‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 152 sur 176 · CONCILE DE SENS (H · texte numérisé non relu

CONCILE DE SENS (H

Lettres ou extraits de lettres de saint Bernard.

Épii. 330 « Il n'est point de fléau plus capable de nuire que l'ami de

apc;. 1^ maison. La familiarité d'Absalon et le baiser de Judas prouvent cette vérité. On pose de nouveaux fondements au christianisme. Maître Pierre et Arnaidd, double fléau dont tu as délivré l'Italie, se sont levés et viennent ensemble contre le Seigneur et contre son Christ. L'écaillé est tellement unie à l'écaillé qu'il ne passe pas entre elles le moindre souffle d'air. Nous avons échappé au rugissement de Pierre de Léon, attaquant le siège de Pierre de Simon; mais nous rencontrons à l'improviste Pierre de Dragon, attaquant la foi de Pierre de Simon. Mais toi, notre Seigneur Dieu, lu feras baisser les regards des superbes, tu fouleras aux pieds le Lion et

le Dragon. Et toi, Père bien-aimé, ne fais pas trop attendre ton secours à l'Église : songe à la défendre, ceins ton glaive!... »

Us doivent se hâter d'être en garde, comme le devoir l'exige, contre les Êpit. 188

IX évêqui'i IX Cardin; (le Rome

hérésies qui se multiplient, et surtout contre les erreurs de P. Abélard. ^ux évêqufs

aux cardina

« Il n'est douteux pour personne qu'il vous importe tout particulièrement d'ôter les scandales du royaume de Dieu, de couper les épines qui s'élèvent, d'apaiser les querelles. C'est là ce que recommande Moïse, quand il s'approcha de la montagne : « Vous avez avec vous, dit-il, Aaron et Hus; s'il surgit quelque débat, vous en référerez à eux. » Je parle de ce Moïse, qui vint à travers l'eau, et non-seulement à travers l'eau, mais à travers l'eau et le sang. Il est plus que Moïse. Et parce qu'il est venu à travers le sang, il est plus que Moïse. Et puisqu'à la place de Hus et d'Aaron le zèle et l'autorité de l'Église romaine veillent sur le peuple de Dieu, c'est avec raison que nous en référons à elle, non pas pour les questions, mais pour les blessures de la Foi, les outrages faits au Christ, les injures et les dédains que souffrent les cardinaux, les scandales du présent, les périls de l'avenir. On raille la foi des simples, on révèle les secrets de Dieu, on soulève témérairement des discussions sur les plus profonds problèmes, on outrage les cardinaux, parce qu'ils sont d'avis de les assoupir plutôt que de les trancher. Il s'ensuit de là que l'agneau pascal, contre les statuts de Dieu, est cuit dans l'eau ou mis en lambeaux tout cru, à la manière des bêtes sauvages. Ce qui reste n'est point brûlé par le feu, mais foulé aux pieds. Ainsi l'esprit humain usurpe tout, ne laissant plus rien à la foi. Il touche à tout ce qui est plus élevé que lui, il cherche à pénétrer ce qui est au-dessus de sa portée; il se jette sur les choses divines, il souille plutôt qu'il ne dévoile les choses saintes; ce qui est fermé et scellé, il ne l'ouvre pas, mais le brise violemment, et tout ce qu'il ne trouve pas accessible n'est rien à ses yeux; il ne daigne pas y croire.

(( Lisez, s'il vous plaît, le livre de Pierre Abélard, qu'il appelle Théologie ; il est sous votre main, puisqu'il est souvent lu par plusieurs membres de la curie, comme il s'en glorifie; et voyez ce qu'il dit de la Sainte Trinité, de la Conception du Fils, de la Procession du Saint-Esprit, sans parler des autres choses qui s'y trouvent en grand nombre, vraiment inouïes pour des oreilles et des âmes catholiques. — Lisez aussi cet autre ouvrage qu'il appelle ses Pensées, et celui qui a pour titre : « Connais-toi toi-même. » — Et remarquez combien il y pousse de luxuriantes moissons de sacrilèges et d'erreurs, ce qu'il pense sur l'àme du Christ, sur la personne du Christ, sur la descente du Christ aux enfers, sur le sacrement de l'autel; sur le pouvoir de lier et de délier, le péché originel, la concupiscence, le péché de plaisir, le. péché de faiblesse, le péché d'ignorance, sur le fait du péché, sur l'intention du péché. Et si vous jugez que je suis justement ému, soyez ' émus vous-mêmes, et ne le soyez pas en vain. Agissez selon

le rang que vous tenez, selon la dignité dont vous jouissez, selon la puissance que vous avez reçue, et de cette manière celui qui monte incessamment aux cieux descendra incessamment aux enfers, et les œuvres des ténèbres ayant osé se produire au jour seront dévoilées à la lumière ; celui qui pèche publiquement étant publiquement convaincu, ils cesseront aussi de parler, les autres philosophes, qui changent la lumière en ténèbres, qui discutent dans les carrefours sur les choses divines, méditant le mal au fond de leurs cœurs et l'écrivant sur leurs tablettes; et par là se fermera la bouche de ceux qui disent des iniquités. »

■Dit. 332 Extraits... «Nous avons en France un moine sans règle, un

ardinai Gré- prélat saus soUicitudc, un abbé sans discipline, Pierre Abé-

c taïquin. ... , « ,

lard, qui discute avec des enfants et converse avec des femmes... — Il marche dans les ténèbres qui environnent Dieu, non pas seul comme Moïse, mais accompagné d'une grande foule et de ses disciples... — Il a nui tant qu'il a vécu; sa perversité a duré autant que son existence, et le voilà qui a pris ses précautions pour que son venin passe à la postérité... »

Extraits... « Abélard a ouvert les vieilles citernes et les bas- ^p*'- 33iau

cardinal Elienr

sins usés des hérétiques, pour que le bœuf et l'âne y tom- évùque de Pai« bent... — Il est sorti de sa caverne, ce serpent tortueux, et, semblable à l'hydre, au lieu d'une seule tête coupée, il dresse sept têtes nouvelles... »

Epît. 337. — Adressée au Pape Innocent par [Henri, archevêque de Sens, Geoffroi, évêque de Chartres, serviteur du Saint-Siège apostolique, et par les évêques d'Orléans, Hugo d'Autun,lHatto [de Troyes, Manassès de RIelun •.

« Il n'est douteux pour personne que ce qui est confirmé par l'autorité apostolique devient à jamais incontestable, et aucune subtilité ne peut affaiblir sa décision, aucune haine la détruire. C'est pourquoi nous avons jugé-à propos, très-saint Père, de rendre compte à votre siège apostolique des choses qui récemment ont été traitées en notre présence. Presque partout en France, dans les cités, les bourgs et les châteaux, la Sainte-Trinité, qui est Dieu, était discutée par les écoliers au sein de l'école et jusque sur les carrefours, par les gens de lettres et les gens d'un âge avancé, voire même par les enfants et par les simples ou plutôt par les insensés. On avançait en outre beaucoup d'autres propositions absurdes, malsonnantes, tout à fait contraires à la foi catholique et à l'autorité des saints Pères. En vain ceux qui pensent sainement et qui croient qu'on doit rejeter ces extravagances adressèrent à ces gens-là de vives et fréquentes réprimandes. Ils s'animaient encore davantage, et tous, fiers de l'autorité d'Abélard, leur maître, et du livre, son ouvrage, inlitulé Théologie, et d'autres écrits du même Abélard, pour fortifier ces inventions profanes, qui ont déjà perdu tant d'âmes, s'armaient de plus en plus. Vivement émus et blessés en pareille occurrence, nous n'obions cependant faire une enquête.

« Mais le seigneur abbé de Clairvaux, entendant souvent

1. Cette lettre n'a point été rédigée par saint Bernard. Nous l'avons insérée ici, parce qu'elle est en quelque sorte le procès-verbal du concile de Sens

parler de ces choses, et les ayant lues par hasard dans la Théologie déjà citée et d'autres livres du maître Abélard, en fit un minutieux examen et eut une entrevue avec l'auteur, une première fois en tôte-à-têle, et la seconde en présence de deux ou trois témoins, selon le précepte évangélique. Il l'avertit avec douceur et amitié d'imposer silence î\ ses disciples sur dételles questions et de corriger ses livres. 11 engagea même un grand nombre de ses sectateurs à renier et rejeter ces livres empoisonnés, à se préserver avec vigilance d'une doctrine qui blessait la foi catholique. Alors maître Pierre, supportant avec aigreur et dépit ces observations, nous fit de fréquentes instances et ne cessa point ses prières que nous n'ayons invité par écrit le seigneur abbé de Clairvaux à venir devant nous le jour de l'octave de la Pentecôte. Là, maître Abélard se faisait fort de prouver et de justifier les points que le seigneur de Clairvaux avait incriminés, comme nous l'avons dit. Mais le seigneur abbé répondit qu'il ne viendrait pas au jour assigné et qu'il ne discuterait pas avec Abélard. Cependant, comme maître Pierre continuait à convoquer ses disciples de toutes parts, les suppliant de venir défendre ses opinions et sa doctrine dans sa prochaine conférence avec le seigneur abbé de Clairvaux, et que ces menées étaient connues du seigneur abbé, celui-ci, craignant qu'à l'occasion de son refus, tant de sentiments profanes ou plutôt tant d'extravagances ne parussent avoir plus d'autorité pour les ignorants aussi bien que pour les défenseurs de ces hérésies, vint de lui-môme à Sens, bien qu'il ne l'eût pas promis, et se présenta touché d'un saint zèle ou plutôt enflammé d'une ardeur céleste. Ce jour-là, jour de l'octave de la Pentecôte, tous nos frères, les évêques suflragants, s'étaient réunis à Sens, pour honorer et vénérer les saintes reliques que nous devions découvrir aux yeux du peuple dans notre Église.

((Étaient présents le glorieux roi de France, Louis, le religieux Guillaume, comte de Nevers, le seigneur archevêque de Reims, avec tous ses sullVagauts (excepté les évêques de Paris et de Nevers), une foule de pieux abbés et de clercs

éclairés et fort instruits : alors parurent d'un côté le seigneur abbé de Clairvaux, de l'autre le maître Pierre avec ses partisans. Bref, le seigneur abbé produisit la Théologie du maître Pierre, et fit connaître les proposilions de ce livre qu'il avait notées comme absurdes et tout à fait hérétiques, afin d'obliger le maître Pierre ou à désavouer qu'il les eût écrites, ou, s'il les avouait, à les prouver ou à les rétracter. Pierre Abélard, semblant se métier de son adversaire, chercha des subterfuges et refusa de répondre; quoiqu'il fût libre de parler, dans un lieu sûr, devant des juges équitables, il en appela à votre tribunal, très-saint Père, et quitta l'assemblée avec les siens.

« Cet appel ne paraissait guère canonique : néanmoins, pleins de déférence pour le siège apostolique, nous n'avons voulu prononcer aucun jugement contre sa personne. Quant aux doctrines perverses dont la contagion avait déjà infecté bien des gens et gagné jusqu'au cœur de l'Église, après les avoir lues et relues en audience publique, après avoir prouvé jusqu'à l'évidence qu'elles étaient non-seulement fausses, mais encore hérétiques, tant par de solides raisonnements que par les passages de saint Augustin et des autres Pères qu'a cités l'abbé de Clairvaux, nous les avons condamnées la veille du jour de son appel ; — et, comme elles entraînent une foule d'âmes dans une erreur pernicieuse et tout à fait condamnable, nous vous supplions d'une voix unanime et par de justes prières, ô bien-aimé Seigneur, de les flétrir à jamais par l'autorité de votre sentence, à punir d'un châtiment bien mérité. Père équitable, ceux qui s'obstineraient à les défendre. — Si Votre Sainteté imposait silence audit maître Abélard, lui ôtait le pouvoir d'enseigner et d'écrire, et condamnait ses livres comme remplis de dogmes pervers, elle arracherait les épines de l'Église de Dieu, et la riante moisson du Christ pourrait encore grandir et pousser fleurs et fruits. — Nous vous adressons, vénérable Père, un extrait de quelques-unes des propositions condamnées par nous, afm que par là vous jugiez plus facilement du reste de l'ouvrage. »

Eplt. 191. — Adressée au Pape Innocent, sicrni^e par Samson, archevêque de Reims, et par les évéques Geoffroi île ChAlons, Josselin de Soiàsons et Aloise d'Arras, rédigée pur saint Beniaid

« Occupés à entendre une foule de choses, nous parlons brièvement d'une longue affaire, d'autant plus que la lettre du seigneur de Sens renferme à ce sujet des détails complets et satisfaisants. Pierre Abélard s'efforce d'amoindrir le mérite de la foi chrétienne, en s'imaginant embrasser tout ce qu'est Dieu par la raison humaine. 11 monte jiisrfu'aux cieux, il descend jusqu'aux abîmes. Il n'est rien qui lui échappe, soit dans les profondeurs souterraines, soit dans les régions supérieures. Cet homme est grand à ses propres yeux. Discutant sur la foi contre la foi, se* nourrissant de grandes et merveilleuses pensées qui sont au-dessus de lui-même, il cherche à pénétrer la Majesté, il fabrique des hérésies. Il avait depuis longtemps composé un livre sur la Sainte-Trinité, mais sous les yeux du l<^gatde l'Église romaine il fut détruit par le feu; car on y avait découvert l'iniquité. iMaudit celui qui relève les ruines de Jéricho ! Ce livre est ressuscité des morts, et avec lui se sont levées les nombreuses hérésies qui s'étaient endormies, elles ont paru aux yeux de la foule. En un mol il a déjà étendu ses branches jusqu'à la mer et ses rejetons jusqu'à Rome. Ce qui rend cet homme glorieux, c'est que son livre trouve dans la Curie romnine où reposer sa tête. De là son erreur a pris force et vigueur. Voilà pourquoi il ose prêcher sans cesse l'iniquité. Voilà pourquoi, se trouvant en présence des évêques, quand il se vit accusé par l'abbé de Clairvaux, qu'armait son zèle pour la Justice et la Foi, il ne fît ni un aveu ni une dénégation; mais, sans aucun grief d'offense ou de uiauvais vouloir, afin de prolonger son iniquité, il en appela au Saint-Siège apostolique, du jour, du lieu et (lu juge qu'il s'était choisis lui-même. Les évêques, qui s'étaient réunis dans ce seul but, s'en rappoi^tant à vo.tre révérence, n'ont rien tenté contre sa personne; mais la maladie, qui menaçait de grandir, exigeant les soins de la médecine, ceux-ci ont remis à votre jugement les chapitres.

jadis condamnés par les saints Pères. Gomme cet homme entraîne après lui la multitude et trouve créance chez le peuple, il faut le plus tôt possible porter remède à la contagion :

Vous allez l'arrêter, dites-vous ; c'est trop tard, Si le mal a grandi par un mortel retard*.

0 Nous sommes allés dans cette affaire aussi loin que nous l'avons osé. C'est à toi, notre bienheureux Père, de veiller au reste, d'empêcher qu'une tache de la perversité hérétique ne souille l'éclatante pureté de l'Église. C'est à toi qu'est confiée l'épouse du Christ, ô ami de l'Époux : c'est à toi de la montrer vierge sans tache à Jésus-Christ, son unique époux. »

Epît. 189, — A son très-aimé Père et Seigneur Innocent, souverain pontife par la grâce de Dieu, Fr. Bernard, abbé de Clairvaux, humble titre.

«Il est nécessaire que les scandales arrivent : cela est nécessaire, mais peu agréable. Aussi le prophète dit-il : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe? et je volerai et je me reposerai 2. » L'apôtre désire aussi quitter la vie, et se reposer en Jésus-Christ. Un autre saint s'écrie: « J'en ai assez. Seigneur : ôtez-moi la vie; car je ne vaux pas mieux que mes pères ^ » J'ai quelque chose de commun avec les saints pour le désir, non pour le mérite; car je voudrais, moi aussi, disparaître du monde, vaincu, je l'avoue, par la pusillanimité de mon âme et par les circonstances. Je crains qu'en me voyant les mêmes sentiments, on ne me trouve pas également préparé pour la mort. La vie m'est à charge, et je ne sais si je gagnerais à mourir. Peut-être aussi pour le désir suis-je bien loin des saints, en ce que ceux-ci aspirent à une vie

i. . ' . . . Sero medicina paratur,

Quum mala per longas convaluere moras.

(Ovid. de Remed. amor.)

Page 1