‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 68 sur 176 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

F^es Romains depuis le neuvième siècle. — Rétablissement de la République (1143).

Pendant qu'Arnauld jouissait à Zurich d'une paix relative et se reposait des persécutions scolastiques, grâce aux idées d'émancipation qui fermentaient alors en Italie, sa doctrine se répandait peu à peu et trouvait des partisans à Rome.

Avant de commencer Thistoire de la révolution qui allait s'y accomplir, nous devons résumer rapidement les faits qui la préparèrent.

En jetant un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire de Rome à partir du neuvième siècle ', ce qui frappe surtout, c'est la patience avec laquelle le peuple supporta le gouvernement des mauvais papes, la tyrannie des barons romains, et combien tard commença la réaction. Les excès que les uns et les autres commirent impunément donnent la mesure de la servitude, de l'ignorance et de la misère où croupissait le peuple de Rome. 11 n'était qu'un instrument dans la main des

l. Notre cadre ne nous permet pas de remonter jusqu'à l'époque où les Papes jouaient un grand et noble rôle, défendant Rome contre les invasions autant par leur énergie que par le respect qu'ils inspiraient.

nobles, une arme (ju'ou se renvoie d'un parti à l'autre, quelque chose enfin dont le bien-être ou le malêtre est ce qui importe le moins ; et, tel était le degré d'apathie morale et d'impuissance où il végétait, qu'il n'osait ouvrir la bouche pour se plaindre et réclamer des libertés,

La première tentative en sa faveur, celle d'Àlbéric, n'eut pas même pour prétexte ce triste état de choses. 11 vengeait un afYront personnel, et sut persuader aux Romains habitués à la guerre civile et facilement éblouis par l'éloquence que sa cause était la leur. Mais vingt années d'un gouvernement paternel ' ne devaient apporter au peuple qu'un progrès fort lent et bientôt interrompu. Que de temps il lui faudra encore pour vaincre les forces de recul que renferme dans son sein la société romaine, et sortir du cercle vicieux où elle tourne !

En effet, bien que le gouvernement eût gardé le nom et la forme d'une république, à Rome, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, le régime féodal ^ enserrait le bas peuple dans des liens inextricables. 11 n'y avait pour lui rien au delà, ou plutôt il y avait certainement l'inconnu, la misère et la faim : se mettre en dehors de cette vie précaire, c'était encore courir à des dangers innombrables. Une des causes d'immobilité (peutêtre celle qui entravait plus sûrement le progrès),

1, Bien qu'on n'en ait pas de preuves certaines, il semble que c'est Ail)(5ric, qui cri^a douze tribuns ou décurions, reprt^scntant les divers quar* tiers de Rome et charj;és de drlendre les inti'rèts du peuple. D'après Baronius, en OGC, cette niafristraturc existait dt'j.\ depuis plusieurs années.

2. Dans la Home du douzième siècle peuplée d'abbcs, d'èvôques et de cardinaux, il pesait deux luis sur le peuple; les serfs appartenaient aux honnnes d'abord, puis ii l'Église.

c'est qu'il manquait un anneau à la chaîne sociale : à Rome, il n'y avait pas de bourgeoisie. Déjà détruite à la chute de l'empire, comment aurait-elle pu se reformer au milieu des invasions et du règne de l'épée? Comment surtout sous le régime féodal? Quand Constantin l'abandonna pour Constantinople, Rome perdit la dernière chance qui lui restât de se créer une classe moyenne et un commerce. C'était un grand malheur; elle voyait autour d'elle des républiques grandir, et le commerce, ce puissant levier de liberté et de civilisalion *, donner à tous l'espoir d'un avenir meilleur. Naples, Gaëte, Amalfî, Gênes, Venise, se développaient rapidement. On les verra bientôt, au douzième siècle, laisser loin en arrière Rome, la ville éternelle, la ville des ruines, des châteaux-forts, des églises et des couvents; des barons feudataires, des évêques, des pèlerins et des moines. Tandis que ces villes libres ont leurs corporations d'ouvriers, d'artisans de toutes sortes, et qu'avec de l'énergie chaque citoyen peut se donner une part d'indépendance et de fortune, à Rome, les évêques, riches de possessions territoriales, jettent au peuple des aumônes et des indulgences; et les puissants barons, maîtres de forteresses et de vassaux, achètent son suffrage dans la guerre civile.

Une autre cause d'immobilité, ce fut cette fatale protection des empereurs d'Allemagne, habitués à traiter Rome eu maîtres. Pendant qu'elle se débattait sous la triple t\Tannie des barons, des papes et des empereurs, quelques-unes des villes, que nous avons citées

1. La nécessité des transactions oblige ceux qui les font à savoir lire, écrire et compter. Voilà donc l'instruction primaire fondée avec le corn* merce. A quels progrès cela ne conduit-il pas !

plus haut, s'agrandissaient librement sous le protectorat des empereurs grecs, aussi faibles', il est vrai, pour les défendre que les empereurs d'Allemagne étaient puissants pour opprimer les Romains. Charlemagne ne prévoyait pas, quand il mit sur son front la couronne d'or, quels fléaux l'orgueil des Allemands préparait à l'Italie. Avec cet argument brutal : une armée, ils eurent bientôt la prétention de nommer les Papes. Parfois même les magistrats leur étaient vendus, et l'aristocratie donnait des champions à leur cause.

Quant aux Romains, malgré la misère et l'ignorance où nous avons montré qu'ils étaient tombés, ils se déchaînaient contre le pouvoir arbitraire, et défendaient tantôt leur droit d'élection, tantôt leurs libertés. 11 faut dire en passant, à leur gloire, que si les Allemands furent quelquefois appelés à Rome, ce fut presque toujours par les Papes ou les barons. S'agissait-il au contraire de les chasser, le parti républicain tentait courageusement l'aventure. Les Romains l'eurent de bonne heure, cette haine du pouvoir arbitraire. Ou la retrouve au fond de leurs actes les plus contradictoires, au fond des succès et des avortements de leurs tentatives. Sans doute la forme républicaine, restée à Rome, les noms de » consul » et de « tribun » encore répétés, le récit obligé de leur vieille gloire recommencé toujours par les amis de la liberté, enfin les ruines majestueuses au milieu desquelles ils vivaient, ne laissaient pas que de frapper les esprits. On leur

1. Mais ces villes libres avaient l'alliance entre elles ponr se défemlro ; c'est gr.k-e à celte li^Tiie patriotiiiue que Lcon IV avait an nenviome siècle défendu Rome contre les Sarrasins.

disait si souvent, à eux chétifs, que leurs ancêtres avaient été les maîtres du monde, qu'ils en étaient fiers, et gardaient de tout cela une impuissante vanité.

Tels étaient déjà les Romains ', quand Crescentius vint se dévouer pour eux. Frappé des malheurs que jetait incessamment sur Rome l'intervention des empereurs d'Allemagne , voyant diminuer tous les jours le pouvoir et le prestige des papes impuissants à défendre la République-, frappé enfin du progrès des villes que protégeait l'empire grec, il eut une grande pensée et voulut la mettre à exécution. Il s'agissait de soumettre une seconde fois Rome à l'Orient. Le consul avait déjà ébauché son projet avec les ambassadeurs de Constantinople, et attendait des troupes pour appuyer cette révolution, quand Othon III entra ^ dans Rome. Sa cruauté n'épargna ni Crescentius ni ceux qui avaient servi sa cause. L'illustre prédécesseur d'Arnauld mourut comme lui victime de son inutile dévouement. Après lui Rome encore livrée à la guerre civile, à l'arbitrage des empereurs et aux mauvais papes, retomba dans l'anarchie.

Nous devons le dire, c'était un des derniers et des plus grands malheurs de Rome que ce gouvernement des mauvais papes; et , si royauté oblige, ils étaient deux fois coupables, eux les défenseurs naturels des Romains, les pasteurs du troupeau.

Il faut que les historiens n'aient pas exagéré leurs

1. « Un mélange bizarre de faiblesse et de grandeur d'âme, dit Sismondi, entrait dès cette époque dans le caractère des Romains. »

2. 11 ne faut pas oublier que c'était le nom que prenait le gouvernement.

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