TOME XXVIII
XIVe SIÈCLE.
« Villeneufve, excellent docteur et grant philosophe, mise «en notre langue françoise par J. Cerasius, Condomois;» dans le n° 1089 des manuscrits français, à la Bibliothèque nationale, fol. 44- Voici les premières phrases, non de l’ouvrage, mais d’une préface écrite en l’année i56o par ce J. Cerasius :
«Amy lecteur, comme je me travaillois pour recouvrer «des libvres anciens en ceste divine philosophie, il m’en « est tumbé ung entre les mains par le moyen d’un mien «amy à Paris, lequel, pour estre docte,, j’ay voulu mectre « en nostre langue françoise en termes tels que nostre art « le requiert, pour ce qu’il estoit escript non seulement en « langage picart fort ancien, mais presque du tout corrompu, « tellement qu’en d’aucuns endroits nous avons esté con- « traints diviner avec gens bien versés en la science et « mesmes natifs de la Picardie. » L’ouvrage commence par : « Pour ce que une chose tant grande et souveraine est «donnée aux enfants en lieu de très glorieuse marguerite, « sans laquelle les branches souveraines qui ne portent fruict « sans imbibition de la rosée de may ne peuvent provinier, « pour faulte de sa naturelle humidité, je l’ay voulu descripre « avec la très puissante aide du souverain. » Ainsi, l’auteur du livre l’aurait écrit en picard, et Cerasius l’aurait traduit en français. A-t-il jamais existé quelque texte picard de ce traité d’alchimie? Nous en doutons. S’il a jamais existé, si même il existe encore, certes il n’est pas d’Arnauld. Nous n’en connaissons, d’ailleurs, aucun texte latin. Cette Glorieuse marguerite nous paraît devoir être ajoutée à la liste déjà considérable des ouvrages frauduleusement attribués à notre célèbre docteur.
Les manuscrits nous offrent, en outre, sous le nom d’Arnauld, divers opuscules concernant l’ histoire naturelle, la géométrie, l’astronomie.
CIX. De (juercu. Du chêne et de ses parties : les feuilles, le gland, le gui, etc., etc. Les manuscrits de ce traité sont nombreux. Nous le trouvons dans les nos 953 o de
Vienne, 4634, 5 6 1 3 , Ôgoô, 7660 de Munich. Un autre exemplaire nous est signalé par les Catalogues d’Angleterre et d’JrIande dans la bibliothèque de François Bernard. Le même écrit se présente encore sous ces différents titres : De laudibus et virtute quercus; Epistola adRichardum, episcopum Cantuariensem. Arnauld de Villeneuve en est nommé l’auteur dans tous les manuscrits que nous venons de désigner. Cette attribution est néanmoins contestée par de Haitze. Elle n’est pas, en effet, acceptable. Pour en démontrer l’évidente fausseté, nous ferons simplement remarquer que, de l’année 12 45 à l’année 1 3 1 4 , c’est-à-dire durant tout le cours de la vie d’ Arnauld, aucun Richard ne fut archevêque de Cantorbéri. Une traduction allemande de cet opuscule est conservée dans la bibliothèque de l’université de Breslau.
XIVe SIÈCLE.
Catal. man. Angliæ et Hibern. , tome II, irc part. , n° 3659.
Pierre Joseph , Vie d'Arnauld ,
Henschel, Catal.
cod. Vrat., col. 12.
CX. Tratta de geometrio pratico, o la sciença de troubar la profondour de l’aigo, la long our et largiour dei terras; à la bibliothèque de Carpentras, n° 3i3. Deux autres exemplaires du même ouvrage sont à la bibliothèque de la ville d’Aix, nos 84 et 85, sous ce titre différent : Libre que ensenha de destrar et de termenar, de agachonar et de scayrar terras et autras possessions, eoctrach de hun libre ordenat per maistre Arnaut de Villanova, a la requesta del rey Robert, et qua esta treslala en la ciutat d’Arle. Ce traité de géométrie pratique, ou plutôt ce traité d’arpentage aurait donc été traduit en provençal, selon les manuscrits d’Aix, du latin d’Arnauld, et l’on suppose que l’auteur de cette traduction est un arpenteur d’Arles, nommé Bertrand Boisset, qui vivait en l’année i4o5. On lit, en effet, en tête du manuscrit de Carpentras, un travail de ce Bertrand Boisset sur les mesures d’Arles , et la suite de ce manuscrit est, à n’en pas douter, une copie de sa main. Nous croyons, pour notre part, 'qu’Arnauld ne s’est jamais occupé de géométrie pratique, que son traité latin n’a jamais existé et que l’arpenteur Bertrand Boisset, auteur véritable de l’ouvrage, a, par supercherie ou par modestie, dissimulé son nom sous
Catal. des man.
de Carp. , p. 168.
XIV SIECLE
celui d’Arnauld. C’est une opinion que nous allons nous efforcer de justifier.
En tête de l’ouvrage, dans le manuscrit de Carpentras, se lit un poème où maître Arnauld, parlant beaucoup de lui-même, s’exprime d’abord en ces termes :
Et oy, senhors mieus et maistres , Sapias tots per veritat Que yeu Arnaut de Villanova, Doctor en leis et en decrets ,
Et en sciensa de strolomia,
Et en l’art de medecina,
Et en la santa teulogia,
Enqueras mais en la vu arts , Maistre par tots fuy apelats.
De Quataluenha nadieu fuy,
Et a Napol yeu mi rendieu ;
Al service del rey Robert estieu Molt longament sensa partir.
El estant a son service,
En sa quambra am lo rey estant , En son estudi esvelhant,
An ii ensem se nos fesem Aquest libre veraiament ...
Quel que soit le dialecte de ces vers, catalan ou languedocien, Arnauld a pu certainement composer dans l’un ou dans l’autre une série de vers plus ou moins défectueux. Mais il est impossible de croire qu’il se soit donné dans aucune langue les titres de maître ès arts, de docteur en droit romain, en droit canonique et en théologie, titres qu’il n’a jamais possédés. Evidemment, ce n’est pas lui qui parle; on le fait parler; ce que prouvent mieux encore les vers suivants :
Le quai libre fon acabat,
Escrig et anordenat En Napol, la granda sieutat,
L’an quart que fon coronat Lo rey Robert en son régnât Que Secilia es apelat . . .
XIVe SIÈCLE.
Robert ayant été couronné roi de Sicile le icraoût 1809, l’an quatrième de son règne a commencé le 1er août i3i2. Or, nous avons montré qu’ Arnauld était mort avant le 1 5 mars de cette année î 3 1 2 ; donc il n’a pu, comme il le dit, achever son livre l’an quatrième du roi Robert, étant mort avant la fin de l’an troisième. Ce qui nous permet de conclure que le poème mis en tête du manuscrit de Carpentras nous offre, dans les vers cités, un prologue purement fictif.
Quant au traité, on ne peut supposer que Bertrand Boisset ait commis une simple erreur en le présentant sous le nom d’Arnauld. Pour nous convaincre qu’il est d’Arnauld, il faudrait nous en montrer un texte latin. Mais ce texte latin n’est désigné, n’est cité nulle part. On ne connaît même aucun traité d’Arnauld, qui a tant écrit, sur l’arithmétique ou la géométrie. Cela nous décide à croire que Bertrand Boisset s’est joué, comme beaucoup d’autres, de la crédulité publique.
CXI. De compositione et utilitate quadrantis ; dans le n° 353 des manuscrits de Munich. Mais l’attribution de cet opuscule à maître Arnauld de Villeneuve est toute récente; c’est une conjecture proposée par le rédacteur du dernier catalogue des manuscrits latins de Munich. Or, nous n’hésitons pas à dire quelle doit être rejetée. Arnauld n’a rien écrit sur cette matière. Un écrit anonyme : De compositione cjaadrcintis, nous est signalé par M. Coxe dans le n° 4i du collège de l’Université et dans un volume du collège Corpus Christi, à Oxford; le même traité se rencontre dans les nos 284 de Metz et 528 de Bruges; il est aussi mentionné par Bandini au tome IV de son catologue de la bibliothèque Laurentienne, col. i3i. Les premiers mots de cet écrit sont : Geometriæ duœ sunt partes, theorica et praciica. Tel n’est-il pas aussi Yincipit du manuscrit de Munich ?
Parlons enfin des opuscules théologiques d’Arnauld, qui sont malheureusement, pour la plupart, perdus.
XTV* SIÈCLE.
CX1I. Allocutio Amaldi de Villanova de his quæ conveniunt homini secundam propriam dignitcitem creaturæ rationalis, ad inclytum terlium1 Fredericum, Trinacriæ regem illustrera; commençant par : Volens Deus, propter immensitatem suæ bonitatis , communicare suam bonitatem humanæ creaturæ, insignivit eam illis potentiis quibus posset acguirere gualitatem gua disponeretur ad consequendum eam. Cette Allocution, qui n’est citée par aucun bibliographe, nous est offerte par un seul manuscrit, le n° 1 73 de Metz. Elle en occupe les treize premières colonnes. C’est un court traité de théologie morale, dont quelques chapitres concernent la politique. Il n’y a rien ici de nouveau touchant la morale dans ses rapports avec la religion; ce ne sont que paraphrases sans originalité sur des maximes banales. On ne s’y arrête pas. La partie de l’ouvrage où il s’agit de la politique est plus curieuse. Arnauld avait évidemment la manie de conseiller les rois. Nous avons dit précédemment, sur son propre témoignage, dans quel esprit il avait entendu régler la conduite du roi d’Aragon. Nous retrouvons ici les mêmes leçons données au roi de Trinacrie. Le premier des axiomes est, en politique, celui-ci : Les rois sont d’institution divine. Mais Dieu les a faits ce qu’ils sont non par privilège, en vue de leur intérêt personnel; il s’est proposé pour but l’intérêt des peuples. Les droits dont jouissent les rois sont les moyens que Dieu leur a donnés pour remplir leurs devoirs. Voici quelques sentences d’Arnauld sur les devoirs du prince en général : Non sufficit ad salutem ejus in seipso servare justitiam, sed eliam in subditos in guibus est constitutus a Domino minister justitiæ. Prœdictam observantiam justitiæ debet custodire non solum propter salutem animæ suæ, sed etiam propter scdulem honoris sui vel dignitatis. . . Omnis ergo princeps, sive sil rex, aut dux, aut cornes, aut alius baro, quicumque præest hominibus et habet jurisdictionem in eis , debet toto studio vitare . . injustitiam, hoc est ut nulli deneget justitiam. . . Cum Deus fecerit eum (principem) in suo principatu magis honorabilem et mcigis honoratum
On l’appelle ordinairement Frédéric II.
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pauperibus, tamennonestpernaturammelior ipsis, cum ex eadem materia et eodem modo sinl geniti prout ipse, nec minus etiam dilecti sint a Deo cjuam ipse. Arnauld recommande particulièrement aux rois de surveiller tous les ministres de leur puissance, officiales, gens qui, pour la plupart, arrogants et cupides, commettent à l’ordinaire un grand nombre d’iniquités. Il s’exprime aussi très nettement sur la question , alors très disputée, de l’altération des monnaies : Quandocumgue princeps adultérai monetam ut augeat suos thesauros , furlum committit ; et plus loin : Per adulterationem monetæ publica utilitas non promovetur, nec alicui ajjfert lucrum etiam temporale , nisi monetariis tantum et aligualiter principi; in guo dolo veri principis amittit nomen et rationem, cum exercet lyranni opus; verus enim princeps nunguam studet ad privatam utilitalem ut princeps, imo semper ad publicam. Il semble bien que tout ce passage concerne Philippe le Bel.
CXIII. Speculatio adventus Antichristi. Tel est le titre qu’Antonin de Florence donne au libelle d’abord condamné par les maîtres en théologie de l’Université de Paris, ensuite par les cardinaux romains réunis en consistoire. Antonio l’intitule plus brièvement De adventu Antichristi, et en désigne un exemplaire conservé de son temps chez les carmes de Rome, avec cet incipit : Constitui vos auditores. Si cet exemplaire a survécu, nous le croyons unique; on n’en rencontre aucun autre dans les bibliothèques de Paris.
CX1V. De cymbalis Ecclesiæ; commençant par : Qui interrogant interrogent inAbela et sic projicient. Matthias Francowitz intitule ce traité De mysteriis symbolorum. Il est donc Fiacius niyric. probable qu’il l’a cité sans l’avoir lu,, sur le témoignage pat^‘6test' verit d’une vague tradition. C’est l’écrit apologétique dont Boniface VIII crut pouvoir absoudre la ^témérité. Une lettre d’ Arnauld, dont nous avons déjà parlé, nous fait connaître qu’il avait envoyé cet écrit aux chanoines de Saint-Victor de Paris. Or l’exemplaire sur lequel nous allons en rendre compte provient de la bibliothèque de ces chanoines. Ils
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l’avaient joint à d’autres pièces pour former le volume qui porte aujourd’hui le n° i5o33 de la Bibliothèque nationale.
Le ton de l’ouvrage est celui d’un mémoire composé pour une cour d’appel, par un homme très soucieux d’être justifié, mais qui voudrait bien ne pas l’être au prix d’une rétractation humiliante. Il commence par déclarer qu’il soumet au jugement de l’Eglise romaine, en bon chrétien, les propositions qu’il va faire. Elles sont encore douteuses, puisque la cour romaine ne les a pas confirmées; mais il a l’espoir très licite de prouver quelles sont vraies. C’est là son exorde. Il explique ensuite ce qu’il entend par les cloches de l’Eglise, cymbala Ecclesiæ. Il y a les petites cloches qu’on sonne à matines, quand le jour vient de paraître : ainsi, dès le temps d’ Abraham, fut déjà faiblement révélée la future venue du Christ. Plus tard, en plein jour, les plus grosses cloches se font entendre : ainsi, plus on approcha de l’heure natale du Christ, plus fortement vibra la voix des prophètes. De même pour ce qui regarde la venue de l’Antéchrist. Les petites cloches l’ont anciennement annoncée , c’est-à-dire le prophète Daniel et la sibylle d’Erythres. Avec les apôtres, le son est devenu plus fort, plus clair, et bientôt on entendra retentir les voix formidablement sonores d’Elie et d’Enoch.
Peut-on déjà démontrer que la fin des siècles est prochaine? Arnauld n’hésite pas à le croire, et sur les textes de Daniel et de saint Augustin il fait des calculs fort compliqués, dont la conclusion est que l’Antéchrist doit apparaître vers l’année 1 3 7 6 . Néanmoins l’année reste vague : Dieu n’a pas voulu nous révéler par ses prophètes une date précise. La précision aurait eu des inconvénients qu’il est facile d’apprécier. Il nous sulfit de savoir que le messager de la ruine universelle et finale va bientôt se montrer aux nations; cela nous avertit assez que nous devons dès à présent régler notre vie comme des gens qui n’auront pas de postérité.
Cet écrit sinistre ne contient pas une seule déclamation
\IV° SIÈCLE
sur les mœurs du siècle. On lit, il est vrai, vers la fin quelques prophéties où l’on peut voir des allusions; mais ces prophéties ne sont pas d’Arnauld; elles lui ont été, dit-il, communiquées. Il est donc évident que fauteur de l’écrit l’a composé de bonne foi, sans aucune arrière-pensée, uniquement pour divulguer des prévisions qu’il croyait justes. Les calculs qu’il avait faits pouvaient être facilement contrôlés. S’il s’était trompé , tant mieux ; il était prêt à reconnaître son erreur. Mais si l’on ne savait rien objecter à sa démonstration mathématique , on devait se tenir pour averti que le temps était venu de ne plus penser qu’au jugement dernier. Il n’est guère vraisemblable que Boniface VIII ait admis cette conclusion; mais on croit volontiers qu’il l’estima plus capable d’exciter que d’altérer la foi.
Un extrait de ce mémoire justificatif se trouve parmi les manuscrits latins de la bibliothèque impériale de Vienne, sous le n° 545. Il est intitulé, dans le nouveau catalogue de cette bibliothèque : Prophetiæ a c/uodam fratre Gentili extradée e tractatu Arnaldi de Villanova cai titulus : De cymbalis Ecclesiæ.
CXV. Apologia de versutiis et perversitatibus pseudotheologorum et religiosoram , admag. Jacobum Albi, eanonicum Condignensem. Ce titre nous est fourni par Antonio. Casimir Oudin mentionne le même traité d’après un catalogue de la bibliothèque Cottonnienne. Mais dans ce catalogue on ne lit aucun nom d’auteur. Parmi les écrits d’Arnauld qui furent, après sa mort, condamnés par l’inquisition, Eymeric en désigne un qu’il intitule pareillement Apologia. Il s’agit peut-être du même ouvrage. C’est ce que nous ne pouvons décider.
CXVI. Opus Arnoldi de Villanova de generibus abusionum veritatis et de pseudoministris Antichristi cognoscendis et de pastorali ojficio contra gregem exercendo. La mention de cet ouvrage se rencontre dans le catalogue de la bibliothèque Cottonnienne par Thomas Smith; Vitellius, E, n° 2.
Tab. cod. lat.
Vindob.,t. F , p. 92.
Antonio, Bibl.
Hisp. vêtus , t. II , p. 118.
Oudin, Comm.
de script, eccles., t. III, col. 617. — Catal. man. Angl.
et Hiberniæ; Bibl.
Coltonn., Vitellius, E, n° 2.