L \ MOISSON DES GUÉRF-TS
Il n'a pas écouté les bruits ferroviaires, Qui transpercent les monts et sautent les rivières, Unissent les confins des vastes continents, Et, portant le fracas de leurs locomotives De la ville de proie aux campagnes actives, Arrachent au labour les vœux incontinents — Car c'est là le malheur des vanités aveugles, Qui fuient vers la Cité quand la ferraille meugle Sur les lisses d'acier et les cantilivers: Elles cherchent la joie et les amours faciles Dans les salons troublés des riches domiciles, Dont les murs bornent l'univers.
Il ignore le temple où les femmes parées Etalent un orgueil d'idoles adorées, Et montrent leurs doigts blancs, fléchis par le fardeau Lourd des gemmes sertis en bagues de platine, En faisant remuer leurs lèvres par routine, Pour tromper saintement l'œil terne du bedeau; Mais le village prie en son humble chapelle, Et songe au Paradis, que sa croyance appelle Et demande à genoux devant l'Enfant-Jésus, Car les cœurs sont naïfs, et sincères les âmes, Tant l'effroi du péché que punissent les flammes Laisse les vains désirs confus.
Il est demeuré franc comme ses vieux érables, Et, comme eux, ses vertus profondément durables Refusent de plier sous l'effort* des autans. Le premier bûcheron qui dans la poudrerie Brava l'étouffement des neiges en furie, Pour offrir un domaine aux graves habitants; Celui qui, le premier, au rythme de la hache, Ouvrit dans la forêt au frémissant panache Une trouée à la lumière et l'horizon, Celui-là reste grand de sa grandeur obscure, Car il souffla la vie à la chose qui dure, Dans les poutres de sa maison.
Ce rouge toit de pruche est comme une semence Jetée en un moment d'héroïque démence, Dans une solitude où les persistants noirs Dressent leurs croix de deuil sur la blancheur des
[neiges,
Où la maigreur des loups fait d'avides cortèges Aux fauves andouillers surpris à l'abreuvoir; Mais la neige se fond sous la lumière ardente, Et le sombre décor, fait pour l'Enfer du Dante, S'illumine des feux du soleil printanier: La plante croit, la fleur embaume, et la verdure, Brisant le froid suaire avec la terre dure, Livre l'humus au pionnier.