‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 70 sur 176 · s. Bcrii., ck Consul,, IV · texte numérisé non relu

s. Bcrii., ck Consul,, IV

romain. Je n'ai pu l'exprimer ma pensée sur tes paroissiens en moins de mots et d'une manière plus frappante. Qu'y a-t-il de plus connu aux siècles que l'insolence et le faste des Romains? c'est une race inaccoutumée à la paix, habituée au tumulte; cruelle et impitoyable jusqu'à ce jour, incapable de se soumettre, à moins toutefois que la résistance ne soit impossible. Telle est la plaie : à toi la charge de la soigner (tu ne saurais là-dessus te faire illusion). Tu ris de moi peut-être, dans la persuasion qu'elle est incurable. Point de défiance : ce sont les soins et non la guérison qu'on te demande. Enfin tu me comprends : aie soin du mal; pour ce qui est de le calmer ou de le guérir, cela ne te regarde pas. La guérison du mal ne dépend pas toujours du médecin, comme l'a dit un ancien. »

« Et maintenant tu verras en ce peu de mots (ajoutet-il), si moi aussi je connais en quelque façon le caractère des Romains. Avant tout ils sont habiles pour faire le mal^ mais ils ne savent pas faire le bien. Odieux au ciel et à la terre, ils ont mis les mains sur l'un et l'autre, impies envers Dieu, téméraires pour les choses saintes, séditieux entre eux, jaloux de leurs voisins, inhumains envers les étrangers, ils n'aiment personne et personne ne les aime : comme ils prétendent se faire craindre de tout le monde, il faut qu'ils craignent tout le monde Ils ne peuvent se résoudre à obéir, et ils ne savent pas commander; infidèles à leurs supérieurs, insupportables à leurs inférieurs; éhontés pour demander, effrontés pour refuser ; importuns pour recevoir; inquiets jusqu'à ce qu'ils aient reçu, ingrats dès qu'ils ont reçu, tels sont les Romains.

Ils (int;ip[)ris ;i diiT do jurandes clioses, à en faire de très-petites; prometteurs pleins de générosité, ils sont très-avares dans l'exécution ; flatteurs caressants et détracteurs très-mordants; ingénument dissimulés et traîtres pleins de malice '... »

Arrivons maintenant à la révolution de 1143. Le récit qui précède nous aidera à comprendre les faits que nous allons raconter, sans autre secours que les contemporains, et encore notre principale source, Othon de Freisingen, est-elle souvent fort obscure. Il faut scruter sa chronique, lire et relire des phrases parfois contradictoires, les comparer et démêler laborieusement la vérité -.

Si l'on n'avait jeté d'abord cecoupd'œil eu arrière, on s'attendrait à voir un esprit sérieux présider au rétablissement de la République, et que quelque grave événement serait le prétexte de cette révolution. Point, c'est à propos d'une querelle de parti que le peuple se soulève tout à coup et rétablit le Sénat. Voici à peu près comment les faits sont racontés dans Othon :

Les habitants de Tivoli \ au commencement du schisme, prirent parti pour Anaclet. Innocent (soutenu, lui, par les Romains), ne pouvant les réduire par l'ex-

1. On peut rapprocher de ce passafre le portrait des Romains par Lnitprand : « Nous autres Lombards, dit-il, de même que les Saxons, les Francs, les Lorrains, les Bavarois, les Souabes et les Boursjuitïnons, nous mt''prisonssi fort le nom Romain que, dans notre colcre, nous ne savons pasolVenser nos ennemis par une plus forte injure qu'en les appelant des Hontains; car, par ce nom seul, nous comprenons tout ce qu'il y a d'ignoble, de timide, d'avare, de luxurieux, do meiisunger, tons les vices enfin. » {Tr'id. de Sismondi. lli.st. </ry Ki'i>. ital., I, p. ;U.)

V!. Il iiitorvertit A chaciuo instant l'ordre chroiiolo^'uiiio. De l.'i une irnudc confusidu.

:î. Ndiis n'ialdissdiis l'ordiv cliroiiiili>.ji(|ue ni'gii^H- par Othou.

communication et les vexations de toutes sortes, résolut de les attaquer les armes à la main. Pendant le siège de la ville, les Romains, surpris par une sortie des Tiburtins, furent mis en déroute et s'enfuirent honteusement. Cet échec augmenta leur colère, et, au bout d'une année, ils contraignirent enfin les habitants de Tivoli à se rendre. Le Pape proposait à la paix des conditions raisonnables; mais les Romains, qui n'avaient pas oublié leur défaite, voulaient qu'on rasât les murs de la ville et que les habitants quittassent la province. Innocent, prenant le parti de l'humanité, les défendit énergiquement, et leur accorda une paix honorable. C'est alors qu'au désespoir du Pape, en dépit des supplications et des présents, le peuple, entraîné par quelques chefs de parti, s'assemble au Capitole, rétablit le Sénat* aboli depuis longtemps, et recommence la guerre contre les Tiburtins. Othon ne donne pas d'autres détails.

Sismondi développe ainsi les faits : « Les disciples d'Arnauld, et tous ceux qui trouvaient dans leur cœur l'amour de la liberté et de la gloire de Rome, supportaient déjà impatiemment la domination théocratique; ils profitèrent de l'indignation que causait la paix de Tivoli pour soulever leurs concitoyens (1143). — Les nobles se répandirent dans les places publiques; ils représentèrent au peuple la conduite d'Innocent comme le résultat d'un plan formé pour entacher leur honneur et détruire leurs privilèges. Ils invoquèrent le souvenir toujours puissant de l'antique grandeur

1. Olhon (lit {Chrnn. lib. VU, cap. xxvii) : « Ils (^l'tablissent l'ordre fies sénateurs, (lui n'existait plus depuis une longue suite de siècles... »

(le Rome ; ils firent un rapprochement effrayant du gouvernement auguste et du Sénat de leurs ancêtres avec celui des prêtres ; puis, profitant du mécontentement du peuple, ils entraînèrent sur leurs pas la foule au Capitule'... »

Sismondi se laisse emporter par un sentiment d'ailleurs fort louable, son patriotisme et son amour de rilalie. Là, où une cause assez vulgaire a déterminé les faits^ il découvre souvent un mobile chevaleresque. Sans doute, les nobles profitèrent de l'indignation causée par la paix de Tivoli el rappelèrent à propos au peuple dans leurs discours le gouvernement et le Sénat des vieux Romains; mais était-ce bien l'amour de leur pays et l'enthousiasme causé par la gloire de leurs ancêtres qui les excitait à rétablir la République?

11 est permis d'en douter, quand on étudie le caractère des nobles romains (indépendants, barbares, vaniteux) ; qu'on les voit, dans des circonstances si nombreuses, mépriser les premiers intérêts de Rome, et changer de maîtres avec autant de mobilité et d'inconséquence que le peuple qu'ils dirigent ou qu'ils achètent. 11 est permis d'en douter, quand on voit les Papes soutenir encore sur le trône pontifical la faction qu'ils défendaient avant d'y monter, et s'allier avec les ennemis des Romains, sans souci du sort ni de la grandeur de Rome; quand on les voit corrompre les libres suffrages par des menaces et des présents", ou

4. Sismondi (Hist. des Rep. itnl., tom. I, p. 316). — Sismondi croit, comme Baroiiiiis, qu'Arnauld t''tait venu à Ronii? avant 1146.

2. « Le Pape Innocent ayant recours ;\ divers moyens, aux menaces comme aux présents, fait tous ses eflurts pour s'opposer au succès de l'entfeprise. » (Othon de Freisingen. Chron. VU, 27.)

se servir de l'excommunication comme d'une vengeance matérielle. Non, il faut le dire, les nobles furent guidés par l'intérêt et leur caractère indomptable, l'intérêt surtout. Les doctrines d'Arnauld répandues dans Rome et interprétées brutalement flattaient l'avidité des Seigneurs jaloux du clergé. Ils en tiraient une conséquence logique qui devait entraîner les plus graves désordres. Le clergé^ disaient-ils, ne peut posséder des richesses, et le royaume de Dieu n'est pas de ce monde'. A nous donc, princes laïques, la fortune, le pouvoir et les honneurs. Ils colorèrent habilement ces sentiments secrets d'un amour enthousiaste pour la grandeur et la vertu des vieux Romains, soulevèrent le peuple, et rétablirent le Sénat, sans projet antérieur sérieusement élaboré.

C'était chose facile de trouver des partisans parmi le peuple qui saisissait tous les drapeaux, à plus forte raison celui de la république. D'ailleurs il était remuant : l'émeute et le changement, ces deux choses toujours accompagnées d'un mirage: le mieux, lui plaisaient. — Bientôt on verra les nobles et leurs partisans (quand ils auront pillé les cardinaux et les prêtres) courir aux maisons des laïques qui ne sont pas de leur parti et les dévaliser également : tant il est vrai que l'intérêt, dans cette guerre civile, les guidait bien plus que l'amour de Rome ou la foi dans l'utilité d'une réforme! — Au reste c'était là une triste République, une ombre de République. Elle n'avait de com-

3. Arnauld voulait aussi supprimer les biens ecclésiastiques, mais sans doute il se leurrait de l'espoir que cela pourrait se faire sans désordres. Il rêvait peut-être pour le peuple un partage des terres et des biens confisqués.

mun avec son illustre modèle que des noms pompeux et vides. Le nerf et l'âme lui manquaient : elle n'était pas née viable. Il fallut l'énergie d'Arnauld pour qu'elle durât dix aus au milieu du douzième siècle. Olhon de Freisinj^en ne donne aucun détail sur son organisation, qui fut d'abord tout imparfaite et rudimentaire. On se borna à donner le nom de Sénat à une assemblée qui prit en main le gouvernement. C'est plus tard seulement que les Romains complétèrent cette ébauche. Cela est une nouvelle preuve de l'imprévu qui présida à cette révolution.

Nous répéterons ici : que les nobles, secondés par le peuple, rétablirent le Sénat sa?is projet antérieur sérieusement élaboré. En effet, où trouver au milieu de l'anarchie des dernières années, des troubles intestins, des luttes du schisme, des guerres quotidiennes de la rue, et surtout avec l'égoïsme des partis, où trouver, disons-nous, le désintéressement et l'union nécessaires pour former un plan mûri et changer le gouvernement en vue de la grandeur de Rome?

C'est à dessein que nous n'avons pas encore prononcé le nom d'Arnauld, bien que la plupart des écrivains secondaires lui fassent jouer un grand rôle dans le rétablissement de la République. Nous pensons qu'ils se sont tous trompés avec Bai'onius '. Comme il serait fastidieux de les réfuter en détail, nous nous contenterons de démontrer clairement qu'Arnauld ne

\. k ce propos nous sommes obligé de dire que nous n'avons pas toujours admis l'autoriti' d'ailleurs fort respectable de cet annaliste, lorsqu'il cite un cortain manuscrit du Vatican, souvent en contradiction avec Othoii de FreisiuiîtMi. C'est dmis ce manuscrit que UanMiins a [Miisi' l'cipiniou qu'Arnaidd clait venu à Hnme aviint ranm'e I! iti.

vint à Rome qu'en II4G. Il n'eut sur les événements que nous venons de raconter qu'une influence occulte, involontaire et inattendue. Cette révolution devait arriver; elle était imminente. Les Romains exprimèrent leur indignation à propos de la paix de Tivoli; mais il y avait longtemps que les griefs contre le Pape s'accumulaient : ils devaient saisir la première occasion favorable ' pour reprendre les prérogatives que Grégoire VII leur avait enlevées. — Mais, dira-t-on, ils ne s'en tinrent pas là. Ils attaquèrent le pouvoir temporel et les richesses du clergé. Ne reconnaît-on pas là l'influence et les idées d'Arnauld? — Certainement, nous l'avons dit nous-même. On ne peut contester que sa doctrine ne fût connue à Rome : il y avait des amis comme Guido de Castello, et des condisciples * , portés à l'indulgence pour l'élève d'Abélard dont ils avaient autrefois partagé les hardiesses. Quelques nobles (des moins ignorants) savaient son nom qui avait retenti à côté de celui d'Abélard, et le répétaient au peuple. Le .bruit des prédications de Brescia était arrivé jusqu'à eux : on connaissait superficiellement sa doctrine ainsi que ses idées sur les richesses et la dépravation du clergé. Oui, cela est vrai ; mais il y a loin de là à dire que lui-même fit la

\. Ceci n'est qu'une contradiction apparente avec ce que nous avons dit plus haut. Car cette occasion, les Romains ne l'attendaient pas si tôt. ils furent surpris par les événements, dont l'enchaînement parait si naturel à une certaine distance, mais qui étonne toujours les contemporains et les prend souvent au dépourvu, sans hommes de talent et sans projets exécutables .

2. « Ce qui rend cet homme glorieux, c'est que son livre trouve dans la curie romaine où reposer sa tête. » (S. Bern., epist. 101.) — Et ailleurs : « Ahélard se glorifie d'avoir ouvert les sources de la science aux cardinaux et aux clercs de la curie, d'avoir mis ses livres et ses doctrines aux mains et jusque dans les cœurs des Romains. » (S. Bern., epist. 338.)

révolution, et surtout rétablit la République '.Cela est complètement faux. Arnaukl ne se doutait guère à Zurich que les faits lui préparaient la voie; et, s'il avait voulu les devancer, les violenter pour ainsi dire, lui étranger, inconnu des nobles, il aurait échoué à la première tentative. On ne se rend pas assez compte de ce que pouvaient être alors les rumeurs qui arrivaient d'une ville dans une autre, et comme la difficulté des communications arrêtait le progrès, empêchait les idées nouvelles de se répandre. Là, où les distances n'existent plus maintenant, vaincues par les moyens de transport, elles étaient presque infranchissables.

Sans doute les Romains ne connaissaient pas mieux Arnauld que dans sa retraite de Zurich il ne les connaissait lui-même. Le sérieux et l'austérité du réformateur, la pureté de ses intentions, auraient diminué l'enthousiasme de ces indisciplinés, qui cherchaient toute autre chose que le bien dans la guerre civile. Sans doute aussi, Arnauld, s'il avait connu les hommes pour lesquels il rêvait de si grandes destinées autrement que par les récits d'un Tite-Live ou d'un Tacite, Arnauld n'aurait jamais conçu son grand et chimérique projet, mais laissé les dangereuses utopies pour la prédication de l'Évangile. 11 y eut évidemment malentendu entre eux. Les Romains croyaient trouver un hardi chef de bandes, habile à faire passer la fortune de la main des uns dans celle des autres, l'organisation de la République étant leur moindre souci : et voilà qu'arrive Arnauld leur demandant d'abord des

1. C'est d'ailleurs re qu'Othon de Froisingen et saint Bernard n'ont jamais dit.

vertus chrétiennes, plus tard des vertus antiques, et voulant régénérer la grande nation avec un plan de République copiée sur l'ancienne. — Et pour le réformateur, homme d'action par le courage, théoricien par le génie , quelle déception ! Mais, l'œuvre commencée, il poursuivra, il essayera de donner un corps à l'ébauche tentée par les Romains. Il sera entîn plus libéral que les Romains eux-mêmes.

C'est à peine utile de dire que les modifications ' qu'Arnauld demanda, après son arrivée à Rome, sont une nouvelle preuve qu'il était absent en 1143. Tout porte à croire que le récit des faits qui nous occupent se propagea lentement en Italie, et arriva à Zurich avec la nouvelle de l'élection de Célestin. Ea même temps que le rétablissement de la République lui montait l'imagination et l'entraînait à faire mille projets, la nouvelle de la nomination de son ami le calmait et le retenait à Zurich. Mais n'anticipons pas.

Il nous reste encore à donner quelques preuves importantes, d'abord cette phrase d'Othon si claire et si explicite : « Vers les commencements du pontificat d'Eugène, il entra dans Rome; et, la trouvant soulevée contre son Pontife, au lieu de suivre le conseil du sage, lorsqu'il dit : « PTàmasse pas de bois pour atti- « ser son feu, » Arnauld l'excita davantage à la sédition-...^')") Que répondre à ces mots : « la trouvant soulevée contre son Pontife'! » — Et à ceux-ci : « il l'excita encore davantage à la sédition ?» — Baronius, qui perd tant d'éloquence à essayer de prouver qu'Ar-

1. Leur date nous est donnée par la lettre d'Eugène III à Wibald (Martène et Durand, ann. llo2. V. aux Pièces justificatives.)

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