‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 46 sur 176 · Ibicl. Abélard. 1, page · texte numérisé non relu

Ibicl. Abélard. 1, page

3. n s'iatitulait dans sou humilité : » Saiictseï Sedis Âpostolicœ famulus. »

d'Anaclet, il attendait de nouveaux travaux dans la paix du cloître.

C'est ici le lieu de donner quelques détails sur cet homme extraordinaire, avec lequel Arnauld n'a pas encore lutté, et qu'il va rencontrer sur sa route, adversaire naturel, obstiné et redoutable.

Né en 1091 à Fontaine, près de Dijon, saint Bernard avait douze ans de moins qu'Abélard. Tout contribua à lui donner un esprit exalté et contemplatif. Sa mère se plut à voir des miracles autour de son berceau, et la sainte femme obtint sans doute du ciel pour lui le don d'en faire, que ses biographes lui accordent si libéralement. Tendre, violent, passionné, il prit au sérieux, dès sa jeunesse, le problème de la vie, se disant : « Bernard, qu'es-tu venu faire ici-bas? {Bernarde, ad quid venistil) » — Avec l'éducation qu'il avait reçue et cette horreur des voluptés charnelles qu'il devait pousser si loin, il ne chercha pas longtemps la réponse '.

Pour cet homme singulier il ne pouvait y avoir que des extrêmes : à vingt-deux ans il était moine, choisissait le sévère couvent de Cîteaux^ et entraînait son oncle, ses six frères, son père, sa sœur €t ses amis, avec cette force persuasive qui jeta plus tard sur l'Orient une seconde croisade.

« Épuisé par les jeûnes et les privations du désert, rapportent les biographes contemporains, n'étant plus animé que d'un souffle, il persuade d'avance par la vue avant de persuader par la parole. Son érudition

1 . Cependant on dit que lui aussi fit des vers amoureux. — Dans une de ses lettres pour le concile de Sens, saint Bernard cite deux vers d'Ovide (rfe Rem. amor.).

est si vaste, il cite les Écritures si à propos et avec tant de facilité^ qu'il semble non pas suivre le texte, mais le deviner et le recréer par l'inspiration de l'Espiit-Saint qui l'a dicté. Sa voix est forte dans un corps grêle, sa prononciation est claire, et il met toujours ses discours à la portée des auditeurs. S'il parle aux rustiques habitants de la campagne, on dirait qu'il n'a jamais vécu qu'aux champs; de même qu'il est simple avec les simples, il est lettré avec les érudits, et abondant en instructions pleines de science et de vertu avec les hommes d'un esprit élevé; enfin il approprie son langage à l'intelligence et aux besoins de tous. La grâce répandue sur ses lèvres, la véhémence de ses discours, ne sauraient même se deviner à la lecture de ses éciits; car sa plume, si parfaite qu'elle soit, ne peut conserver ni exprimer tant d'ardeur et de mansuétude. C'est comme une loi de feu qui sort de sa bouche '. »

En Mjo, à vingt-quatre ans, il fut mis par l'abbé de Cîteaux à la tête du nouveau couvent de Clairvaux. Mais la renommée de sa science et de sa sainteté se répandit de ce triste lieu dans le monde catholique. En quelques années, l'abbé Bernard devint non-seulement l'arbitre des rois, mais encore acquit sur les Papes une autorité occulte, pour ainsi parler, que pas un, pendant l'espace de vingt ans, n'essaja de secouer. Tous lui demandèrent des conseils et se servirent heureusement de son inlhience, qui grandissait toujours au bruit de ses austérités et de ses miracles. Y avait-il un schisme, une hérésie, aussitôt l'Église

1. Passage cité par Henri Martin {Histoire de France, HI, p. 325).

alarmée souineUail à saint Bernard les propositions incriminées, et celui-ci se chargeait d'y répondre dans son langage fougueux et coloré. Un concile général ou particulier s'assemblait-il? Saint Bernard y était appelé, et, quelles que fussent les dignités des assistants, y tenait la première place. Les ordres religieux s'adressaient à lui pour rédiger ou réformer leur règle. Enfin on sait comment il fit reconnaître le pape Innocent II par le roi d'Angleterre et les villes d'Italie qui soutenaient encore Anaclet. Si saint Bernard l'eût voulu, il eût été archevêque, cardinal et même Pape. Il refusa avec raison; car il était en réalité plus que tout cela : un savant, un orateur, un thaumaturge et un saint! C'était certes bien assez pour régner au moyen âge sur les imaginations étonnées. Nous ne savons s'il le comprit; car jamais homme ne parut moins aspirer à dominer les hommes; mais « qui peut sonder le cœur humain?» comme dit très-bien Henri Martin. — Saint Bernard parle toujours de lui avec la plus profonde humilité ; mais dans la même phrase, au moment où il vient de s'appeler un enfant, il attaque son adversaire avec une autorité et une force sans égale. Cette apparente contradiction se retrouve dans toutes ses lettres. On dit qu'il ne quitta jamais sans larmes ses bois, son cloître et ses rochers, la chère solitude où il était seul avec Dieu. Et pourtant comment l'humble moine en eût-il supporté la règle, s'il avait dû y ensevelir à jamais sa prodigieuse activité? C'est une question qu'on s'adresse involontairement. A de tels hommes il faut un grand théâtre; les multitudes à émouvoir, à soulever, à entraîner; un peuple entier de moines à réformer, et de laïques hésitants à jeter

dans l'entreprise hasardeuse et chevaleresque d'une seconde croisade.

Tel est l'adversaire que se préparaient à combattre Abélard et Arnauld accouru en France au bruit du danger que courait son ami '. A partir de cette époque saint Bernard va les confondre tous deux dans la même haine, les nommer ensemble dans ses lettres, et les accabler des mêmes injures. Il y avait trop longtemps que l'abbé Bernard déversait sur eux, au nom de la foi, et sous forme de comparaisons bibliques, le fiel de ses sarcasmes. Arnauld, moins patient qu'Abélard, commençait à trouver qu'il était temps de répondre, sinon d'attaquer; c'est ce que firent d'abord , indirectement, lui - et les disciples d'Abélard, peut-être sans consulter celui-ci. Car ce n'est qu'un peu plus tard qu'il se décida à demander la discussion publique. L'abbé de Clairvaux irrité commença dès lors à écrire contre lui cette longue suite de lettres dont une partie est arrivée jusqu'à nous. Curieuse collection^ Quel ennemi que saint Bernard, et comme il était bon de le compter parmi ses amis! On comprend le soin que prenaient les évêques du temps pour ne pas irriter un pareil homme. Il écrivit

1. « Car r Abeille, ijui est en France, a sitllé pour donner le signal à r Abeille d'Italie. Les voilà qui viennent ensemble contre le Seigneur et contre Jésus-Christ.» (S. Bern., epist. 189.)

2. « Ainsi donc Goliath, debout avec son écuyer entre les deux années, pousse des cris en présence des phalanges d'Israël, et lance des outrages aux saintes cohortes avec d'autant plus de hardiesse qu'il s;iit bien qu'il n'y a point un David parmi nous. » (S. Bern., epist. 189.)

;{. « Nuus avons ces lettres, toutes déclamatoires et cependant éloquentes, toutes remplies de recherche et de passion, tl'art et de violence ; la toi est sincère, la haine aveugle, l'habileté profonde. » (Ch. de Itéinusat. À6riar(l,l,\>. 11)7.)— Voir aux pièces justificatives.

d'abord au Pape*, puis à tous les évèques et cardinaux de la cour de Rome", et enfin en particulier à quelques-uns de ceux-ci, au cardinal Grégoire Tarquin^, à Etienne \ évêque de Palestrine.

C'est peu après ces premières lettres qu'Abélard, encouragé par ses amis et peut-être par Arnauld de Brescia^, demanda à l'archevêque de Sens que les évêques réunis dans cette ville pour l'adoration des reliques s'assemblassent en synode, devant lequel il pût être admis à répondre à ses adversaires. Sa prière fut bien accueillie , au grand dépit de saint Bernard, qui se trouva pris à l'improviste. On verra cependant qu'il eut le temps de s'armer de pied en cap.

Le concile de Sens a eu trop de biographes pour que nous nous y arrêtions longuement. M. Ch. de Rémusat, entre autres, a présenté les faits de telle façon qu'il est au moins inutile de le faire après lui. Nous nous contenterons donc de quelques réflexions.

Ce fut un grand événement que le concile de Sens pour Abélard d'abord, qui n'avait jamais jusque-là jeté son gant dans l'arène, et défié publiquement l'Église. Il était facile de prévoir qu'une controverse entre l'abbé Bernard et lui passionnerait tout le monde; que, quels que fussent d'ailleurs les droits incontestés et l'autorité de l'Église, le plus habile et le plus éloquent entraînerait la foule ^

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