‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 25 sur 176 · Pour donner à ce mot son sens étymologique · texte numérisé non relu

Pour donner à ce mot son sens étymologique

de nombreux manuscrits. Où auraient-ils trouvé des copistes? Au lieu d'une multitude de moines lettrés, comme saint Bernard, Pierre le Vénérable, Jean de Salisbury et tant d'autres en avaient à leur service, ils ne comptaient parmi leurs disciples que peu de gens qui sussent écrire K Ajoutons à cela le mystère auquel ils étaient condamnés par la répression violente du clergé, on pourrait dire par l'inquisition : bien qu'encore inorganisée, elle commence en effet avec le onzième siècle^.

Quant aux moyens de communication, ils étaient presque impossibles pour ces hommes suspects sans un courage et une ténacité incroyables. Les monastères qui s'ouvraient naturellement aux voyageurs catholiques et aux religieux de tous les ordres, et leur donnaient une large hospitalité, étaient fermés pour eux. Ils pouvaient à la vérité changer de nom, mais pas sans danger. Car le zèle des moines était tel que, découverts, le couvent se changeait pour eux en prison, jusqu'à ce qu'un concile les condamnât solennellement, ou que le peuple les massacrât ou les brûlât vifs. Le midi de la France, plus civilisé et surtout plus travaillé par les doctrines hétérodoxes, offrait aux réformateui's des points de repère plus rapprochés;

1. Les clercs savaient presque seuls lire ei écrire. Si les chefs de sectes avaient trouvé des copistes, ce n'aurait été que d'anciens moines et d'anciens clercs. Ni Tanquelin, ni Pierre de Bruis, ni Henri, ni même Pierre de ValdOj n'ont éci il pour leurs adeptes.

2. Kile commence par le massacre des juifs, et l'on peut dire avec la première croisade. Les croisades durent contribuer beaucoup à développer les idées inquisitoriales. Quand des armées entières traversaient la mer pour exterminer les schismatiques, qui pourrait s'étonner de voir l'Église persécuter les hérétiques qu'elle trouvait sous sa main? Tuer un musulman était chose agréable à Dieu; il n'y avait pas loin de là à dire : Celui qui dénonce un hérétique gagne des indulgences.

aussi ils s'y créèrent de nombreux disciples, et Ton vit dans la seconde moitié du douzième siècle un chef manichéen accompagné d'évéques assez hardis pour tenir publiquement un concile àToulouse. Cependant, là comme ailleurs, le clergé catholique était encore assez puissant pour les brûler; il entrait sans hésiter dans la voie de ce prosélytisme barbare qui devait le mener à la sanglante croisade des Albigeois. Dans le nord delà France, la propagande était bien autrement difficile. Quand le réformateur (parti souvent du midi comme Henri) touchait enfin le but, après avoir traversé, chemin faisant, bien des populations hostiles, tout n'était pas fini pour lui. 11 pouvait se tromper sur l'esprit des habitants et les chances de succès que lui offrait sa prédication. 11 lui fallait calculer la puissance du clergé, le fanatisme des fidèles, et le désir de réforme de quelques-uns. 11 pouvait craindre à chaque instant les délateurs. Que de difficultés pour assembler sans que rien en transpirât une grande réunion d'hommes, et surtout d'hommes sûrs! Puis, quand ils étaient enfin initiés, que de peine encore pour accomplir les rites de leur nouvelle religion ! Après avoir échappé à de nombreux périls, ils finissaient presque toujours par être enfermés ou brûlés, aux applaudissements du clergé; mauvais moyen d'ailleurs, car leui courage et leur ténacité leur donnaient parfois en un moment autant d'adeptes que plusieurs années de propagande mystérieuse. Pourtant, il faut l'avouer, au commencement du douzième siècle, l'Église dis • persait souvent la secte en la laissant sans pasteur par la mort de son chef; la prudence était le plus sur moven de succès, (l'est ainsi (juf, Icnteineiil, sourde-

ment, le manichéisme mina l'orthodoxie pendant huit siècles, et parvint enfin au douzième à couvrir l'Europe d'un mystérieux réseau. 11 avait des évoques et des vicaires inconnus; bien des points de sa doctrine n'étaient que soupçonnés des conciles qui la condamnaient.

On voit par ce qui précède qu'il fallait alors une foi robuste et un courage à toute épreuve pour prendre le rôle de réformateur. Quoique au moyen âge il y ait parfois tant d'inconséquences dans la conduite des réformateurs qu'on soit tenté de les soupçonner de charlatanisme, il faut bien croire que ce n'était pas métier de charlatans, car on n'a jamais vu ceux-ci jouer la foule avec la mort en perspective. Il ressort aussi qu'à part les intéressés qui entreprenaient une croisade en forme contre les hérésies, comme saint Bernard, Pierre le Vénérable ou Pierre de Vaux-Cernai, elles étaient peu connues par les catholiques du moyen âge, peutêtre même par le clergé et plus tard par l'inquisition *.

Souvent une ville hérétique faisait tache au milieu d'une contrée catholique, la propagande ayant tout à coup rencontré des obstacles. Une secte ne s'étendait pas au-delà d'un certain rayon, puis on la retrouvait plus loin, mais là seulement où un missionnaire hérétique avait pénétré.

Pour connaître à fond les Églises hétérodoxes, pour avoir des détails précis sur leurs mœurs et leur culte, il n'y avait donc qu'un moyen : vivre au milieu d'elles, les voir à l'œuvre et les étudier sur place, je dirai

1. L'inquisiteur Rorenco ne fait aucune distinction entre les inanichi.^ens, pauvres de Lyon, vaudois, arnaudistes, etc..

presque se faire initier à leurs rites secrets, les livres nianquant et les rumeurs qui (ranspiraicnt ne pouvant en donner qu'une id(''e vague et incomplète.

Arnauld a-t-il connu et ùtudié ainsi les sectes religieuses dont les protestants prétendent qu'il a subi l'influence? Sa doctrine et sa réforme en donnentelles la preuve? C'est ce que nous allons examiner. Commençons par le manichéisme, qui n'était pas seulement une secte, mais une religion complètement organisée. Après avoir lu les Pères de l'Église, les contemporains et les écrivains secondaires, qui ont parlé de cette hérésie, il en reste l'impression que c'est une hydre à mille tètes, toutes différentes les unes des autres, comme dirait saint Bernard. Elle paraît en effet avoir subi bien des modifications depuis Mânes jusqu'à Pierre de Bruis, si l'on peut dire que Pierre de Bruis était manichéen', et la doctrine de celui-ci est fort différente de celle que cite et réfute saint Augustin -.

Comme la persécution avait commencé de bonne heure contre ces hérétiques, en Orient d'abord, ensuite en Occident, et que les traités manichéens devenus rares étaient saisis et brûlés partout où le zèle catholique les découvrait, on peut conclure que plusieurs dogmes s'altérèrent, transmis seulement par la tradition ou dénaturés par l'imagination hardie des sectaires. Tant d'idées confuses se pressent dans le courant qui emporte les esprits vers un besoin de réforme depuis Manès jusqu'au moyen âge, que l'on a

1 . Si Von prend le mol « manichéen » dans son sens rigoureux.

2. S. Augustin. Contra Favst. Aîanich., lih. XX, cap. Il et lil.j

grand'peine à distinguer au douzième siècle les sectes qui étaient indépendantes de lui. Elles se tiennent toutes et s'empruntent mutuellement des dogmes et des rites. Un point fondamental peut cependant les distinguer : la croyance à deux principes, et encore elle disparaît chez des sectaires, qui sont au fond vraiment manichéens, comme Pierre de Bruis et Henri. Peut-être ces derniers passaient-ils pour hérétiques auprès des manichéens et des catholiques.

Avant d'arriver aux contemporains d'Arnauld, appelés ordinairement cathares ou Albigeois, voyons quelles doctrines avouèrent les manichéens qui furent pris depuis le onzième siècle jusqu'à Pierre de Bruis. La persécution commença contre eux dans l'Église latine dès les premières années du onzième siècle. Le seul soupçon de manichéisme mettait un homme en danger. L'an 1017, treize manichéens, parmi lesquels deux prêtres, sont condamnés au concile d'Orléans et brûlés vifs. On ne savait pas trop quels étaient leurs dogmes; on les accusait de reconnaître deux principes, et, les erreurs constatées étant trop légères pour entraîner une condamnation capitale, on les chargea de crimes affreux et incroyables : sacrifices d'enfants et impuretés de toutes sortes. Ils avouèrent seulement qu'ils pensaient que ce n'était pas Dieu qui avait créé le monde, qu'ils enseignaient que l'incarnation et la passion du Christ ne sont point réelles, mais fantastiques, qu'aucun changement ne s'opère dans le pain et le vin, lorsqu'ils sont consacrés par le prêtre, qu'on n'est pas seulement sauvé par ses œuvres; enfin ils condamnaient le mariage et défendaient de manger de la chair.

L'an 1023, le marquis de Suze entreprit une véritable croisade contre des manichéens qui s'étaient réunis au château de Montfort. Grâce ù l'archevêque de Milan qui joignit ses troupes aux siennes, il se rendil maître du château, et, comme les manichéens, loin de se rétracter, cherchaient, non sans succès, à s'attirer de nouveaux disciples, le peuple de Milan (excité par le clergé) s'empara d'eux et brûla sur un immense bûcher ceux qui refusaient d'abjurer leurs erreurs. Un de ces infortunés expliqua ainsi les dogmes et la doctrine de ses frères : ils se mariaient, mais sans se proposer le but qui rend le mariage légitime; ils s'abstenaient de manger la chair des animaux; ils adoraient les idoles comme les ])aïens, et sacrifiaient follement comme les juifs : ils étaient tous sous la puissance du diable à qui ils rendaient une espèce de culte, ne reconnaissaient d'autre Église que la leur, d'autre pontife que leur pontife suprême, et ne recevaient d'absolution que celle qu'il leur accordait. — L'empereur d'Allemagne Henri 111 en fit pendre plusieurs l'an 1053, parce qu'ils ne mangeaient pas de chair. — En 1 1 1 4^ l'hérétique Tanquelin, dont nous avons parlé plus haut, entraîna à sa suite des milliers de fanatiques en se faisant passer pour une incarnation de la divinité; Éon de l'Étoile également. Us périrent misérablement, eux et leurs disciples. On retrouve dans celte variété de manichéens un mélange d'idées gnostiques. Bien d'autres hérétiques furent pris, intei-rogés, et payèrent par la mort leur ténacité jusqu'à IMerrc de Bruis : si nous voulions les suivre, nous serions entraînés trop loin. — Voyons maintenant la doctrir.(\ les rilcs ot les mœurs des ma-

nichéens du douzième siècle, appelés selon les lieux Boulgres ou Bulgares , manichéens , cathares ou Albigeois.

Celte religion occulte, pour ainsi dire, avait pour centre la Bulgarie et les pays slaves du Danube. Elle étendait ses ramifications de l'Asie Mineure à la Belgique, émaillant d'hérétiques l'Italie, la Provence, le Dauphiné et l'Aquitaine : remontant vers le nord, on la retrouvait à Arras, à Anvers, à Soissons, en Lorraine, à Cologne et à Yvoi dans le Luxembourg. Quant à l'extrême midi de la France, il comptait presque autant de manichéens, de pétrobrusiens et d'henriciens que de catholiques. Voici les doctrines qu'ils professaient. Suivant eux, il existe deux principes, l'un bon, l'autre mauvais; le premier gouverne le monde moral, et le second le monde matériel. Il n'y a d'autre enfer que la terre elle-même; les hommes ont été créés pour habiter le ciel ; mais le Dieu mauvais s'y est introduit, les a séduits et entraînés sur la terre, qui est l'enfer véritable. Les âmes sont assujetties à des corps grossiers, et commencent une série d'existences jusqu'à ce qu'elles soient réhabilitées. C'est pour cela que le Dieu bon a envoyé Jésus-Christ sur la lerre. Son fils pourtant n'a pu se revêtir qu'en apparence d'une matière corrompue. 11 n'a pris qu'un corps fantastique ainsi que l'ange Marie descendue du ciel avec lui. Toute sa passion n'a été qu'une apparence. Ce n'est pas elle qui a sauvé les hommes, mais sa morale qui leur rai)pelait leurs origines oubliées, et leur enseignait le moyen de retourner au ciel. Ce moyen est la séparation de l'âme et de la matière. Il faut garder une virginité perpétuelle, etc.. Suivent

enfin les dogmes tirés de l'Évangile et mis d'accord par les manichéens avec leurs croyances principales. La pauvreté est aussi pour eux la plus importante vertu. L'Église romaine, par la participation aux richesses, par l'intervention dans le gouvernement de la terre, par les persécutions et les homicides, a quitté Christ pour Satan. 11 n'y a de salut que dans l'Église des purs et des parfaits. Mais, comme il faut toujours faire une part secrète aux passions et aux faiblesses humaines, pour qu'une religion réussisse, on n'est pas contraint d'abord à cette haute perfection; il y a même une grande différence entre les parfaits et les simples croyants. Les uns (particulièrement les vicaires et les évêques manichéens) sont seuls tenus à la stricte observation des vertus prescrites. Les autres, beaucoup plus nombreux^ peuvent se marier, posséder des richesses, etc., jusqu'à ce qu'ils soient assez forts pour ne plus retomber dans leurs péchés, et recevoir leur consolemeni. L'essentiel est de ne pas mourir sans l'avoir obtenu. Aussi nombre de croyants attendent l'heure de la mort pour le demander*.

Voici donc succinctement" ce qu'étaient les doctrines manichéennes, au moment où parut Pierre de Bruis ^ Par des motifs qui tenaient à l'essence même de cette hérésie'^, il rejetait l'Ancien Testament. Quant à la haine qu'il avait vouée aux croix, ne serait-ce pas

1. Voir, pour le culte, H.Martin (//«WoiVe ^/e France, t.lV,pag Oetsuiv.).

2. Nous en avons dit assez pour qu'on puisse saisir les rapports qu'il y a entre ces doctrines et celles de Pierre de Bruis.

3. Ni lui ni Henri n'ont le moindre rapport avec Arnauld. Mais il est bon de le prouver, plusieurs écrivains étant d'un avis dillcrent.

4. On sait que Manés avait ajouté des maximes aux livres sacrés et retranché tout ce qui était contraire à ses principes.

par réaction contre cette croyance anti-manichéenne que la croix a sauvé le monde ?

On raconte qu'il voulait forcer les moines à se marier. On peut encore expliquer ce fait dans le sens manichéen. Pour lui, les moines faisant partie de l'Église romaine étaient réprouvés de Dieu. Ne pouvant les admettre d'abord parmi les purs, et les trouvant à peine dignes d'entrer parmi les croyants, il leur permettait, et, peut-être par réaction, leur commandait le mariage comme une rupture plus complète avec leur vie passée. Cependant en vertu d'une réminiscence chrétienne autant que manichéenne, il condamnait le mariage pour les chefs de sa secte*. Il n'admettait pas non plus la présence réelle, d'ailleurs fort contestée au sein de l'Église romaine et tout à fait contraire aux principes manichéens. Ceux-ci (on l'a vu plus haut) ne croyaient pas même à la réalité de la naissance et de la vie du Christ. Reprenant les maximes évangéliques aimées de tous les réformateurs, et faites surtout pour les rendre populaires, il engageait le peuple à la pauvreté, à la douceur, à l'humilité : il disait qu'il ne faut jamais tuer ni jurer, à plus forte

1. Fleurya dit en parlant du concile de Toulouse (!119) : « Le troisième canon est le plus remarquable... Le voici : Quant à ceux qui, feignant une apparence de religion, condamnent le sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur, le baptême des enfants, le sacerdoce et les autres ordres ecclésiastiques et les mariages légitimes, nous les chassons de l'Église comme hérétiques. » — Évidemment c'était la condamnation des manichéens. Tous les historiens, reconnaissant les accusations portées contre Pierre de Bruis, lui ont appliqué aussi ce troisième canon, et par co nséquent cette phrase : « Ceux qui condamnent... les mariages légitimes.» — Pierre condamnait-il en effet le mariage? Il est tellement manichéen au fond, que nous pensons aussi sur ce sujet comme Fleury.,. AU reste, nous avons essayé de prouver que, quand il contraignait les moines à se marier, la contradiction n'était qu'apparente.

raison, persécutei-. 11 condainiiait aussi les prières pour les morts, la croyance au purgatoire, le baptême des enfants, l'adoration des images et en particulier de la croix, les ordres sacrés, les cérémonies religieuses, le culte enfin et toutes ses pompes. 11 différait cependant des manichéens en ce qu'il n'admetlail pas la croyance à deux principes, et, conséquent avec lui-même, ne condamnait pas la matière et permettait l'usage de la viande. 11 rejetait les jeûnes prescrits par l'Église, en particulier ceux de la semaine sainte; et, pour faire plus d'impression sur la foule, il fit cuire de la viande en public et en mangea le vendredi saint. C'était peut-être une conséquence de cette opinion que, Jésus-Christ n'ayant souffert qu'une mort fantastique, il était inutile d'eu célébrer l'anniversaire par des jeûnes et des pénitences.

Telles sont à peu près les erreurs de Pierre de Bruis, d'après Pierre le Vénérable', Pierre de Vaux-Cernai et un chroniqueur du temps-. A part sa fin tragique et quelques scènes de sa vie, on sait peu de chose sur lui. Personne ne s'accorde sur le lieu de sa naissance ^

H serait difficile de dire si c'était réellement un réformateur sérieux, un fanatique désireux de se hïvc un nom, ou s'il l'ut seulement manichéen par réaction. Mais, quelques variantes qu'ait inventées son imagination, il est au fond manichéen.

On a sur son disciple Henri, que les écrivains pro-

1. Pelri cluniiiceusis liact. adv. Petrobrusianos haTCt. Lib. f, ep. 1 et 2.

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