DU PARTICIPE DES VERBRS RÉFLÉCHIS
Dans les pages précédentes nous avons examiné le participe construit avec l'auxiliaire avoir dans les constructions les plus simples : fai écrit une lettre, la lettre que fai écrite. Nous examinons maintenant un cas plus compliqué, c*est celui que présentent les temps passés de verbes réfléchis. Pourquoi, alors que Tauxiliairo est être^ l'accord se fait-il comme si l'auxiliaire était avoir ?
On doit distinguer deux sortes de verbes réfléchis :
1® Les verbes proprement réfléchis, verbes essentiellement transitifs qui par hasard se trouvent avoir pour régime direct ou indirect le sujet môme do l'action : loicer quelqu'un, se louer ; arroger quelque chose à quelqu'un (archaïque), s'arroger quelque chose ; casser le bras à quelqu'un, se casser le bras. Ces verbes sont proprement réfléchis, parce que l'action du sujet se réfléchit, se retourne directement ou indirectement sur le sujet lui-même.
2® Les verbes improprement réfléchis, verbes essentiellement in transitifs, qui se font accompagner, les uns toujours, les autres dans certains cas, du pronom réfléchi, pour exprimer l'activité interne de l'action sans qu'il y ait un retour franc de cette action sur le sujet. Tels sont s'en aller, se repentir, se taire, s'apercevoir de quelque chose, se souvenir, se complaire, se plaire, etc. *.
De ces deux classes, la seconde est primitive, et a donné le type de la conjugaison ; la première est formée par voie d'analogie sur la seconde.
Les verbes improprement réfléchis, en qualité de verbes intransitifs, se construisent avec l'auxiliaire être, aux temps composés. A ce temps, en effet, les verbes intransitifs, lorsqu'il s'agit d'exprimer l'état, le résultat de l'action et non l'action, prennent l'auxiliaire être. Or les verbes improprement réfléchis aux temps composés expriment, de par leur nature de verbes réfléchis, le résultat de l'action aussi bien que l'action.
' Ajoutons quelques verbes neutres, tels que se nuire, qui par leur signification appartiennent à la première classe, et par la construction grammaticale à la seconde^
Comparez je tombe et je me repens ;
je suis tombé je me suis repenti ;
il meurt il se meurt ;
il est mort il s'est mort (ancien français).
La nature de ces verbes une fois bien comprise, nous nous expliquerons facilement celle des verbes de la première classe.
Pourquoi l'auxiliaire être dans il s* est loué? Louer n'est pas un verbe neutre comme [se) repentir^ et on ne voit pas comment Tanalogie des verbes neutres a ^u agir sur un pareil verbe.
C'est qu'en effet on a commencé, dans les verbes proprement réûéchi3,.par employer l'auxiliaire avoir. Il s* a loué est la forme primitive, qui se maintient durant le moyen âge (quoi.jue Ton trouve aussi parfois, et dès le xi« siècle déjà, il s'est loué) :
Porfitcment s*ad a Deu commandet. (Chanson de saint Alexis, 58, c, poème du xi* siècle ) E mult 8'avoU pené, (Thomas le Martyr, 204, poème du xii« siècle.) Mais Coiian^'^ï bien défendu. (Brut, 6, 140, xii* siècle.) Trois fois le lit, \ov^s^a pasmé. 'Flore, 711, xiii® siècle.)
Au XVI® siècle, le grammairien Du Guez donne pour le verbe accidentellement pronominal, aux temps composés, les paradigmes suivants : co)ne?it m'ay je porté, s*a il porté, nous avons nous porté, votisavez vous porté, se sont ils porté ; cornent m'avoy je, t'avois tu, se avoit il, nous avions nous, vous aviez vous, se avoient ils porté, etc. De nos jours le peuple dit : il s'a blessé, il s'a cogné.
Mais l'analogie s'est étendue des verbes de la seconde classe aux verbes de la première. On disait /(^ me repens, et je me suis repenti', on disait aussi ^10 me loue; on dit de même, par analogie, y^? me suis loué. C'est ainsi que le fait pour un verbe d'être conjugué avec un pronom réfléchi, lui imposa par voie d'analogie l'auxiliaire être, alors que, de par le sens, il aurait dû se conjuguer avec l'auxiliaire avoir. Et cela a lieu même lorsque le pronom réfléchi n'appartient pas en propre au verbe devant lequel le hasard de la construction grammaticale le place. On dit : il voulut, il a voulu se surpasser ; si on met se devant vouloir, on dira, il se voulut surpasser, il s'est voulu surpasser.
Et Mignot aujourd'hui s Vi^ voulu surpasser [Boileau, Sat. m).
On dit : il fallut, il a fallu se passer de cela, et il se fallut, il s'est fallu penser de cela.
Il s'est fallu passer à cette bagatelle (Corneille, Menteur, I, v).
Telle est la force d'analogie qui, au mépris du sens et de la logique, étend, impose une même construction grammaticale à des verbes de
nature différente, lorsqu'ils présentent par hasard une /orwa^^j/^r&î/rô identique. Preuve frappante de cette vérité que les lois grammaticales sont purement formelles et n'ont rien à démêler avec les diversités logiques d'idées que les expressions soumises à ces lois peuvent présenter.
Donc, pour résumer cette théorie, les verbes improprement réfléchis se sont construits dès l'origine avec l'auxiliaire être, en qualité de verbes neutres. Les verbes proprement réfléchis à leur tour ont changé l'auxiliaire avoir contre l'auxiliaire être, par analogie avec les verbes improprement réfléchis. De il passe, il est passé, ou est arrivé à il se passe, il s'est passé. De il se passe, il s'est passé, on a tiré il se blesse, il s'est blessé. Et de il se blesse à la jambe, il s'est blessé à la jambe on a conclu à il se casse la jambe, il s'est cassé la jambe.
Voilà pour l'origine de l'auxiliaire être dans les verbes pronominaux. Que l'idée exprimée par le verbe pût être active, la langue ne s'en est pas préoccupée, se laissant guider uniquement par la forme extérieure. Cette condition va nous expliquer maintenant les règles de l'accord.
Dans la vieille langue, elles sont simples. L'auxiliaire est être, que le verbe ait une signiflcation neutre ou active, qu'il soit improprement ou proprement réfléchi ; le participe par suite s'accorde avec le sujet du verbe.
Pour les verbes proprement réfléchis, on disait au singulier : Lifilz (filius) s'est louez (laudatus) ; et au pluriel U fil ^fllii, sans s] se sont loué (laudati, sans s]. Ces règles se sont maintenues jusqu'en plein xvi'^ siècle : Jusques aux enfans qui se sont dominez la mort (Montaigne). Ils se sont frottez leur main (Rabelais). Le nom que vous vous estes appropriez (Pasquier). [Ils) se sont donnez trop de licence (H. Estienne). Se sont eslus des rais (Desportes). Et même au xvii® siècle et plus tard : ^ous nous sommes rendus tant de preuves d' amour (Corneille, JI élite). Du ciel les merveilleux efforts se sont plus d'animer... (Id., Toison d'or]. Thomas Corneille, dans ses notei sur Yaugelas, constate avoir lu « dans un livre assez estimé, et qui n'a été imprimé que depuis deux ans : ils se sont persuadez que pour réussir, etc. ; elle s^estoit imaginée que, etc. ; c'est comme parle la plupart du monde », et Thomas Corneille ajoute que c'est mal parler, parce que l'auxiliaire être cache ici un auxiliaire avoir. On trouverait encore facilement des traces de cette construction primitive que condamne Th. Corneille, chez les écrivains du xviii® siècle et du xix<^. Elle n'a pas disparu de la langue populaire. Dans plusieurs provinces on peut entendre des phrases comme les suivantes : Elle s'est faite un chapeau neuf. Ce qufelle s'est dite. Nous-méme, en plein Paris, avons entendu cette phrase adressée par une femme du peuple à un homme qu'elle rencontrait : Le mal que je me suis faite.
Voilà pour les verbes proprement réfléchis. Pour les verbes impro-
prement réûéchis, Taccord avec le sujet est une règle absolue. On ne trouve dans la vieille langue que quelques rares exceptions qu'on peut considérer comme de simples licences ou des fautes de copiste. Cette règle se maintient jusqu'aux temps modernes où, quoique faussée dans ses interprétations, elle est encore toute-puissante.
Cependant, dès le xvi° siècle, les grammairiens commencèrent à voir dans les verbes pronominaux de faux verbes astifs. Cette théorie gagne du terrain au xvii« siècle et finit par triompher.
Pour les verbes proprement réfléchis, quand le pronom réfléchi était le complément direct du verbe, le mal n'était pas grand ; que le participe s'accordât avec ce pronom ou avec le sujet, le résultat était le même. Elle s'est blessée, ils se sont blessés à la jambe ; ici la règle moderne est au fond d'accord avec la règle ancienne.
Quand le pronom réfléchi était complément indirect, la règle nouvelle contredisait l'ancienne. La vieille syntaxe aurait dit : elle s'est cassée la jambe; la nouvelle dit : elle s'est cassé la jambe. Ici, les grammairiens ont eu raison de la langue et l'ont forcée à se soumettre à leurs règles. Mais dans l'un ou l'autre cas, la théorie nouvelle peut se soutenir, car elle est intelligible.
Où elle devient inadmissible, c'est à Tégard des verbes improprement réfléchis, de ces verbes intransitifs qui s'accompagnent d'un pronom réfléchi uniquement pour marquer l'activité interne de l'action : ici la plupart des grammairiens modernes se sont heurtés à des difflcultéi inextricables dont ils ne sont pas sortis. Comment, par quel tour de force transformer l'auxiliaire être en auxiliaire atwr ? Il est constant que la langue fait toujours l'accord avec le sujet ; mais comme l'auxiliaire être doit, selon nos grammairiens, cacher un auxiliaire avoir ^ on fera du pronom réfléchi le régime direct du verbe. On expliquera ils se sont complus dans le mal, par ils ont compta eux dans le mal] ils se sont aperçus de leurs erreurs^ par ils ont aperçu eux de leurs erreurs !
Dans l'état actuel de la langue, telle que l'ont faite les théories des grammairiens, on peut admettre que les participes des verbes improprement réfléchis s'accordent avec le sujet du verbe ; que le participe des verbes proprement réfléchis s'accorde avec le complément direct du verbe, l'auxiliaire être pouvant dans l'analyse grammaticale se remplacer par l'auxiliaire avoir.
Nous ne pouvons ici nous arrêter aux nombreuses règles de détail que les grammaires présentent au sujet de l'accord du participe construit avec avoir. Qu'il nous suffise de dire qu'elles trouvent toutes leur explication, sinon leur justiflcation, dans l'histoire de la langue, et qu'elles sont pour la plupart récentes et sans racines réelles dans notre idiome. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à deux thèses
entreprises sous notre direction et d'après nos conseils, Tune par M. Bonnard sur le participe passé en i^ieux français (Lausanne, Bridel, ÏSll), l'autre plus étendue, par un professeur récemment enlevé par une mort prématurée à TUniversité et à la philologie française, M. Amédée Mercier [Histoire des participes français ; Paris, Vieweg, 18*79). Ces études résument les travaux antérieurd. Ajoutons-y encore une courte, substantielle et profonde étude, — quoique d'exposition trop confuse, — sur le participe passé dans la langue française et son histoire^ par J. Bastin (Saint-Pétersbourg et Paris, Maisonneuve, 1880). Avec ces trois travaux, les lecteurs curieux de ces questions grammaticales pourront se faire une idée assez juste et assez nette des divers problèmes que soulève la théorie moderne du participe, des solutions le plus souvent fausses que leur ont données les grammairiens, et des solutions véritables qu'apporte, dûment interrogée, l'histoire de la langue.
ADVERBES EN ment.
On sait que les adverbes en ment^ si nombreux dans notre langue, sont formés, par voie d'analogie, de composés latins dont le premier terme est un adjectif féminin et le second terme le mot mente^ ablatif du substantif féminin mens^ mentis^ esprit. Bonnement représente le latin hona-mente ; clairement, le latin clara mente. Mente du sens dVs- ; nï, caracthe^ passa rapidement au sens de manière d'être, manière \ et c'est ainsi que ment^ perdant toute existence comme mot indépendant, devint une sorte de sufûxe adverbial qu'il suffit d'ajouter au féminin d'un adjectif pour changer ce dernier en adverbe.
Nous nous proposons d'examiner ici quelques cas bizarres de formation d'adverbes en ment dans lesquels à première vue on ne distingue pas facilement l'adjectif féminin qui a servi à le créer *.
Adverbes en amment. — Ces adverbes sont fort nombreux : abon^ damment, arrogamment, brillamment, bruyamment, constamment, covlamment, couramment, élégamment, étonnamment, galamment, incessam^ ment, indépendamment, instamment, languissamment , mécJiamment, pétulamment, précipitamment, puissamment, savamment^ suffisamment, vaillamment, etc.
« Cf. Tobler, dans la ZeiUchrift flir romanische Philologie, 1879, p. 549.
Commenl, dérivont-ils <)'adJecUrâ? On s'attendrait ii ahonâaniemenl, arroganlement, hriUantement, etc. C'est que, dans la vieille langue, pendant longtemps, les adjectifs en anl, reproduisant des adjectifs latins en anSt aniis, n'avaient comme ceux-ci qu'une forme pour le masculin et le féminin ; Cehpermenant bieneiirleit (cette permanente félicité) ; m pei-meyiant vision (Sermons de S. Bernard, "p 528). — Pierres preaoses, resjilenthssanz, e merveilloses (Chroniques an glo -normandes, I, 250). — (Berte) Blanche fu e vermeille e plahans a derise (Berte fut blanche et vermeille etplaîm:tle, charmante à dire). (Berte, vi.) — La constant obédience (Menngier, i, 6), etc. De là, eu combinaison avec metil, dei composés tels que abotiilanlmeitl, poantment (puissamment) (Psautier d'Oxford, xxx, 30 ; xnv, 4), vaillantment (Psautier de Cambridge, ix, 31). Mais suivant les régies d'euphonie auxquelles sont soumis en français les groupes de consonnes, le t tombe et l'on a loi formes abondanmeni, arroganmeni, brillanment, etc. 1/ Âlemaigae et d'aiUevrs vinrent abomîanment (Hugues Capet, 1134 ; poème du xiv siècle). Hugues de Vanvenesse y vint moult poisanment (puissamment) (ibid., 1185), C/iil vinrent à Paris assez triffisanment (ibid., 1210).
Enfin une modification purement orthographique assimile l'n & Tiff, et on a les terminaisons amment qui se prononcent durant un fort long temps comme anmeiit, c'est-à-dire an-ment [an-}nan]. En effet, dans l'ancien et le moyen français, quand une vojclle était suivie de deux n ou de deux m, elle était nasale : année, donner, honneur, sonner, — Jiomme, femme, etc., se prononçaient an-née, don-ner, hon-mur, ion-ner, — hon-me,/en-tne (fan-me).
Le groupe amment {an-tnan), dani le français proprement dit, par suite de la ra[)idité de la prononciation, s'est plus tard réduit k a man ; il y a eu disparition du son nasal qui n'a laissé qu'une voyelle pure fl'. Et c'est ainsi que, bien que l'ortliographe no fût pas atteinte, la termiuRison amment [an-man) est devenue a mon. La prononciation ancienne an-man s'est, on le sait, maintonuo dans beaucoup de provinces, notamment dans celles du centre et de l'ouest.
Adverbes en emment : anUcéâemment, précédemment, apparemment, ardemment, compélemmeni, concurremment, conjîdemment, conséquemmeni, décemment, différemment^ diligemment, dolemmenl, éloquemment, émî- »emmait, équivalemment, évidemment , fervemment, impudemment, indo- Umment, induJgemment, innocemment, iniolemment, patiemment, pertinfiu?imil. prudemment, récemment, réveremment, sciemment, etc.
Cetle formation est analogue à celle des adverbes en amment, les adjectifs en ent n'ayant non plus en général dan^ la vieille langua
' Comparei la proaondtlion populiiire a-n'hoatmt pour un-'kommt Axa» «n howimt.
qu'une forme pour le masculin et le féminin. Ce qui complique Thistoire de cette terminaison, c'est le changement de. prononciation qui a affecté la syllabe nasale e?i ou em. Jusqu'au xii® siècle, cette syllabe se prononçait in\ on écrivait enfant et Ton prononçait comme nous prononcerions infant. Puis, au xii° siècle, en s'est changé dnns la prononciation et souvent même dans Torthographo en an : e7ifant se prononça comme nous le faisons aujourd'hui, c'est-à dire an-fant. C'est ainsi que Itngua, cingula^ en ancien français lengue et cengh ou sengle^ sont devenus langue^ sangle. Pour les adjectifs en ent^ ils conservèrent, sauf un petit nombre, l'orthographe en tout en prenant la prononciation an. Par suite les adverbes qu'ils formèrent avec ment furent d'abord en eniment (prononcez in-man)^ enment et emment [an» man). La prononciation assimilait donc entièrement ces adverbes aux adverbes en animent, La même réduction les atteignit dans le français proprement dit ; la nasalisation de la voyelle an disparut, pour ne laisser qu'une voyelle pure a. De là la prononciation a man qui est affectée à l'orthographe emment. C'est ainsi que la voyelle latine pure e est arrivée, sous l'action de Yn qui la suivait dans ent^ à produire successivement les voyelles nasales en {in) et en (un) pour se transformer enfin, après la chute de la nasalisation, en la voyelle pure a.
Dès le XII» siècle la langue montre une tendance à donner un féminin ante^ ente aux adjectifs en ant^ ent, et par suite à transformer en antement, entement les adverbes en anment^ enment. Cette tendance pciraît surtout dans les textes en prose écrits par des clercs qui traduisent ou imitent des textes latins.
Elle paraît plutôt le fait de lettrée modifiant de parti pris l'usago par amour pour la logique, que le résultat des tendances naturelles de la langue populaire. Elle se développe au xiv^ siècle et prend une extension considérable au xy° et au xvi* siècle, pour disparaître ensuite sans laisser presque aucune trace dans la langue moderne ^
Àrdentemené (Murot, Âmyot, xvi^ siècle).
Bruyantement (Tahureau, xvi® siècle).
Courantement (xvi® siècle).
Décentement (Calvin, xvi* siècle).
Dilférentement (Amyol, xvi* siècle).
Diligentement (Dialogue de Saint- Grégoire, 271, 10, xii« siOclC*, Perceforest, xv* siècle).
Dolentement (Chronique de Rains, xiii® siècle). Eloquentement (Rabelais, J, 23, xvi" siècle).
^ Les exemples accompagnés du nom de l'auteur sans indication des passages sont empruntés à Littré.
Sxcelleniement (Brunctto Lalini, 625, xiv* siècle ; Mcna^ior, 1,31, id. ; Oresme, xiv° siècle; Calvin, xvi* siècle". Ferventement ;^Crélin, xvi^ siècle).
Oalantement (Rabelais, Amyol, Régnier, xvi®-xvii* siècle). Insolentement (Amyot, xvi* siècle}.
Méchantemetit (Rabelais, II, 31 ; Despérier, xvi" siècle). Négligentement (Dialogue de Saint-Grégoire, 152, 20; xii® siècle). Patientement (Marguerite, Le lires, 5, xvi® siècle). Pesantement (Amyot, xvi° siècle).
Prudentemsnt (Oresme, xiv* siècle).
Becentement (Paré, xvi* siècle).
Sçaventcment (Gotgrave, xvi® siècle).
Deux adverbes, appartenant tous deux à la langue spéciale et savante de la pratique, présentement et véhémentement^ ont conservé le souvenir de cette refonte, plus ou moins artificielle, des adverbes en amment et en emment. Présentement existe déjà au xni« siècle, véldmentement au xiv*' siècle : je ne connais pas d'exemples de véhétnemment ni de présemment.
Avec les adjectifs en ens, entis, il ne faut pas confondre les adjectifs en e?itu8 : ceux-ci donnaient aussi une terminaison masculine ent et une terminaison féminine enle : tels sont lent, opulefit, succulent, iurlulent, violent.
Lent a donné régulièrement lentement qui date des premiers temps de la langue et s*est maintenu intact jusqu'à nos jours. Violent et opulent ont formé leurs adverbes dans le moyen français : violentement (Lanfranc, xiv® siècle; Calvin, Préface de V Institution chrétienne ; Amyot, xvi° siècle) ; opulentement (Amyot, xvi® siècle). Puis, confondus avec les adverbes en ente?ne?it, ils en ont suivi le sort, et sont devenus comme eux, mais indûment, des adverbes en emment.
Succulent et turbulent ont formé leurs adverbes au siècle dernier ; la langue ne distinguant plus dans les adjectifs ent ceux qui remontent à un latin ens de ceux qui remontent à un latin entus, ces adverbes ont suivi dans leur formation l'analogie générale : de là sncculemment et turbulemment.
Il n'y avait pas que les adjectifs en ant et en ent {ans, antis ; ens, entis] qui n'eussent à l'origine qu'une forme pour le masculin et le féminin. Les adjectifs en al et el (du latin alis), tels que royal, mortel ; en il (du latin ilis), tels que gentil, vil, soulil (subtilis) ; d'autres parisyllabiques comme /or/ {de fortis), grand (de grandis), etc., gardaient leur forme unique dans les adverbes auxquels ils donnaient naissance : royalment, mortelment, gentilment, vilment, soutilment, fortment ou forment, grand-ment ou granment, etc. Tous ces adverbes ont été réformés, et l'adjectif a pris la forme féminine que lui donnait la syntaxe nouvelle de
la langue : royalement^ mortellement^ vilement^ soutilement^ et suMUêment^ fortement^ grandement^ etc. De lancienne syntaxe, il n'est resté que deu?c exemples, gentiment et communément. Gentiment est pour gentibnent avec suppression de 17 mouillée finale de gentil ; commune* ment est pour communelment de Tancien adjectif communel (latin cam» munalis)^ disparu de la langue moderne qui a repris au latin com^ munaL
Adverbes en ément, aiment, iment, nment, D*une façon générale on peut dire que dans ces terminaisons, ïe muet caractéristique du féminin a disparu après Te, Ta», ïi ou Vu devant ment. Aisément est pour aiséement, vraiment pour vraiement, Joliment ^ouv joliemefit^ abso* lument pour absoluement,
Aiséement (Des Pdriera, Cymbalum, II, xvi* siècle). Aisuréement (Amyot).
Délibéréement (Amyol).
Démesuréement (Roland, xi^ siècle).
Désespéréement (Amyot).
Ve muet, dans ces mots, est tombé d*abord dans la prononciation, puis dans Torthographe, comme il est tombé dans licou pour liecou = lie-^cou^ dans la forme poétique ^eji^nra* pourri prierai, dans remerciment pour remeiciement, dans éternument pour éternuement^ dans gaîté ^oxxv gaieté, etc.
Les nombreux adverbes en ément qui reposent sur des adjectifs ou des participes en é se divisent en deux classes : les adverbes de formation ancienne qui ont eu certainement la terminaison éement, tels sont ceux dont nous venons do citer les formes primitives; et les adverbes de date récente qui, formés sur le modèle des précédents, alors qu'ils avaient déjà réduit éement à ément, ont immédiatement reçu la terminaison ément : tel carrément. Dans Tune ou Tautre de ces deux classes viennent prendre place, d'après la date de leur formation, af-fectionnément, aisément, assurément, carrément, décidément, délibérément, démesurément, dérèglement, désespérément, désintéressement, désordonné* ment, déterminément, effrénément, effrontéynent, enragèment, erronément, figurément, forchnent, inconsidérément, indéierminément, inspirément, inopinément, isolément, modérément, momentanément, nommément, obstinément, outrément, passionnément, posément, prématurément, pressément, privément, proportionnément , sensément ^ séparément ^ simultanément^ spontanément*
Comment s'expliquent aveuglément, commodément, conformément^ confusément, diffusément, expressément, immensément, importunément, im-» punément, obscurément, opiniâtrement, opportunément, précisément, pro^ fondement^ pro/usément, uniformément? On s'attendrait à aveuglement^
292 ÉTUDES FIL\NÇAISES
cotmnodemenf^ cànformemenî^ con-, dif-y pro-fusement, expressément ^ immensément^ im-, op'portwiement, obscurément, précisément, profondément^ wiiformement . Chacun de ces mots doit être examiné à part.
Aveuglément et opiniâtrement viennent, non de aveugle et opiniâtre, mais de aveuglé et opiniàlrè, et sont corrects. De même conformément, anciennement conforméemént, dérive, non de conforme, mais diQ conformé, et sert de type à uniformément. Commodément est dû à Tanalogie de Tarchaïqùe accomodèment , au xVi<* siècle accomodéemenl (Amyot, Plutarque, Œuvres mêlées, xxii, 131, édition de 1822). Confusément, diffusément, profusément sont difficiles à expliquer. Les plus anciens exemples que l'on ait de ces mots datent du xv° et du xvi° siècle et ils offrent les formes correctes confuseme?it, diffusément, profusément, ce qui prouve que ces formes sont primitives et qu'on ne doit pas pour expliquer ces adverbes, aller chercher ou supposer des adjectifs ou des participes hypothétiques confuse, diffusé, 2^f'ofusé, dont on n'a d'ailleurs aucun exemple. Diffusé, dont se réclame M. Littré, est un mot tout récent, appartenant à la langue spéciale des sciences. La question est donc de savoir comment les formes primitives ont changé leur e muet en é fermé. M. Tobler suppose — avec raison , ce semble — une action des mots latins confuse, diffuse, profuse^ prononcés à la française, — termes d'école entrés dans Pusage, et qu'on aurait pris dans nos trois adverbes en ment pour des participes passés français. Le premier exemple de cette action se rencontrerait dans Amyot qui a confuséement.
C'est une action de ce genre qu'il faut reconnaître dans impunément, corruption sous l'influence du Litin impune de la forme ancienne impuniement, et dans précisément, corruption sous l'influence du latin précise de la forme ancienne précisément. En est-il de même de expressément? Faut-il voir dans ce mot une corruption analogue de l'ancien français cspressement sous l'action du latin expresse? Mais à côté de expressément, l'ancien français dit aussi espresseement, forme qu'on rencontre dans des textes de la fin du xiii® siècle ou du xiv« siècle [Livre des Mestiers, 137 ; Jubinal, Nouveau Recueil, II, 129), et dans laquelle le second des deux ee consécutifs se prononçait encore comme un « mi muet, Il est donc impossible de voir là une action du latin expresse, sans parler d'autres raisons tirées de l'histoire de la langue qui militent contre cette hypothèse. On est donc amené à admettre un adjectif cspressé formé sur le modèle de pressé et tiré par dérivation de expressus. Importunément, dans Montaigne importumement, est dû. à l'analogie de l'archaïque infortunéement, et il amène à son tour opportunément. Restent immensément, profondément et olscurément. Immensément est moderne ; peut-être a-t-il subi l'action analogique de sensément, visensèment, cemément. Les deux autres adverbes datent des origines do la
NOTES STB LA UL^tGCZ ET LA GRAYMAIRB FR.VNÇAtSKS 293
langue et sont )ii>';':'a3 iviî« siècle ûi'ur^m^ ./ et plus tanl r,?Arurrmnit^ profondemeni. Par sielle aetioa 1> muH e?t il »Ievonu è iVnni»? ncuM ne pouvons le dire.
Yraimetd e: nîri'.if ér aient autrefois iTni^m^nl ci tfiifiment', riMuctîon régulière Je ai* à ai.
HarâimêiU^ inhinimênf, in/inimênl, joUm^'n!, poliment^ vnimrnf^ ont de la même macit-re perlu Te muet de la finale primitive iaurnf.
Mêmes faits à constater dans alsoUiment^ ambit/iaurtit^ assit/ihnrrif^ congrûment^ contiiiùmfint , crûui^nt, dissohhii^nt^ ditmrnt ot imiùnirnt^ éperdumenf^ ffO'ilumenf, iiij^jume/it, frhr/if, rt'^nlttnrnf, Hi»man[U<)nH seulement la bizarrerie de Torthographe qui, après avoir innr([U(N dan m tous ces mots Vu d*an accent circonûcxo, pour rappeler IV inut^t huI* vant dispam, supprime au hasard cet accent.
Il nous reste, pour terminer cet examen, à parler d'adviM-luM (»n m^;!/ dont le premier terme présente, non une forme d'adjootif inror* rccte en apparence, mais une forme inconnue : hnèrrmrnl^ f/n't'i'nn/nf, nuitamment^ sciemment^ irait reuseme nt \ — ajoutons roinm>'nt wi quit^ simênf.
Brièremeni et grièvement reposent sur les ailjoclifs arrhaïipu^ f*f'*f% briève; grief, grieve, qui dérivent régulièrement du latin populain» hrevis, grevis ;latin classique gravis]. Ces adjectifs ont disparu on laissant, entre autres souvenirs do leur cxistonco, l(Mirs conipostV^ adverbiaux en ment ; et ils ont été remplacés par les fonnos savantes correspondantes, reprises directement au latin classinuo, tnuf [\[\v tnif tiré de hrevis, grief i}av grave tiré do grari.'i.
Nuitamment vient d'un adjectif ou participe nuilititl \\\\\ h(j trouvo dans le composé anuitant {dnyevhe an niter^ faire nuit), mot do l'ancienne langue. Nuitamment est donc, soit une n^«luctii»n d'un a(lvoil»o anuitamment, soit un composé avec mvit d'un participe )iiiiliinl alucf^'d de anuiter.
Sciemment vient de même de scient^ qui est plus usité sous la forme escient (scientera).
Traîtreusement présente une histoire assez compliquée. Lo vieux français, pour traître, dit au sujet tntiire, au régime tnufor^ traiteur, La forme du régime traiteur donna un féuiinia traileuse^ d'où l'adverbe traiteusement. Puis, sous la double influtuioe de la sj'llabe initiale tra dans traiteur, traiteuse et do la dernière syllabe Ire dans iraitre^ il s'intercale un r dans /<?wr, tenue; de iX traHreur^ ttaitreune et par suite traîtreusement et trattreusempnt. Cela u'empéeiie pas traître do former à son tour son adverbe traitremfnf, irnîtrem^nt. Tntitreusfiment repose donc sur l'accusatif /mi7^?^r = traditorem (latin populaire tradictorem) ; traîtrement repose sur le nominatif traître = traditor (latin populaire tradictor).
BV— V^P^^T*
Comment et quaaimtnt sont des exemples de la puissance de l'aDalogie : ment a si bien été coosidéré comme le suffixe caractéristique do l'adverbe de maaière qu'on l'ajoute A doj adverbes mêmes, pour en mieux marquer la fonction. Comment est l'archaïque com (c'eit-A-dire comme), plus ment; quasiment est l'adverbe latin devenu français guoii, également enrichi d'un suffixe adverbial.
[Btvae p(di>giigyjM, X. I, p, 280-288, et t. IX, p. 237-310.)