‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 78 sur 176 · ÉPITRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE

A Conrad, roi des Romains.

H engage le roi comme protecteur de l'Église à défendre l'autorité pontificale contre les Romains révoltés, qui refusaient d'obéir et de se soumettre au Pontife romain.

« L'empire et le sacerdoce n'ont jamais pu former entre eux une alliance, une union plus douce, plus aimable, plus étroite, qu'en venant se réunir tous deux ensemble dans la personne du Seigneur, lui qui, noble descendant de l'une et l'autre tribu selon la chair, devint à la fois grand prêtre et roi. Ce n'est pas tout; il mêla et cimenta ce double pouvoir dans son propre corps, qui est le peuple chrétien , dont il est

lui-même la tête : si bien que cette race d'hommes est appelée par l'Apôtre « la race choisie » , « le sacer- < doce royal ». — Et dans un autre endroit de l'Écriture, ceux qui sont prédestinés à la vie ne sont-ils pas tous appelés rois et prêtres? Que l'homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni : ou plutôt que la volonté humaine s'efforce d'accomplir ce qu'a sanctionné l'autorité divine : qu'ils s'unissent par les âmes ceux qui sont unis par l'origine. Qu'ils se protègent, se défendent et portent mutuellement leurs fardeaux. « Deux « frères, s'aidant l'un l'autre, seront consolés, » dit le sage. Que si les deux pouvoirs (loin de nous ce malheur!) se rongent et se mordent, ne seront-ils pas désolés? Que mon âme ne se rende pas à la pensée de ceux qui disent : Ou la paix et la liberté des Églises nuiront à l'Empire, ou la prospérité et la grandeur croissante de l'Empire nuiront aux Églises. Dieu, le fondateur des deux pouvoirs, les a liés entre eux, non pour les détruire, mais pour les élever.

« Vous savez cela, et vous négligez à ce point l'ou- Irage commun, la commune injure ! Rome n'est donc pas aussi bien la capitale de l'Empire que le Siège Apostolique ! Pour ne rien dire de l'Église, est-il glorieux pour un roi d'avoir dans ses mains un pouvoir mutilé? J'ignore ce que vous conseillent à ce sujet vos sages et les principaux du royaume; mais moi, parlant dans mon ignorance, je ne tairai pas mon sentiment.

<( L'Église de Dieu, depuis son origine jusqu'à cette époque, a été bien des fois persécutée et bien des fois délivrée. Écoulez enfin ce qu'elle dit elle-même dans les psaumes , car ce sont ses propres paroles : « Ils « m'ont souvent attaqué dès ma jeunesse et ils n'ont

<• rien pu contre moi. Les pécheurs ont travaillé sur H mon dos ; ils m'ont l'ait longtemps sentir mon ini- « quité. »

« Sois certain , ô roi, que le Seigneur ne laissera pas non plus maintenant la verge des pécheurs menacer la destinée des justes. La main du Seigneur ne s'est pas raccourcie, et n'est pas devenue impuissante pour le salut. N'en doutons pas, à cette époque aussi il délivrera son épouse, lui qui l'a rachetée de son sang, l'a dotée de son souffle divin, ornée de dons célestes, sans néghger de l'enrichir des biens terrestres. Il la délivrera, oui, il la délivrera. Aujourd'hui qu'elle est au pouvoir d'autrui, les principaux du royaume trouveront-ils que cela est glorieux pour le roi ou profitable au royaume? Non, c'est chose impossible.

« Ceins donc le glaive sur ta cuisse, roi très-puissant; que César reprenne ce qui est à César, et rende à Dieu ce qui est à Dieu. 11 est certain qu'il importe également à César et de protéger sa propre couronne et de défendre l'Église. Le premier rôle convient au roi, le second au protecteur de l'Église. La victoire (Dieu m'en donne la confiance) est sous la main. L'orgueil et Tarrogance des Romains sont au-dessus de leur valeur. Eh quoi ! un grand, un puissant, en un mot un empereur ou un roi conçoit-il une si odieuse entreprise contre le sacerdoce et l'empire tout ensemble? Et ce peuple, maudit et séditieux, qui ne sait ni mesurer ses forces, ni se proposer un but, ni prévoir les résultats, a osé, dans son ignorance et sa folie, commettre un si grand sacrilège ! Il s'en faut bien qu'une troupe d'hommes du peuple, une foule téméraire puisse soutenir même un instant la présence d'un

roi . Je suis devenu peu sage, moi personnage obscur et sans valeur, qui me suis permis, comme si j'étais un grand, de donner des conseils d'une telle importance, d'une telle sagesse, et cela sur un sujet si grave. Mais plus je suis obscur et méprisé, plus j'ai de franchise pour dire ce que me suggère la charité. Aussi j'ajoute encore ceci dans mon ignorance : Celui qui s'efforcera (et je n'y puis croire) de vous persuader autre chose que ce que je vous ai dit, ou bien, certes, n'aime pas son roi, ou ne comprend guère ce qui convient à la majesté royale. Il ne cherche évidemment que son propre intérêt, et montre qu'il ne se soucie nullement de ce qui est à Dieu ou au roi. »

Que pouvait l'éloquence de saint Bernard au milieu de ce chaos? — Eugène, désespérant de calmer les Romains, et conseillé peut-être par saint Bernard, qui lui écrivait souvent, se résolut à recourir aux derniers moyens. « Le vénérable Pontife , dit Othon , après avoir frappé du glaive de l'anathème Giordano et quelques-uns de ses partisans, ajoutant sa milice aux Tiburtins , vieux ennemis des Romains , réprima le peuple, et finit par le contraindre à demander la paix •. »

Les conditions de cette trêve éphémère nous ont été données par les contemporains. « En ce temps-là ( c'est encore Othon qui parle) Eugène fit la paix avec les Romains, à la condition qu'ils aboliraient la dignité de patrice et rendraient au préfet^ son ancienne puis-

1 ... « Quos venerabilis Ponlifex, percusso priiis cum quibusdam fautoribus suis anathematis ^ladio .lordane, adjuncta Tyburtinis, Romanoriim antiquis hostibiis, rnilitia coercuii, tandein(|ue pacem peiere coegit. » (Oit. Fris. Chron.VM, 31.)

2. Un historien allemand, Gérard de Reicherspeg (ap. Smidt, Hist, des

sance : ils devaient tenir les sénateurs de son autorité. Ainsi, de retour dans la ville, il y célébra les fêtes de Noi'l, 1145. Mais bientôt, tourmenté de plus en plus par les Romains, à propos de la ruine de Tibur, il se retira au-delà du Tibre , et quitta le palais de Lutran , ne pouvant supporter leur perversité. II avouait que la vie lui était à charge '. » \ partir de cette époque, il s'éloigna peu à peu de Rome, et parcourut l'Italie jusqu'au moment où il vint en France prêcher la croisade.

C'est pendant cette longue absence qu'Arnauld de Brescia vint à Rome. Il est impossible de préciser la date; car Eugène et l'abbé de Clairvaux étaient trop absorbés par la croisade pour s'occuper des Romains, auprès desquels l'éloquence de ce dernier avait d'ailleurs échoué; mais, selon toute probabilité, ce fut pendant le cours de Tannée H46 -.

Avant de commencer le récit des réformes d'Arnauld , nous allons jeter un coup d'oeil sur l'antique cité qui en fut le théâtre.

Allem., ni, p. 263) parle ainsi du Préfet : « Grandiora Urbis et Orbis negotia spectant ad Romanum pontiiicem , itemque ad Romanum Imperatorein, sive illius vicarium l'rfiia prsefectum, qui de sua dignitate respicit utrumque, videlicet Doniinum Papam cui facit hominiuni, et Domiuuui Iniperatorem a quo accipit sufe potestatis insigne, scilicet gladium exertum. m (Voir Gibbon, ch. LXix.)

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