Et même à quelques historiens modernes
ces. A peine eut-il commencé ses prédications à Brescia, qu'il se trouva mêlé comme involontairement à cette faction indisciplinée et libérale, dont les historiens se sont plu à faire peser sur lui toutes les fautes. Sans doute il s'engageait dans une voie fatale. Il devait à chaque instant y rencontrer des passions mauvaises : le mal, souvent; rarement, le bien. Mais l'histoire doit lui tenir compte de la pureté de ses intentions. Pour Arnauld, enthousiaste et sincère, le progrès était là seulement. Il avait trop étudié les hommes et les gouvernements dans les livres. Avide de progrès moral, il donnait naïvement aux chrétiens corrompus l'Évangile pour règle : avide de progrès politique, il présentait aux citoyens abâtardis des institutions républicaines puisées dans Tite Live ': grand rêveur, qui marcha toujours les yeux couverts d'un bandeau, la tète pleine d'illusions, mais le cœur résolu.
Lorsque, déjà ramené à la réalité par les dangers qu'il avait courus, mais encore plein d'ardeur, il commença à seconder les Romains qui s'organisaient, quels projets ne fit-il pas? Lui chrétien . qui avait lu l'histoire en philosophe, jugeant les hommes et les choses de son point de vue enthousiaste, et comparant la Rome païenne à la Rome chrétienne, il eut sans doute un moment de noble orgueil et de magnifique espérance. Le progrès était évident pour lui. Une minute de succès, un peu d'influence, et la glorieuse République romaine renaissait, elle renaissait avec la croyance à un seul Dieu î
1. Rien que cela ! Le ineilleur à des barbares ! On ne iieul s'empêcher de s'étonner en comparant les projets d'Arnauld avec les hommes qui devaient les exécuter.
Combien Ariiauld se trompait! Ce n'était pas avec ces leviers, si puissants qu'ils lussent, ni avec d'autres, que ce miracle pouvait s'accomplir. Le temps avait emport«'' pour toujours dans son tourbillon la République romaine et ses héros. Les personnages, qui venaient jouer leur rôle après eux, devaient se succéder, différents. Bonne ou mauvaise, le monde ne donne pas deux fois la même pièce aux générations; et il ne dépend pas d'un homme de changer cette invariable destinée.
Non-seulement Arnauld tenta l'entreprise; mais, avec une logique qu'on s'étonne de trouver dans un projet aussi chimérique, il Ht toujours précéder soit à Brescia, soit ailleurs, la réforme politique par la réforme des mœurs, comme s'il avait senti que moraliser le peuple, c'était le rendre capable de se gouverner lui-même'.
Il se mit à l'œuvre avec cette énergie que donnent les convictions profondes. — On sait quelle force de persuasion la foi ajoute au talent de l'orateur; qu'on juge de celui d' Arnauld, quand l'Évangile en main il dénonçait à la société l'esprit du Christ dénaturé, et la religion entraînée par le clergé si loin de son but primitif, quand il expliquait cette belle morale républicaine de l'Évangile qui fournissait des arguments à sa double réforme.
Us avaient une grande puissance dans la bouche d'un homme, qui pratiquait si bien ce qu'il prêchait aux autres; car il laut l'avouer, quand celui qui prê-
I. A Rome surtout cela est certain. II s'occupa pendant plusieurs années presque exclusivement de rél'orme religieuse.
che la vertu ou les bonnes mœurs manque le premier à ses préceptes, quel que soit son talent, il se mêle à l'admiration des auditeurs un peu d'ironie moqueuse, qui les empêche invinciblement de se livrer tout entiers. Le succès d'Arnauld fut complet'. « Cet homme en démence, nous dit Gunther, avait si bien réussi à soulever sa patrie et plusieurs autres cités contre le clergé et le pontife, que dès lors le clergé vénérable fut couvert de honte et de ridicule. Et le mal produit en ce temps subsiste encore (ou je me trompe bien) dans cette contrée, et nuit beaucoup au caractère sacré des prêtres ^)) Aveu important. Le moine Gunther écrivait environ cinquante ans après la mort d'Arnauld, à la fin du douzième siècle ou au commencement du treizième: «Et le mal, dit-il, subsiste encore. » — Othon a moins de franchise, car il est trop intéressé, comme évêque et contemporain, à dissimuler ou adoucir la vérité. Cependant elle perce, malgré lui, dans ces paroles : « Tandis que par ces moyens et d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer, il troublait l'Église de Brescia, et qu'aux laïques de ce pays, dont les oreilles accueillaient avidement la médisance contre le clergé, il expliquait de mauvaise foi les saintes Écritures, etc. ^.. — Et saint Bernard : « 11 a atrocement remué la terre même où il est né et Ta mise en feu. »
1. Quand il fui condamné au silence (1139), les deux consuls furent chassés et déclarés hérétiques. Évidemment ils représentaient son parti.
(Duo consules h.Trelici a consulatu Brixiœ depositi. — Rebaldus et Persicus viri hypocritœ et hœretici, qui eo anno consulatum gerebant, a mililibus catholicis a Brixiana civitate cum suis sequacibus expulsi sunt. {Mal' vezzi, cap. xxxiv.)