns ne furent pas protégés par les tlots des mers orageuses, les autres par les roches escarpées et inaccessibles des Alpes: rindom[)table valeur de Rome a tout dompté. Mais, les fautes prenant le dessus, comme nos princes étaient loin de nous, cette noble et

ancienne institution, je veux parler du Sénat, par la lâche inertie de quelques souverains, perdit sa vigueur, et, la prudence sommeillant, Rome dut nécessairement s'affaiblir. Dans l'intérêt de ta gloire et de celle de ma divine République, je me suis levée pour rétablir le sacré Sénat et l'ordre des Chevaliers, afin que, par la politique de l'un et les armes de l'autre, l'Empire romain et ta personne Impériale pussent recouvrer leur ancienne splendeur. De tels projets ne doivent-ils pas plaire à ta grandeur d'âme? Une si remarquable entreprise, qui convient si bien à ton autorité, ne te paraît ra-t-elle pas digne de reconnaissance? Écoute donc, ô Prince, avec patience et bonté, quelques mots sur ce que réclame ta justice et la mienne : la tienne d'abord avant la mienne.

« Commençons par Jupiter,

(( Tu étais notre hôte et je t'ai fait citoyen. Tu étais étranger venu des contrées d'au-delà des Alpes, et je t'ai créé Empereur ' ; ce qui était en ma puissance, je te l'ai donné. Tu dois donc de ton côté pour la conservation de mes bonnes coutumes et lois anciennes, que les Empereurs tes prédécesseurs m'ont confirmées par de suffisantes garanties, m'offrir toute sécurité, de peur que la rage des Barbares ne vienne à les violer. Tu dois aussi donner à mes officiers qui t'acclameront au Capitole jusques à cinq ou six mille livres d'argent, défendre la République de toute insulte jus-

1. Les Homains ne veulent pas reconnaître le pouvoir du Pape, et lorsqu'ils disent: «Nous vous avons créé Empereur, » ils ne peuvent que faire allusion au droit que s'étaient arrogé les Papes de donner TEmpire, défendant par une singulière inconséquence une prérogative qui grandissait Ronne, tout en méprisant l'autorité de ceux qui l'avaient établie.

ques à effusion de sang, enfin sanctionner et confirmer tout cela de ta propre main par des privilèges et un serment. »

« A ce langage si hautain et si nouveau pour lui, le Roi, enflammé d'une juste colère, interrompit le cours des paroles des députés sur la justice de leur République et celle de l'Empire, cours qui allait se prolonger à la manière italienne par une longue série de périodes et de circonlocutions, et, conservant avec son âme royale son extérieur digne et sa belle figure, il répondit sans préparation , mais non sans prévoyance :

« Jusqu'ici nous avons beaucoup entendu parler de la sagesse ou du courage des Romains, mais surtout de leur sagesse. Aussi je ne puis assez m'élonner de trouver vos paroles plutôt affadies par l'enflure de l'arrogance que relevées par l'attrait de la sagesse. Tu mets en avant l'antique célébrité de ta ville, et portes jusqu'aux nues l'ancienne forme de ta divine République. Je le reconnais, oui, je le reconnais (pour me servir des termes mêmes de ton historien) « il y eut jadis dans cette République une vraie verlu. » Je dis ((jadis»; puissions-nous dire ((maintenant» avec autant de vérité que de plaisir ! Ta Rome ou plutôt notre Rome a éprouvé les vicissitudes des choses humaines. Elle n'a pu seule échapper à la destinée que doivent subir tous les êtres du globe terrestre d'après l'éternelle loi du Créateur de toutes choses. Qu'est-ce à dire? On sait bien comment ta puissance et ta noblesse ont d'abord passé de Rome, notre cité, à la capitale de rOi'ient, comment le (irec altéré a sucé pi ndant un long laps d'années les mamelles de tes délices.

Survint ce Franc, vraiment illustre et de nom et de fait, qui t'enleva violemment ton reste de noblesse. Tu veux connaître l'antique gloire de ta Rome, la gravité de la dignité sénatoriale, l'habile disposition des camps, le courage et la discipline de l'ordre équestre , sa fière et indomptable audace quand il marche au combat? Eh bien ! jette les yeux sur notre Répubhque; tout cela est dans nos mains: tout cela nous est venu avec l'Empire. Ce n'est pas un Empire nu qui a passé en nos mains, mais un Empire enveloppé de sa vertu et traînant avec lui ses ornements. A nous sont tes Consuls, à nous ton Sénat, à nous ton armée. Désormais c'est aux nobles Francs à te gouverner par leur sagesse, aux chevaliers Francs à repousser par le fer l'mjure qui te sera faite. — Tu te vantes de m'avoir appelé; à t'en croire, c'est toi qui d'abord m'as fait citoyen, puis Empereur, titres dont tu pouvais disposer. Parole inouïe ! qu'elle s'accorde peu avec la raison ! qu'elle est loin de la vérité ! Je vous en fais juges vous-mêmes, ainsi que tous les hommes sensés. Rappelons-nous les exploils des Empereurs modernes. Est-il vrai que nos divins princes Charles et Othon ont enlevé aux Grecs et aux Lombards l'Italie et la ville de Rome, qu'ils n'ont pas reçue d'un bienfaiteur, mais conquise à la pointe de l'épée? Estil vrai qu'ils ont ajouté leur conquête aux frontières des Francs? Je n'en veux pour exemples que Didier et Bérenger, vos monarques, dont vous étiez fiers, sur l'appui desquels vous comptiez. Ces princes n'ont pas seulement été soumis et faits prisonniers par nos rois Francs : ils ont encore vieilli et fini leurs jours dans la servitude. La chronique qui relate ces faits est authen-

tique. D'ailleurs leurs cendres enfermées dans notre terre en sont la preuve la plus évidente.

« Mais tu me dis : Tu es venu à mon appel ; — oui, je l'avoue, j'ai été appelé. Tes ennemis t'ébranlaient fortement, et tu ne pouvais te délivrer, ni par tes propres forces, ni par celles des Grecs efféminés. La valeur des Francs s'est rendue à un appel : je devrais dire plutôt une invocation. — Tu as invoqué, misérable un heureux, faible un fort, impuissante un puissant, inquiète un paisible. A ce compte, si c'est là un appel, je suis venu appelé. J'ai fait de ton Prince mon officier, et dès lors tu as passé sous ma domination, que tu as reconnue jusqu'à ce jour. Je suis un légitime possesseur. — Que quelqu'un enlève^ s'il le peut, la massue de la main d'Hercule. Le Sicilien, en qui tu as confiance, le fera peut-être? Qu'il considère les exemples d'autrefois. Les Francs et les Teutons ne sont pas encore devenus impuissants. Le Sicilien aussi, par la grâce de Dieu et si la vie ne m'abandonne pas, pourra payer cher un jour sa témérité. Tu réclames la justice que je te dois, à ton sens du moins. Je veux oublier que c'est au Prince à donner des lois au Peuple, et non au Peuple à en donner au Prince. J'oublie que tout possesseur, au moment d'entrer dans son bien, ne doit subir aucune condition préalable. Ne luttons qu'en raisonnements. — Tu me proposes, ce me semble, de prêter trois serments. Voici ma réponse sur chacun d'eux. Tu dis que je dois jurer d'observer les lois des Empereurs mes prédécesseurs, confirmées par leurs privilèges, ainsi que tes bonnes coutumes. Tu ajoutes aussi que je dois jurer de défendre ta patrie, menu» au péril de ma tête. A ces deux choses, je réponds par

un seul argument. Les choses que tu demandes sonl justes ou injustes. Si elles sont injustes, ce ne sera point à toi de les réclamer, ni à moi de les accorder. Si elles sont justes, je reconnais qu'en les devant je les veux, qu'en les voulant je les dois. Il sera donc superflu de faire un serment pour une dette volontaire et une volonté bien due. Comment en effet anéantirais-je ta justice, moi si jaloux de conserver àtous^ même aux gens infîmes, ce qui leur appartient? Comment ne défendrais-je pas la patrie et surtout le siège de mon Empire^, même au péril de ma tête, moi qui ai formé le dessein de rétablir, autant du moins qu'il est en moi, les limites de cet Empire, avec la conviction de courir le même péril, témoin le Danemark naguère soumis et rendu au monde romain? Et peut-être un grand nombre de provinces et de royaumes auraient connu mes projets, si l'affaire présente ne m'en avait empêché. — J'arrive au troisième chapitre. Tu prétends que ma personne doit prêter serment moyennant une certaine somme. 0 infamie ! tu réclames de ton Prince, ô Rome, ce que le premier vivandier venu devrait plutôt demander à un colporteur. C'est là ce qu'on exige chez nous des prisonniers. Suis-je retenu en captivité? Suis-je chargé de fers par des ennemis? Est-ce que je ne siège pas dans ma gloire, entouré de nombreux et vaillants guerriers? Quoi ! un Empereur romain fournira une somme contre sa volonté, loin de faire des largesses! Jusqu'ici, dans ma royale munificence, j'ai fait des dons à qui m'a plu, dans la mesure convenable, surtout à ceux qui ont bien mérité de moi. De même que les petits doivent l'obéissance qu'on exige d'eux avec raison, de même les

grands ne font que justice eu payanl les services rendus. Cette conduite, dont mes divins pères m'ont donné l'exemple, je l'ai tenue ailleurs; pourquoi ne la tiendrais-je pas à l'égard de concitoyens? Pourquoi ne rendrais- je pas Rome joyeuse de mon arrivée? Mais à qui demande injustement des choses injustes on répond justement par un refus '. »

« A ces mots, terminant son discours, non sans une juste indignation, il se tut -. »

Nous avons cru devoir rapporter, sans en rien passer, ces curieux discours. Quelle que soit l'audace inconséquente des Romains, on sent qu'ils ont gagné sous l'influence d'Arnauld un peu de cette fierté antique dont ils parlaient autrefois sans la connaître. Quant à l'orgueilleuse réponse de Frédéric, elle est digne de lui, écrasante et despotique.

(( Quelques-uns des assistants (dit Othon), demandèrent aux envoyés s'ils avaient encore à parler. Ceuxci, après un moment de délibération, répondirent perfidement qu'ils désiraient d'abord rapporter à leurs concitoyens ce qu'ils venaient d'entendre , qu'alors seulement, après mûre réflexion, ils reviendraient près du Prince K » — Un moment déconcertés, les envoyés

1. Le discours des Romains, qu'Otlionde Freisingen nous a conservé, est très-vraisemblable. Celui qu'il prête îi son royal neveu étonne d'abord par son éloquence. On serait tenté de croire que l'oncle a fait lui-même toutes ces belles phrases, s'il n'était d'ordinaire plat, diftus et monotone. — Ce que l'on peut admettre, c'est que Frédéric, qui rapporta sans doute luimême k son oncle la scène du discours et par conséquent les paroles des Romains ainsi que sa propre réponse, avait pris le soin de retoucher son discours dans le silence du cabinet : lequel discours, suivant nous, ne fut pas le moins du monde improvisé. (Voir aux Pièces justificatives le discours de Frédéric, rapporté par (iunther.)

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