‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 77 sur 176 · ou. Fris., Chro7i., VU, cap. xxxi (février H · texte numérisé non relu

ou. Fris., Chro7i., VU, cap. xxxi (février H

2 De Rcp:no ital. ami., 114.^. — Nous n'avons pas plus de raison pour admettre rautoritt'- de Sigonius que pour la contester. Il faut cependant le lire avec une extrême réserve. Imitateur de Tite-Live, il fait <lu beau style, quelquefois aux dépens de la vérité.

;{. V. la lettre de Lucius à Pierre de Cluny : — « Oe statu nostro te sollicitum cognoscentes, scire te volumus, quia omnipotens Deus sua nos gratia visitavit, castigans castigavit, sed morti non tradidit. Per ipsius misericordiam convalescimus, et i)ristinam sanitatem in brevi nos recepturos sperainus... »

que (répiiist'iiii'iil et (le vicillosso. Poiir(|iioi Olliuii ;iiirait-il passe» sous silence ce fait à la charge des Romains? Il ne pouvait certainement pas l'ignorer, lui que nous retrouvons à la lin de l'année 1145 près d'Eugène à Viteihe, où il se lit sans doute raconter les derniers moments de Lucius par des témoins oculaires. Jusqu'à preuve du contraire, nous ne pouvons que douter des détails donnés par Sigonius '.

« Lucius laissa pour successeur Eugène, homme remarquable par sa piété et sa sainteté, élu du commun accord du clergé et du peuple (févr. 1145). Dès qu'il eut pris possession de sa dignité, tout le peuple voulut le décider à renoncer aux Régales pour Rome, comme il avait tenté de le faii-e à ses prédécesseurs : dès lors il quitte Rome avec les évêques et les cardinaux, et, contre l'usage, à cause de la cruauté d'une telle persécution, il est glorifié le dimanche suivant,

au monastère de Farfe, par le sacre pontifical

Après le sacre, pour éviter la fureur du peuple, il se transporta dans une forteresse. Ensuite, se rendant à Viterbe, il y séjoui'ua quelque temps. Mais les Romains avec leur patriceGiordano, tournant à la fureur, abolissent la dignité de Préfet, et contraignent les principaux citoyens et les nobles à se soumettre au Patrice; et, détruisant non-seulement les palais élevés de quelques illustres laïques, mais aussi les maisons des cardinaux et des clercs, ils font un immense butin. Ils ne craignent même pas, les sacrilèges et les profanes ! rie fortilier l'église de Saint-Pierre , la

1. Sig^oniiis a ampliti»'' le texte Je Guthelroy de Viterbe. Celui-ci raconte en effet que le Pape Lucius reçut un coup de pierre. Il se peut qu'Othon ait négligé ce détail, d'ailleurs peu important pour notre thèse.

première de toutes les églises : des étrangers venaient pour prier; ils les obligent par des coups et des blessures à faire des offrandes, par amour du gain ; et, comme quelques-uns d'entre eux s'y refusent, ils n'hésitent point par un criminel attentat de les tuer dans le portique même et le vestibule du temple '. »

Après avoir fait ces beaux exploits, quelques conseillers du Sénat voulurent encore expliquer leur conduite sous un jour favorable; et ils écrivirent à Conrad la lettre suivante ^ :

Sextus, Nicolcms et Gaido, conseillers de la Curie romaine, à F empereur Conrad. — (1145.)

« Au très-excellent et magnifique maître de Rome et du monde Conrad, par la grâce de Dieu, roi toujours auguste des Romains, Sextus, Nicolaus et Guido, conseillers^ de la Curie, procurateurs du sacré Sénat et du salut commun de la République, dévouement inaltérable en toutes choses, et vœu de rétablissement de l'Empire romain.

«Comme nous l'avons déjà annoncéà Votre Royale Majesté dans plusieurs lettres, voyant l'Empire romain perdre sa vigueur par la téméraire usurpation

1. ou. Fris,, Chron.y VH, 31 (voir aux Pièces justificatives).

2. Martène et Durand, Amplissima Col/ectio. — (V. aux Pièces justificatives.)

3. « Les plus distingués des sénateurs (dit Sisniondi, Hist. des lie'p. ital., I, 317) ajoutaient le titre de conseillers à celui des sénateurs,» ce qui ferait supposer que le Patrice avait un conseil privé. — Deux passages do cette lettre confirment presque l'iiypolhose du savant historien. Ils s'intitulent « conseillers de la curie », et disent qu'ils ont relevé le « Sénat» ; et plus loin, qu'ils ont chassé les Frangipani «avec l'aide du Sénat». Il semble, comme le dit Sismondi, que leur dignité était plus élevée que celle des sénateurs.

des clercs, et marcher à sa décadence, depuis que le Peuple romain a été fort avili , nous avons relevé le Sénat avec enthousiasme, par le secours du Christ, dans le but de mettre l'univers à tes pieds. Ce Sénat doit maintenir la paix à Rome, rendre la justice, exalter les bons, détruire les méchants, et, brisant tout obstacle de la part des clercs pour te procurer la couronne impériale, préparer dignement la voie à ta Majesté se rendant à Rome. Nous avons déjà fait preuve d'énergie avec l'aide du Sénat et du Christ. Cencius Frangipane et les fds de Pierre de Léon conspiraient avec le Pape et le Sicilien pour l'amoindrissement de votre empire; eh bien, nous les avons chassés de la ville, et nous avons ravagé la multitude de leurs biens : aussi ne pourront-ils vous opposer la moindre résistance. 11 ne vous reste donc plus (si cela vous plaît) qu'à venir promptement et à secourir votre peuple : car tout ce que votre cœur impérial peut désirer de Rome, vous sera certainement donné par elle. — D'ailleurs nous vous recommandons nos messagers fidèles; car c'est pour vous témoigner notre fidèle attachement que nous vous les avons envoyés : nous vous prions aussi de daigner nous honorer et nous réjouir. »

Cependant le bruit de ce pillage et de ce massacre inutile, étant arrivé aux oreilles de saint Bernard, excita justement sa colère. Il crut devoir élever la voix et essayer de son influence. 11 écrivit à Conrad et aux Romains en même temps deux longues lettres ' dictées par la même inspiration. En voici la teneur :

i, s. Beni., epist. 2'»;» et 244. (V. aux Pièces justificalives.)

(( Aux Nobles, aux Grands et à tout le Peuple romain, le frère Bernard, abbé de Glairvaux : éloignezvous du mal et faites ce qui est bien '.

a Je m'adresse à toi, Peuple sublime et illustre, moi personnage faible et sans valeur, homme de nulle importance. Il y a certes honte et embarras pour moi, quand je considère qui je suis, à qui j'écris, et aussi combien un autre pourrait en juger différemment. Mais il est moins grave, à mon sens, de s'exposer à la honte devant les hommes que d'être condamné devant Dieu pour garder le silence , taire la vérité et cacher la justice : car il dit lui-même : « Dénonce à « mon peuple leurs crimes. » Ceci témoigne aussi en ma faveur, si je puis dire devant la face du Seigneur : (( Je n'ai pas caché ta justice au fond de mon cœur; (( j'ai déclaré ta vérité et ta miséricorde salutaire. » Je ne crains pas, en dépit de la honte que me cause mon obscurité, d'écrire de loin à un peuple glorieux, et par cette lettre d'au-delà les monts d'avertir les Romains de leur propre péril et de leur faute : heureux si par hasard ils veulent m'écouter et rester en repos ! Qui sait s'ils se détourneront à la prière du faible, eux qui ne cèdent pas aux menaces des puissants, ni à toutes les armes des forts? Autrefois, à Babylone, le peuple tout entier, qui avait été trompé par des vieillards, juges iniques, ne revint-il pas au tribunal à la voix d'un tout jeune enfant, et ce jour-là uu sang innocent ne fut-il pas épargné? De même maintenant encore, bien que je sois tout jeune et méprisé,

1. Nous avons cité ces lettres en entier, parce qu'il n'est pas sans intérêt de voir avec quels arguments saint Bernard défend la puissance temporelle.

je (lis jeune, non par le petit nombre des années, mais des services, Dieu peut néanmoins donner à ma voix la voix de la vertu, par laquelle il arriverait que le peuple, qui certainement n'est pas moins trompé, reviendrait au tribunal. Telle est donc mon excuse auprès de ceux qui pour cela penseraient (fuil faut s'irriter et s'indigner contre moi.

<(Si cela ne suffit pas encore, eh bien! j'ajoute ceci: La cause est commune; point de distinction du faible et du puissant ; car la douleur est dans la tête, et ainsi n'est nullement étrangère aux autres parties même les moins importantes et les dernières, ni partant à moimême. Oui certes, elle est venue jusqu'à moi, moi le plus petit de tous, cette douleur si grande : car elle esl très-grande, et comme elle est dans la tête, elle ne peut pas ne pas être aussi dans le corps, dont je suis un membre. Et, la tête souffrant, la langue, interprète de tous les membres du corps, ne crie-t-elle pas pour eux qu'ils souffrent à cause de la tête, et par elle tous ne déclarent-ils pas que cette tête est la leur, que sa souffrance est leur propre souffrance? Laissez-moi donc, je vous en prie, laissez-moi pleurer un peu ma douleur devant vous. Ce n'est pas seulement la mienne, mais celle de l'Église entière. Elle-même aujourd'hui ne crie-t-elle pas dans le monde entier : (i Ma tête souffre, ma tête souffre !» — Et (|uel chrétien, dans tout l'univers, fût-ce le plus infime, ne se glorifierait de cette tête, qu'ont élevée si haut par leur triomphe et ornée de leur sang ces deux glorieux princes de la terre, dont l'un eut la tête tranchée et l'autre la tête mise en bas sur la croix? — Elle regarde donc tout chrétien, l'injure faite aux apôtres : et

de même que le bruit s'en est répandu par toute la terre, ainsi ce même outrage, senti partout par tous, excite partout pleurs et gémissements.

« A quoi pensie/-vous, Romains, d'ofienser les princes du monde, vos protecteurs tout particuliers? Pourquoi provoquez-vous également et le Roi de la terre et le Seigneur du ciel, avec une fureur aussi intolérable qu'irréfléchie, en vous efforçant, par une audace sacrilège, d'attaquer et de frapper dans sa dignité le Saint-Siège Apostolique qu'ont singulièrement élevé les privilèges divins et royaux, ce Siège que, même seuls contre tous, s'il l'avait fallu, vous auriez dû défendre? Ainsi vous, Romains insensés, n'appréciant pas et ne discernant pas ce qui est honnête, vous avilissez voire tête et celle de tous, qui est en vous, pour laquelle il ne vous faudrait pas même épargner vos têtes, si la nécessité l'exigeait. Vos pères ont mis le monde sous le joug de Rome, et vous vous hâtez de faire de Rome la fable du monde. Voici l'héritier de Pierre chassé par vous du Siège et de la ville de Pierre ; voici les cardinaux et les èvêques, ministres du Seigneur, dépouillés par vos mains de leurs biens et de leurs demeures. 0 peuple insensé et stupide, ô colombe séduite n'ayant pas de cœur! N'était-il pas ta tête, et eux tes yeux? Qu'est donc Rome aujourd'hui, si ce n'est un corps mutilé sans tête, un front sans yeux, une face ténébreuse? Ouvre donc, race misérable, ouvre tes yeux, et vois ta désolation de plus en plus menaçante. Comment la plus belle couleur at-elle changé si vite? comment est-elle devenue comme veuve la Reine des nations, la première des provinces?

« Tels sont en vérité les commencements de tes maux ; nous <'n crain^nons de plus terribles. N'es-tu pas près de ta fin. si tu persistes? Jieviens, reviens, ù Sunaniite, reviens en toi-même; reconnais, hélas! un peu tard, quels grands maux tu souffres ou as soufferts, et leurs auteurs. Souviens-loi pour quel motif, dans quel but, par qui et pour quels usages, peu de tenqjs avant ces derniers jours, tous les ornements et les trésors de toutes les églises qui sont en toi ont été perdus. Tout l'or et l'argent qu'on a pu trouver alors sur les autels et les vases des autels, voire même sur les images sacrées, les mains des impies l'ont pillé et emporté. Et de toutes ces richesses que trouves-tu maintenant dans ta bourse? — De plus la gloire de la maison du Seigneur est perdue sans retour. Et maintenant à quoi penses-tu de renouveler ta malice^ et de faire naître sur toi de nouveaux jours de malheur? Eh quoi ! l'idée d'un plus grand profit, une espérance plus certaine, te sourit-elle? Cette dernière entreprise montre ton aveuglement plus encore que les précédentes, en ce qu'alors au moins non-seulement une nombreuse populace, mais aussi quelques membres du clergé et de la noblesse du monde chrétien te favorisèrent dans ce schisme. Mais maintenant, de même , que tes mains sont contre tous, ainsi les mains de tous sont contre toi. Le monde entier est pur de ton sang, excepté toi seule et tes fils qui sont en toi. Ainsi donc, ir»allieur à toi, peuple misérable, lualheur à toi deux fois plus (ju auparavant, non de par les nations étrangères, la férocité des barbares, des milliers d'hommes armés ! Malheur à toi seulement de par la face des tiens, mallieur de par tes familiers, tes amis, de par le

fléau intérieur, la souffrance des cœurs, les tortures des entrailles.

(( Reconnais-tu maintenant qu'ils ne sont pas tous pacifiques, ni tes amis, ni ceux qui ont l'air d'être tes intimes? Nous le savions d'autre part, mais c'est par toi aujourd'hui que nous sommes clairement instruits de toute la vérité de cette parole qu'a dite le Seigneur : « Les ennemis de l'homme sont les gens de sa maison. » — Malheur au frère par le frère dans ton sein, et aux fils par les parents! Malheur, non par les épées, mais par les lèvres iniques et la langue trompeuse ! Cest à ce point que vous vous soutenez mal l'un Tautre dans le mal : vous vous terrassez mutuellement avec les épées des lèvres, vous vous perdez mutuellement, en sorte que vous vous épuisez tout à fait les uns les autres. Rassemblez-vous, brebis dispersées, revenez aux pâturages, revenez au Pasteur, au gardien de vos âmes! Et je dis cela, non comme un ennemi qui outrage, mais comme un ami qui réprimande. La véritable amitié réprimande quelquefois, mais ne llatte jamais! — Ajoutons encore les supplications. Nous vous en supplions au nom du Christ, réconciliez-vous avec Dieu , réconciliez-vous avec vos princes (je parle de Pierre et de Paul), que vous avez chassés de leurs sièges et demeures dans la personne d'Eugène, leur représentant et successeur. Réconciliez-vous, dis-je, avec les princes du monde, de peur que le monde terrestre ne commence à combattre pour eux contre des insensés. Ne savez-vous pas que, eux offensés, vous n'avez nul pouvoir, mais que, ceux-ci propices, vous n'avez rien à craindre? Non, dis-je, sous leur protection, tu ne craindras pas des

milliers d'assiégeants, ville célèbre, cité des forts. — Réconcilie-toi donc avec eux et les milliers de martyrs qui résident pi'ès de toi, mais sont contre toi à cause de l'énorme faute que tu as commise et dans laquelle tu persévères. Réconcilie-toi aussi avec toute l'Église des saints, qui, par toute la terre, en apprenant cette nouvelle, ont été scandalisés. Autrement, cet écrit sera un témoignage contre toi : de plus, les apôtres euxmêmes et les martyrs tiendront tète avec une grande fermeté contre ceux qui t'ont investi et ont détruit leurs travaux. Mais écoutons également la fin de mon discours. Je vous ai déclaré la justice, dénoncé le péril; je n'ai pas tu la vérité, je vous ai exhortés au bien : il me reste à me réjouir de votre amélioration ou à déplorer sans espoir de consolation la juste damnation qui vous menace. Je sèche et me consume dans l'attente de ce qui va survenir à la ville capitale. »

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