‹ Arsène Darmesteter: Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 39 sur 41 · LA QUESTION · texte numérisé non relu

LA QUESTION

DE

La question de la simplification de l'orthographe est à Tordre du jour. En France, en Belgique, en Allemagne, dans les pays Scandinaves, en Angleterre, aux États-Unis, elle préoccupe professeurs, érudits et lettrés. Des sociétés se sont fondées de divers côtés pour coordonner et faire aboutir les recherches individuelles qu'elle suscite. En Allemagne, ainsi que dans les pays de langue flamande, des réformes notables, d'une grande portée littéraire et même politique, ont été accomplies. Dans les autres pays, la lutte se poursuit encore sans résultats appréciables. Si chaque époque a vu discuter les questions d'orthographe, les luttes d'aujourd'hui présentent un caractère remarquable d'application pratique qui tient à la méthode scientifique avec laquelle le problème est maintenant abordé. La linguistique contemporaine a poussé à un degré merveilleux de précision l'analyse des phénomènes physiologiques qui déterminent la production des sons. Ces progrès ne sont pas demeurés confinés dans le pur domaine de la théorie. L'enseignement des langues vivantes y a été chercher une méthode nouvelle, — dont on dit merveille, — et qui consiste à les faire apprendre d'abord comme langues parlées, en les notant phonétiquement, puis, quand l'élève possède la langue parlée, à enseigner les rapports de la notation phonétique avec l'orthographe traditionnelle, de la langue parlée avec la langue écrite ou littéraire. Un art d'une utilité plus humble, la sténographie, a trouvé également dans les études phonétiques une source de simplifications et de progrès.

L*enseignement de la parole aux sourds-muets en a été renouvelé. Quoi d*étonnant à ce que ces recherches aient leur contre-coup sur les questions d*orthographo ?

En France aus.-i, pour ne parler que d'elle, on a posé récemment le probk^mo do la simplification de Torthographe. La Société de réforme ort/u^jra^>fii'qNf^ fondée en 1887, a pour objet do le mettre et de le tenir à Toidre du jour ; la presse s'en est emparée, et il a soulevé des luttes m\lentes. Dans la mêlée d'opinions passionnées, de théories contradictoires à laquelle nous assistons, il est peut-être utile d'examiner do pi^s les UùUy d'apprécier les données du problème, et d*en dégager, si c'est possible, une solution précise et pratique.

Assurément, rien de compliqué comme notre système de graphie; à premièiH) vue, il semble ne reconnaître d'autre principe que l'arbitraire.

Notice langue parlée possède aujourd'hui au moins treize voyelles pures, quatre voyelles nasales et vingt-deux consonnes.

Les voyelles pures sont : deux a [a fermé dans pâte ; a ouvert dans le iHis] ; — trois e {e ouvert dans cesse ; e demi-ouvert dans mais ; e fermé dans thé ; — un i ; — deux o [o ouvert dans port ; o fermé dans }H>t) ; — trois eu {en ouvert dans peur ; eu très ouvert et très bref dans de^je^ iw<>, //», se^ etc. ; eu fermé dans j^ew/) ; — un ou; — et un u, — La plupaii. des voyelles peuvent être brèves, longues ou de durée moyenne.

Or, pour noter ces treize voyelles, la langue écrite a à son service cinq lettres simples ou accompagnées de signes, et des combinaisons plus ou moins bizarres de ces lettres.

• Les deux sons de a sont notés par les lettres a,à â^e [prudemment) ; les trois e sont notés par e^ éy e, è, ai, al^ «, et^ ay^ ey^ œ ; — les deux o par 0, 0, 6fM, eau, u {j)ensi}m] ; — les trois eu par eu, œu, œ (œi7), ue (fUEiV///), ^ ; — le i par t, t,y\ — le 021 par ou, où, 00 {coolie; — le m par «, tf, eu^EVs).

Les variations de durée sont notées très irrégulièrement.

Les quatre voyelles nasales sont a nasal, e nasal, nasal et eu nasal, voyelles qui sont soit longues, soit de durée moyenne. Or, Va nasal est noté par an, am, en^ em ; — Ve nasal par en (wio^kn), in, im, ain, aim (/aim), ein, eim (Reims) ; — Vo nasal par on, oin ; — Yeu nasal par nn [comnwm), um [hvuble), (un (/eun). Les variations de durée ne sont pas notées.

Les rapports entre les sons vocaliques et leur représentation dans récriture manquent do simplicité. LUncohérence est plus frappante encore avec les consonnes.

Les vingt' deux sons consonnan tiques de la langue actuelle se répartissent en :

Six labiales : &, jt?, /, r, (?w consonne (dans out), u consonne (dans Zui);

Quatre dentales : d, i, 8,2 ;

Sept palatales : ^, A;, i consonne (dans pied, leux), î mouillée, n mouillée (//n), ch, j\ — plus l'aspiration ;

Quatre liquides : Z, r, m, n.

Sur ces vingt-deitx sons, il n*y en a que sept dont la représentation soit régulière : J, p, d, /, r, l'aspiration et le groupe gn. Quant aux quatorze autres, le son /est représenté par fo\xph\ — le son v par v et par ta (wagon) ; — le son / par /, ih, d (granD homme, prononcez [gran-T- homme); le son de s forte par s, 8$, se [scène], c, ç, (ça), t {naTwn)y x (Bruxelles) ; — le son do s douce par s, z, x [deuxième] ; — le son^ par /7 (oamm), gu [ouérir], c [second) ; — lo son k par c [car), q [coq), qu {qui), cqu [acquit), ch [cnrétien), k [kHo), ck [jocmey) ; — lo son chuintant fort ch par ch [cnat), sch [scuisme), sh [suako)-, — le son chuintant doux j par J et par g (oeî) .

Les liquides m et n sont notées par les lettres m et n, ces mêmes lettres qui, placées après une voyelle, indiquent que la voyelle est nasale. Le m a une autre valeur dans mon que dans nom, la première n de non désigne autre chose que la dernière.

L7 mouillée est notée suivant les cas par ili, II, il, l [paiLLe, fliLe, pareil, périt).

Enfin, des trois voyelles consonnantes, Vou est noté parem (dans oui), par w; (dans tramway), par u [àdîn^ équateur], et le groupe î^a, combinaison à*ou consonne et de la voyelle a, est noté par Tassemblage énigmatique de o et do i : oi, — h'u consonne n'est pas distinct de Vu voyelle [puis, huis, lui, etc.). — Lï consonne est noté par y [Yeux, Yacht) et par i [pud), et le plus souvent il n'est pas noté : hier, prononcez i-yer.

Ajoutons à cela les deux doubles sons ks et gz, notés par le ménUe

signe X.

Voilà notre système de graphie des consonnes ! Et pour comble d'incohérence, quantité do lettres inutiles, muettes, surchargent les lettres significatives. Ainsi Vh dite muette, presque toutes les consonnes finales, et, à l'intérieur dés mots, les premières lettres d'une foule de groupes.

Les gi*ammairiens de Port-Boyal, au xvii° siècle, demandaient que

dans l'orthographe toute figure * marquât un son et n'en marquât qu'un, et que tout son fût marqué par une figure et par une seule. Nous sommes loin de compte.

D'où vient cet état de choses ? Un rapide coup d'œil sur l'histoire de l'orthographe nous l'expliquera.

Quand le latin populaire de la Gaule, après plusieurs siècles de transformations, fut devenu, vers le viii® ou le ix®, une langue nouvelle, les clercs qui commençaient à l'écrire ignoraient les rapports précis qui existaient entre les mots français et les mots latins correspondants. Ils se trouvèrent dans la situation de gens notant les sons d'une langue étrangère qu'ils entendent pour la première fois. Ils avaient à leur disposition l'alphabet latin qui n'était pas fait pour l'idiome nouveau : car si le français d'alors avait en commun avec le latin un certain nombre de sons (a, e, i, J, p, /, d, /, r, etc.), il venait de créer des sons spéciaux inconnus de la langue mère, tels que 1'^ féminin, le ç[ = /s), le ch { = ich)^ le y ( = dj\^ VI mouillée, Vn mouillée, etc. *.

Après quelques tâtonnements, des conventions plus ou moins heureuses furent établies, et l'alphabet latin, grâce à de nouvelles combinaisons, fit l'affaire, tant bien que mal On conserva des lettres inutiles, h eiq\\ec latin, qui avait la valeur d'un h ou d'un y. grec, avait gardé ce son devant l, r, o, ti [credere : croire ; clariim : clair ; corpus : corps; cura : curé] ; il était devenu ch devant a {canium : chant) et ç devant e, i [cera : cire ; cœlurrty celum : ciel]. On conserva — à tort — la même lettre c pour le son primitif k et le son nouveau ç. Pareille chose arriva à peu près pour g y qui reçut de même deux valeurs nouvelles.

On n'eut pas l'idée de noter 17 mouillée comme en provençal ou en portugais par Ih et on s'embarrassa dans les groupes t7/, /Z, t7, l. On n^vait qu'un signe i pour la voyelle * et la consonne y, qu'un signe v pour la voyelle u et la consonne t; ; ou, si les hasards de l'écriture transfoimaient Vi en/, le v en «, aucune valeur spéciale n'était attachée à chacune de ces deux formes. L't était aussi souvent transformé en y sous la plume capricieuse des copistes, et l'on écrivait moy pour moi^ yeux pour ieux.

Malgré ses défauts et ses incertitudes, cet alphabet reproduisait en

* C'est-à-dire tout si^çne, toute lettre.

* L'élément dental qui existait à PorigiDe dans les trois sons ç^ cA, /^.a disparu dans le courant du xiii* siècle.

somme assez fidèlement la prononciation nouvelle. Là où le latin avait dit aie hahei, le français dit il at, puis il a, quand le t final cessa de se faire entendre. Prise dans son ensemble, et réserve faite des inexactitudes originelles, l'orthographe du xi« et du xii« siècle est un modèle de simplicité.

Cet état de perfection relative ne pouvait durer. Dès le milieu du xii® siècle, avec le progrès de la littérature, il commença à se former une tradition orthographique qui arrêta les sons dans leur forme écrite et les empêcha de suivre le mouvement d'une prononciation mobile et changeante. Les diphtongues ai, ei, se réduisent à è ; dans quelques mots, ce son nouveau se note par la lettre qui y correspond {graisie àe\ieni gresie, grêle \fraisU devient fresle, frêle ; affailii àevieniaffètié, afféiéy etc.) ; mai^, dans la plupart des cas, le souvenir deTancienne prononciation se poursuit dans l'orthographe : traita fait, faire^ mais, peine f veine, etc.

Les voyelles nasales s'établissent durant cette période. Ce qu'on avait prononcé bonu\ puis bon', devient bon (c'est-à-dire b plus o nasal): on conserve Tancienne notation et la lettre n prend une nouvelle fonction.

Vs tombe dès le xii° siècle à l'intérieur des mots, quand elle est après une voyelle et devant une consonne. Cette s continue de s'écrire généralement comme signe de l'allongement de la voyelle précédente \ sans se prononcer, jusqu'au xvn<^ siècle.

La diphtongue oi qui, jusqu'au xui" siècle, avait la valeur de oi grec, se transforme successivement en œ, tvè, wa, maii on écrit jusqu'aujourd'hui oi{moi, toi, soi, etc.).

La langue poursuit le cours de ses altérations et, poussée par un besoin de plus en plus vif de prononciation rapide, continue à fondre ses diphtongues en voyelles simples [au et mémo eau ' deviennent o), laisse disparaître au milieu ou à la fin des mots des voyelles ou des consonnes afiaibliei [medur, meiir, mexir, mûr ; — segur, seiir, seiir, sûr ; — vuide, vide; ^ ]jlaffo?id, ^^lafond. etc.). L'action de lois phonétiques nouvelles commence ainsi à troubler les rapports qui existaient entre l'orthographe et la prononciation.

Une autre cause de trouble, beaucoup plus puissante encore, paraît à la fin du xui® siècle, et vient créer un abîme qui les sépare désormais l'une de l'autre. Je veux parler de la formation savante, de ces emprunts faits directement par les clercs au latin classique ou au bas-

> Voilà pourquoi elle s'est ajoutée parfois, en apparence iadûment, pour indiquer la longueur de la voyelle précédente : throsne.

* Dans le groupe eau, les trois éléments étaient entendus : beau se prononçait comme il se prononcerait de nos jours si c'était un mot allemand.

latin. La formation savante avait commencé aux origines de la langue, et s'était développée sans interruption jusqu'au xiv° siècle. Mais les écrivains du moyen ûge, en s*appropriant des mots latins, les avaient généralement soumis aux lois de la prononciation et de la graphie vulgaires. En en faisant des mots français, ils leur donnaient Tallure française. Voilà pourquoi on les trouve plus ou moins altérés. Arithmoiica devient arismetique parce que le ih a alors en grec la valeur d'uno sifflante ; sophisme est prononcé et écrit sofiim ; inétaphora devient mefafore.

Mais, au xiv® siècle, l'influence savante prend une prépondérance singulière; la langue est inondée de termes latins ou gréco-latins, et le pédantisme s'étale jusque dans la façon d'écrire les mots. On veut faire parade de connaissances étymologiques, et les mots do la languo populaire, tout comme les mots de formation savante, subissent les atteintes de cette fièvre. Ce qu'on écrivait conformément à la prononciation : ahé^ acorder, ajoindre^ amettre, aleindre, ele^ heJe, nape, nale, etc., s'écrit désormais abbé, accorder, adjoindre, admettre, atteindre, elle, belle, 7iaj)pe, natte. On ne prononçait pas cette consonne de surcroît, mais le latin écrivait (et prononçait) abbatem, accordare, adjungere, admittere, illa, bella, nappa, natta, etc., et cela suffisait.

Des groupes inconnus de consonnes viennent de toutes parts s'abattre sur l'orthographe. On écrit mUct, huict,faict, traict, etc., pour rappeler le c (représenté déjà par *') de noctem, octo, factiim, tractum, etc. ; — debvoir, recepvoir, escribre, escript, etc., pour faire revivre la labiale du latin debere, recipere, scribere, scrtptum (tombée dans escrire, escrit, représentée dans devoir, recevoir par le v). On- change oreille, lorier^ toreau, on aureille, laurier, taureau, parce que le latin classique disait aurem, laurum, taurum^ bien que le latin populaire eut dit ore, lorii, toru.

Vers la fin du xii^ siècle, 17 simple ou mouillée s'était changée en u devant une consonne : altre, palme, fais, chevals, travails, ails, etc., étaient devenus autre, paume, faus [faux], chevaus [chevaux], travaus [travaux), aus [aux). On veut rappeler Vl primitive, — ici contenue dans Vu, — et l'on écrit, au mépris de la prononciation, aidire, paulme^ faidx, chevauix, travaulx, aulx *.

On ne se pique pas du reste de conséquence. La corruption étymologique atteint certains mots, en laisse d'autres intacts. On continue d'écrire avoir, boire, à côté de debvoir et de recepvoir. On fait reparaître g dans doigt [digitum), on le néglige dans froid ifrigidum) ; on change vint en vingt [viginti), on laisse trente, quarante, etc. ; on prépose une h inutile dans huiSy huile, huit (ostium, olea, octo) ; on laisse tomber

1 Faula et aulw se sont maintenus Jusqu'aujourd'hui. On écrit faulx et faucher!

Vh étymologique dans on [homo]^ avoir (hahere)^ orge [hordeum], etc. ; on la fait reparaître dansera, Iierbe; ome^ ho7ne, homme ^ etc.

Les erreurs d'étjmologie abondent naturellement. Les mots féminins pais^ voiSj crois, etc. (ainsi écrit le xiii° siècle), viennent des accusatifi latins pacem, etc. ; on les rapporte aux nominatifs j>ax, etc., et Ton change Vs en x : paix, etc. Loi, de let/em, n'avait pas d*9, mais le pluriel lois, de leges, se change en loix par souvenir du nominatif singulier latin Jex !

A quoi bon énumérer cej erreuri tant do foii rappelées ? Saroir, do sctpere, rapporté à scire et écrit sçavoir ; — 7)(?/«. de pensum, pesum, rapporté à ^wndas et transformé en poids ; — lais ou les, do laisser, rapporté à léguer et altéré en legs ; — mes, du participe missum, rapporté à l'infinitif mellre et chargé d'un / inutile : mels.

Au latin pur s'ajoutent le gréco-latin, puis le grec, et les ph et les //*et les ch *, groupes inconnus à la vieille langue, s'étalent avec loi y* au milieu des mots français qu'ils déforment. Pourquoi écriie rhylhme ce que nous prononçons rilme ? Pour rappeler l'orthographe du latin rhylhmus, et l'orthographe grecque p-jOjid; ? Mais le latin écrivait rhylhmus, parce qu'il conservait dans sa prononciation l'esprit rude du p grec, Taspiration de la dentale et le son ti de l'upsilon. Lo latin avait raison, puisque sa graphie répondait à sa prononciation. Il n'en était pas de même du français.

Ainsi se fonda cette graphie — tout à fait indépendante de la prononciation et de la grammaire, ne l'oublions pas — qui hérissa les pages de nombreux écrivains des xv® et xvi« siècles. Les mots se chargèrent do lettres inutiles, les unes qui représentaient des sons autrefois prononcés, maintenant évanouis ; les autres, beaucoup plus nombreuses, que les lettrés avaient introduites pour rappeler des étymologies plus ou moins sûres. Certains imprimeurs se font un plaisir de rendre les textes illisibles. D'ailleurs, nulle règle constante ; la graphie varie de ligne à ligne, au caprice de l'auteur ou du compositeur. Une édition de Rabelais imprime le mot huile, en huit lignes, de trois manières différentes : huile, huille, hugle ^.

Cependant cette orthograpiie capricieuse et pédante ne régnait pas sans conteste ni partage. L'ancienne tradition française s'était poursuivie, à travers la littérature populaire, jusqu'au xvi® siècle, où elle avait été soutenue et défendue par de grands écrivains tels qu'Amyot, Pasquier, Henri Estienne, Ronsard. Mais malgré ces imposantes au-

1 II s^agit ici du ch prononcé k,

* Cet y avait en laliu la valeur de VupsiLn grec, de notre u ; le moyen ûge lui donna la valeur qu'il avait prise dans le grec byzantin, c'est-à-dire celle d^un i, et cet y se fondit avec l'y = i dont il a été question plus haut»

* Gargantua, Prologue; édition de Juste, 15i2.

torités, Torthographo pédante et révolutionnaire des latinîseurs allait triompher, grâce à Taile inattendue que lui apportaient les réformes radicales des grammairiens phonétistes du temps, les Ramus, les Pelletier, les Baïf, les Meigret, réformes dont s'effrayait l'opinion modérée. D'ailleurs, un dictionnaire qui allait servir de modèle aux lexicographes du siècle, le dictionnaire de Robert Estienne, venait de leur donner la consécration.

Au xvii° siècle, les deux écoles sont en présence. Les Précieuses prennent en main la cause do l'orthographe purement française. En 1635, Philibert Monet essaie de l'introduire dans son dictionnaire ^, et quarante -cinq ans plus tard, Richelet (1G80} en fait une application générale, d'une hardiesse systématique. Il n'hésite pas à supprimer les lettres muettes dans les groupes et écrit acahler^ aporter^ baiiser^ école, fête, etc.

A cette époque et dès longtemps déjà, l'Académie française s'occupait de la rédaction de son Dictionnaire ; la question de l'orthographe fut la première qui s'imposa à son attention. L'illustre compagnie, partagée d'abord entre des tendances contraires, et après de nombreuses hésitations, finit par se décider pour l'orthographe étymologique, et l'Académie déclara « proférer l'ancienne Orthographe qui distingue les gens de Lettres d'avec les Ignorans * » .

Ce fut une décision funeste. A une époque où l'opinion publique se prononçait nettement en faveur d'une réforme, et où d'ailleurs les traditions orthographiques n'étaient pas encore, comme aujourd'hui, réglées par des arrêts absolus, si l'Académie avait secoué le joug du latinisme, sans efibrt, sans lutte, du jour au lendemain, l'orthographe simplifiée triomphait! L'exemple de l'Académie fut décisif; on s'inclina devant son autorité et nous subissons encore aujourd'hui les conséquences du parti qu'elle fit prévaloir.

Cependant, dès 1714, l'Académie revenait timidement sur ses pas et cherchait à renouer la tradition brisée do l'orthographe française. Elle tenta énergiquement l'entreprise dans la troisième édition de son Dictionnaire (1*740). Elle supprima alors partout Vs muette, assez régulièrement le d de la préposition ad dans les compositions ; elle fit disparaître Vf/ final des mots tels que mot/^ icy ^, réduisit un certain nombre de groupes : noce pour nopce^ piqûre pour picqimire, bienfaiteur pour bienfaicieui\ savant pour sçavant, etc. Ces réformes atteignirent près de 5,000 mots sur 20,000 *.

1 Invantaire det dcns tatiffues franpoise et latine, Lyon, 1635, in-folio.

* Cahiers de Remarques sur l'Orthographe française, pour estre eaaminez par cha" cun de Messieurs de l'Acadffmie, édition Marly-Laveaux, p. 2.

* Elle oublia d'étendre la rélorme à Vy iuilial : yeux, yeuse.

* Didol, Observations sur l'orthographe française^ 2« édit., p. 13.

Cette hardie réforme — accueillie avec faveur par l'opinion publique, qui la trouvait même encore trop modérée *, — fut continuée avec plus d'hésitation dans les éditions postérieures. En 1762, TAcadémio distingua Vi du/ et Vu du r, supprima Vh et Vi/ dans quelques mots tirés du grec : trône, scolasiiqife, scoUe, scrofule^ pascal, palriarcal, flegme, flegmatique, etc., — alchimie, chimie, chimiste, ahsi?iihe, iiraie, etc., — écrivit agrafe, argile (au lieu à'agraffe, argille), éclore (au lieu à'éclorre^, poupe (au lieu de poiqype], etc. *.

Depuis, les modifications apportées à Torthographe furent plus restreintes, parfois inconséquentes et contradictoires. L'illustre compagnie semble avoir renoncé à embrasser dans son ensemble le problème de la réforme orthographique. Elle s'occupe de cas particuliers, se laisse guider par des raisons de détail, par des impressions et des sentiments plutôt que par une vue logique et nette de la situation. Voilà pourquoi, après et malgré des tentatives plus ou moins importantes pour réparer Terreur de 1694, l'Académie fait encore porter à la langue le poids de son orthographe étymologique.

L'école étymologique avait triomphé, au mépris du bon sens ; car elle partait d'un principe erroné ; en parlant on ne fait pas d'ctymologie. On se sert des mots tels que l'usage les a faits, sans se préoccuper d'où ils viennent, de môme qu'on les emploie dans le sens et avec la valeur que leur donne l'usage, sans se demander l'origine de cet emploi. On parle, on écrit pour exprimer sa pensée, et non pour faire des constatations étymologiques. Que dirait- on d'un auteur qui s'amuserait à donner en note l'étymologie de tous les mots dont il so sert? Or, c'est ce qu'ont fait les lettrés qui ont commencé à écrire : phantaisie, phanlosme, phrénélique, 2Jhilosophe, en employant le ph au lieu de 1/, pour rappeler que ces mots viennent de mots grecs commençant par un ^, Cette prétention d'étymologie n'est qu'un pédantisme intempestif.

Pédantisme inconséquent, d'ailleurs, car pourquoi laisser de côté tant de mots de la langue populaire ? Vous écrivez rhyihme ce que vous prononcez ritme pour rappeler l'origine grecque du mot ; pourquoi ne pas écrire ego habeo ce que vous prononcez fat, pour en rappeler l'étymologie latine ? Pourquoi ne pas appliquer ce principe aux

> Voir Didol, Le.

* D*Olivet, Histoire de V Académie française. Voir Didot, l. c.

langues étrangères et ne pas écrire riding-coat, hachchachîn, kherou- Um, ce qu'on prononce redingote^ assassin ^ chérubin^ pour rappeler les sources anglaises, arabes, hébraïques? En fait, Técole étymologique se contente do conserver, dans un à pou près plus ou moins grossier ', le souvenir de quelques-unes des lettres étymologiques pour un nombre restreint de mots gréco-latins. Pour un si piètre résultat, ce n*cst pas la peine de se faire une écriture si hétéroclite. Les mots étrangers sont-ils devenus français? qu'ils prennent le vêtement français. Agir autrement, c'est faire violence à la langue.

En face, Técole phonétique dresse son drapeau : un signe pour chaque son, un son pour chaque signe. N'est-ce pas là Tidéal? Oui, pour le linguiste ou le physiologiste, qui veut faire Tanalyse scientifique des sons émis par la bouche humaine. Mais ne songez pas à transporter dans l'usage courant des procédés de laboratoire.

Voulez-vous noter les sons d'après leurs éléments constitutifs? Ecrivez alors non pas oi, mais im, puisque le son oi est formé de Vou consonne et de la voyelle a fermé. Et, comme ce w et cet a varient suivant les mots en intensité et en durée, distinguez le îv fort ou sourd do paire, du tv faible ou sonore de boires Va fermé long de boire de Va fermé moyen de bois ou de Va fermé bref de boîte, N employez plus les signes simples m ou 7i pour noter des sons composés qui sont la combinaison d*un b ou d'un d avec une nasalisation : m est à b, ou n est à

d ce que an est à a ; au lieu de mon ami, écrivez donc bôd àbi. Et comme chacune des voyelles différentes qui suit la palatale k la modifie différemment dans son essence, ayez autant de signes spéciaux pour noter les variétés de la palatale *. Voilà ce que vous imposera l'application rigoureuse de la méthode phonétique.

Une orthographe phonétique est pratiquement impossible. A supposer qu'on se retrouve dans la situation des peuples romans, quand ils commencèrent à écrire, qu'une nouvelle invasion de barbares vienne détruire toute tradition littéraire, et que les générations suivantes, sans lien avec le passé, recommencent une ^re nouvelle, elles arriveraient peut-être à se faire un alphabet q'i mette en accord — jusqu'à un certain point — écriture et prononciation. Mais là encore, la prononciation, abandonnée à elle-même, varierait de province à province, de ville à ville, de quartier à quartier, de sexe à sexe, d'homme à homme, et, chez le même individu, selon Tàge et Thumeur. Chez

* Puisque, malgré tout, on ne n nd pas certains des sons originaux : on ne peut distinguer I't] de re, Vtù do l'o. Phonétique vient-il de pHônê, son, ou de phonos, meurtre ? La transcription française ne dit rien là-dessus.

* Ainsi, dans corps, car, £uai, gtà, autant de variétés différentes de la palatale k.

chacun de nous la prononciation subit sans cesse des modifications infinies d'aeccnt, de timbre, de durée, que la physiologie la plus profonde et la plus exacte aurait peine à noter complètement. Et Ton Toudrait Temploi général d*une orthographe phonétique I Ces deux moti orthographe phonétique jurent de se voir accouplés. Qui dit pho* néiiquê dit notation rigoureuse de toutes les variations locales ou in-> dividuelles de la prononciation, et qui dit orthographe entend une notation générale, officielle, qui, s*éleyant au-dessus de ces variations, exprime la moyenne des nuances infinies qu'elles comportent. Une orthographe phonétique ne peut être qu'une orthographe qui se contente d*étre à peu près phonétique ; au fond, c'est une simplification de l'orthographe habituelle. Â ce point de vue, il n'y aurait guère qu'une question de plus ou de moins entre l'école qui la réclame et l'école qui demande seulement un allégement dans la façon d'écrire les mots.

Certaines personnes penchent pour la liberté en matière d'ortho-* graphe. Qu'on laisse chacun libre d'écrire les mots comme il l'entend. C'était là, en somme, la doctrine du moyen âge, et malgré l'autorité d'une orthographe traditionnelle, c'est ce que faisait encore l'époque classique. Nos grands écrivains ne se préoccupaient pas de savoii^ comment écrire, mais comment employer les mots. Pourquoi ne pas continuer cette tradition commode qui n'a pas nui, loin de là, à la langue ?

Parce que l'unité d'orthographe est aujourd'hui une nécessité ab-* solue, parce que c'est l'achèvement de l'unité de la langue, qui elle-' même est, chez nous, un des signes les plus visibles de l'unité na-* tionale.

Notre langue a suivi l'histoire do la royauté. Celle-ci, sortie de l'Ilede-France, s'est annexé peu à peu toutes les provinces de la Gaule ; de même le dialecte de TIle-de-France, avec le pouvoir royal, s'est imposé à toutes les provinces, et a refoulé ou fait disparaître les dialectes locaux. L'école primaire, le service militaire vont achever cette conquête, et, dans quelques générations, une langue unique se parlera par toute la France des Alpes à l'Atlantique, des Pyrénées à la frontière belge. Pourquoi cette langue aurait-elle des graphies diverses ? S'il ne doit y avoir qu'une bonne façon de parler, il ne doit y avoir qu'une bonne façon d'écrire. L'unité de langue implique donc l'unité de graphie, c'est-à-dire une orthographe officielle.

C'est à la France nouvelle que nous devons ce dogme nouveau de l'unité d'orthographe. Notre siècle de liberté a fait l'ordre dans les questions de grammaire. Coïncidence curieuse, et plus qu'une coïncidence. L'ancien régime avait laissé incomplète l'œuvre d'unification du pays ; la Bévolution l'a achevée. Depuis lors, la langue est de-

Tonue pour tous la manifestation de Tâme nationale. Partout la même, elle est une, et le vêtement qui la recouvre, l'orthographe, doit être un.

Une graphie officielle s*impo8e, q[ui ne peut être ni une orthographe phonétique, ni Torthographe actuelle. Que faire? Simplifier cette der« nière. Comment ? Voilà le nœud de la question.

Nous avons vu plus haut que Técriture est en désaccord avec la prononciation pour deux raisons : parce qu'elle n'a pas suivi tous les changements que celle-ci a éprouvés dans le cours du temps ^, et parce que l'imitation latine et grecque l'a hérissée d'éléments étran* gers. Cette double action a eu pour conséquence de charger l'alphabet de signes qui font double emploi les uns avec les autres, et de charger les mots de lettres inutiles.

La simplification consisterait donc : 1^ à supprimer les doubles valeurs de Talphabet ; 2^ à supprimer les lettres inutiles que la tradition orthographique attribue à certains mots.

 première vue, rien de plus simple que de faire disparaître les doubles valeurs de l'alphabet, de remplacer j^/i par/; g chuintant par j; c dur ou q^ cÇy cqu^ ch par k\ç^ c (devant e, t), S5, t (*).i x sifflant par 8 ; ai, ei par è\ au, eau par o ; ain^ ein, en par m, etc. ; ou de supprimer les lettres inutiles et d'écrire téatre, crétien, abé, atraper, toi (pour toit), trè (pour trait ou très), eureti, pre7nié. Mais, si quelques-unes de ces suppressions paraissent utiles, la plupart sont impraticables. On voit qu'elles nous conduisent à une notation phonétique, et qu'elles dèfigur rent la langue écrite.

Assurément notre langue parlée est toute difiérente de notre langue écrite. Depuis trois cents ans, les altérations de la prononciation ont produit des ravages considérables qui ont atteint non seulement les mots isolés dans leur forme, mais encore la grammaire. Voilà plus do deux siècles que les règles générales de la formation du pluriel n'existent plus dans la langue parlée. Il est impossible — si on ne la voit pas écrite — de savoir s'il s'agit d'un singulier ou d'un pluriel dans cette phrase î Quelle belle petite fille qui court dans la rue (ou quelles belles

' La prononciation est dans un changement perpétuel que Técrilure doit suivre à une courte distance. Les fortes traditions littéraires, en fixant surtout l'écriture^ agrandissent cette distance ; de là le besoin de modifications orthographiques imposées d'autorité, pour rétablir le rapport normal. — Sur cette évolution phonétique de la langue^ voir notre VU des mot$^ étudiés dans Uurs significations^ PP« "7* i4^ 22.

petiiea filles qui courent dans la rue). Cette langue parlée a sa grammaire propre, di£férente de la grammaire de la langue écrite, et on a pu la faire ^

Mais nous n'avons pas seulement une langue parlée. Nous avons une langue écrite, consacrée par une série ininterrompue de chefsd'œuvre, maintenue par la tradition du livre, de Fécriture, de Técole, et dont la grammaire, si peu vivante qu^elle soit dans quelques*unes de ses parties, s*lmpo3e au respect de tous. Il est bien vrai qu'aujourd'hui le présent de l'indicatif, dans la première conjugaison, n'a plus que trois formes : èm' [faime^ tu aimes^ il aime^ ih aiment), êmon [nous aimofis), émé {vous aimez). 11 est vrai que Vs du pluriel dans les noms est à peu près disparue (?« père, les pères : le pèr, lé per\ que dans beaucoup d'adjectifs la formation du féminin est à peu près illusoire (/(?/>, jolie ; vrai, vraie). Mais supprimer la conjugaison aime, aimes^ aime, aimons, aimez, aiment, ou la formation du pluriel ou du féminin, sous prétexte qu'elles appartiennent à des époques disparues, serait un crime de lèse-langue.

C'est notre devoir de défendre ce trésor national contre les altérations de toutes sortes, et si nous touchons à la langue écrite, de ne porter sur elle qu'une main légère et discrète. En proposant des changements, évitons de faire aux habitudes orthographiques une trop grande violence. C'a été Terreur de tous les réformateurs qui du xvi« siècle à nos jours ont voulu transformer l'orthographe, erreur qui a condamné leurs tentatives à un ridicule avortement.

C'est en orthographe surtout qu'il faut tenir compte de la tradition. Yoilàdeux siècles et plus que Bossuet reconnaissait que l'œil, comme Toreille, a son habitude faite des mots : changer la forme sans toucher aux sons, c'est les rendre aussi méconnaissables que d'altérer le son en respectant la forme. Nous associons indissolublement Timage du mot prononcé, et en disant de Veau nous voyons en idée le mot de l'eaU écrit, si bien que si nous lisions de la, nous nous demanderions ce que veut dire ce groupe barbare.

Prudence, tact et mesure, voilà ce qu'il faut demander aux réformateurs : ils ont à examiner chacune des modifications proposées jusque dans ses conséquences les plus lointaines. Ils doivent songer également à un point capital, qui est l'enseignement grammatical. Bi, au lieu de le simplifier, les réformes ont pour effet de le compliquer et d'augmenter les règles et les exceptions, elles sont à éviter.

' E. Koschwitz, Neufrantôsische Formenlehre, nach ihrem Zautstande dar^esteWé Oppeln^ 1888, in-8».

A. — Simplification de talphahet,

1. Une première réforme, d'une pratique facile, consisterait à remplacer le ih (= •) par le i (= t), le ch [= x) par le c, le ph par 1/, l'y (à valeur dV) par i, et Vx \k valeur de sifdante simple) par s ou 9S ; autrement dit, à remplacer les signes les moins usités par leurs équivalents plus connus.

Les quatre premières de ces réformes atteignent presque toutes ' des mots de formation savante, et, par conséquent, en facilitent remploi à 1 immense majorité du pajs et ne troublent les habitudes et les scrupules que d'un nombre fort restreint de lettrés. Qu'on écrive ortografe^ filosofie (comme le faisait Voltaire), fotografie, finique^ flisie, rilme, on ne fera que reprendre la tradition de Tancienne langue, la tradition même de l'Académie qui, en 1762, abandonnait les graphies ihrone, phlegmatique, phantome^ phiole^ chymie^ etc., pour les graphies actuelles trône, fleginaliiiue^ fantôme^ fiole ^ chimie, etc.

La dernière simplifie la grammaire et supprime plusieurs règles inu* tiles dans la formation du pluriel des noms ou du féminin des adjectifs, et dans la conjugaison. Tuyau, chapeau, feu, genou, feront au pluriel tuyaus, chapcaus,feus, gefious, comme loi fait aujourd'hui îois^ après avoir fait longtemps loix ; on écrira ji^a/s, crois, vois, et on n'aura plus besoin de la règle qui laisse sans s au pluriel les noms terminés par X. On écrira heureus^ jalous, et il sera inutile d'enseigner que le féminin do ces adjectif se forme en changeant XQViSe: heureuse, jalouse. Les verbes pouvoir, vouloir, valoir feront je peus, tu peus, je veus, tu veus.je vaus, tu vaus, comme craindre et venir ionije crains, tu crains, je viens, tu viens. Voilà d'utiles simplifications.

2. Voici une modification plus hardie. Elle consiste à noter le g chuintant par/et Vs douce par 2: jujer, manjons, plonjon, — maizon, azile, tranzit, en prenant pour modèles jambe, juin, je ; zéro, zèle, etc. L'orthographe n'y trouverait pas seulement son avantage, mais encore la grammaire ; car du coup on supprimerait la règle des verbes en ger qui intercalent un e après le g devant aei [mangeons) et la difficulté que présente la prononciation des mots en geure, tels que vergeure que beaucoup prononcent, à tort, verjeure.

Cotte modification serait surtout importante par ses conséquences futures.

Les simplifications que nous étudions ici ne doivent pas se faire toutes à la fois, mais s'échelonner sur ua espace de temps plus ou

* Sauf U subslituUoD de t à y dans yeua, yeuse, yacht, etc.

moins considérable. L^Académie a le temps devant elle ; elle a au?? i rautorité, puisque Topinion publique lui a réservé le droit de toucher à Torthographe. Si donc elle s'attache à une réforme de ce genre, elle pourra poursuivre dans son dicUonnaii'e, d*éditionif en éditions, Tœuvre de simplification et préparer à chaque génération le terrain pour lei réformes des générations suivantes.

Si la prochaine édition, celle de Tan 1900, consacre par exemple cette substitution du y et du ar au ^ chuintant et à Ys douce, le public de 1930 ne connaîtra plus d'autre valeur au g que la valeur de palatale qu*il a dans guérir et kVs que la valeur de sifflante forte qu'elle a dans soir. A ce moment, TAcadémie écrirait gèrir et desin qu*on ne lirait autre chose que guérir et dessin. La suppression du ^ ou du c devant e^ f , ainsi que du t (i) serait bien près d'être un fait accompli ; et Ton pourrait écrire isi et nasion^ sans danger d'erreur. Actuellement, on propose de reprendre la graphie du moyen Age et d'écrire nacion^ démocratie ; ce serait peine inutile, puisqu'il faut tendre à supprimer le e sifflant '.

3. Pour le ch chuintant, n'ayons qu'une graphie, ch^ et supprimons le sch ou le sh qui se rencontrent dans quelques mots seulement : chisnipy chiste, chako (et mieux chaco) auront au moins l'air de mots français. C'est ainsi qu'il y a quelque cinquante ans l'anglais shaivl s'est transformé en châle.

4. On ne peut songer aujourd'hui à simplifier la graphie du h en supprimant le ^, le qu^ le cqu^ ni à toucher à 1'/ mouillée, ce son qui est d'ailleurs en voie de disparaître. Quant à remplacer par la notation phonétique « la nasalisation des voyelles qu'indiquent l'/i ou Vm postposées, ce serait chose aussi téméraire que de vouloir régulariser (d'après les principes phonétiques) les graphies del'oM consonne, de \n consonne ou de lï consonne.

Il est plus prudent de laisser sur ce point les choses en l'état.

5. Pour les voyelles, ne touchons pas à rti, n, an, eau^ ain^ ein^ m, en (dans rte7i) ; les mots contenant ces sons appartiennent tous à la langue populaire, et ils sont trop nombreux et d'un usage trop journalier pour qu'on puisse sans danger troubler des habitudes fortement établies.

6. Mais supprimons œw, œ au profit de eu dans hœuf^ sœur^ nœud^

1 Ce ferait poursuivre et mener à Hn une réforinc commencée depuis longtemps par la lanp^ue. Vt ou les st remplacent un e sirflant primitif dans les verbes apetitser^ chasser, chausser, erosser, dresser, embrasser, ftoisser, glisser^ hausser, hi^risser^ pliS" ser^ tisser, tresser, etc., et leurs dérivés ; dans (que je) fasse ; — dans massue, bois^ ton, buisson, chanson, cuisson, écusson, frisson, nouMsson, polisson, poison, sangle^ etc. ; coulisse, pelisse, réglisse, jaunisse, saucisse, etc. ; arcasse, bécasse, brstiassi, bonasse, cognasse, culasse, hommasse, lavasse, mélasse, mollasse, paillasse, tignasse, traînasse, etc., et leurs dérivés.

310 érUDES FRANÇAISES

rofw, œil, et écrivons beuf^ seur, comme netff, peur ; netid, veu, comme })eu et veut. Ecrivons eidl, ne serait-ce que pour rendre plus simple le pluriel ^«ur, ieux; comparez aïeul ^ aiettx^ et euil^ taux {ieus) '. Voilà des changements faciles parce qu'ils n'atteignent que quelques mots isolés.

7. Une grave question est celle que soulève la représentation de a nasal par an et par en : chant {cantiim)^ cent [eentum). Un mot d'histoire n'est pas de trop pour en rendre compte.

Vers le viii* siècle, le français naissant avait assimilé au participe présent en ant des verhes de la V^ conjugaison les participes en ent des autres conjugaisons; il changea vend-entem en vend-anU, vendant. Voilà pourquoi tous nos participes présents ont an/, et tous les substantifs dérivés de ces participes ont a : cred eniem, cred-anie^ créant [croyant) ; cred-enfia^ cred-antia, créance (croyance).

Au XII* siècle, le dialecte français transforma également en nasale do Va toutes les nasales de Yè qu'il possédait alors, et qui venaient d'un e ou d*un f latin ; cet e nasal qui se prononçait comme notre in actuel, une fois qu'il fut devenu a/î, s'écrivit aussi le plus souvent afi : an/ant, vandre,/andre, sagemant^ etc. Telle est l'orthographe des grands poètes français ou champenois du xii^ siècle, par exemple de Crestien de Troyes.

De cette tradition du moyen âge, il nous est resté des traces assez nombreuses : langue (anciennement lengue^ de lingua), céans [eeens^ eccê'intus), léans [leens, tllac-inivs), dans, dedans [dens, de-inius)^ sangle {cengle, cingula), sans {sens, de sine), andouille (endottille), amande (amende, de amiddula, amigdula), etc. Toutefois, la notation primitive par en triompha dans la langue moderne, grâce surtout à l'action des latinistes qui, de leur côté, avaient introduit quantité de mots latins contenant le groupe en et qui, tout en le prononçant an, à la française, et non en, à la latine, le notèrent comme en latin, sans crainte de faire violence à la langue.

Il y aurait grand avantage à reprendre ici la notation française, et à adopter partout an ; les confusions et les difficultés que présente cette double notation d'un même son simple seraient ainsi écartées. Toute* fois, comme le changement atteindrait une quantité considérable de mots, l'Académie pourrait parer aux inconvénients momentanés de cette simplification, en autorisant ad libitum les deux graphies par en et par an.

1 On pourrait laisser jusqu'à nouvel ordre la graphie cueillir^ à cause de la difficulté que présenterait la combinaison de la palatale et de la voyelle suivante si oq écrivait ceuilUr,

B. — Suppression des lettres inutiles.

Les mots français contiennent des lettres inutiles, soit parce que ces lettres ont été ajoutées après coup et arbitrairement, soit parce qu'autrefois prononcées, elles sont restées dans l'écriture, alors que Tusage parlé les faisait tomber.

1. Les lettres dues à la première cause, surcharges malheureuses qui sont venues altérer la physionomie des mots, ces lettres doivent disparaître. Il faut ici renoncer à la tradition latine ou gréco-latine, et reprendre hardiment la tradition française, écrire abé^ nape, natê^ aeabter, atraper, apeler^^ abatre*^ mefre^ chante^, charete, courier*^ irofer^ sote — bele^ nmivèle, niile^ — j'ète^ jeterai^ — hatême, batiser^ domter (comme écrivait Bossuet), ou mieux encore dontei\ Quel soulagement apporterait cette simplification réclamée depuis plus do deux siècles ! On peut affirmer qu'il n*est pas un lettré, fût-il de l'Académie française, qui n*ait hésité une fois au moins on sa vie sur remploi des consonnes doubles, alors que la prononciation n*en indique qu'une, tant les contradictions abondent sur ce point dans notre orthographe officielle ! Quel soulagement aussi pour la grammaire ! Toutes ces règles bizarres sur la formation du féminin dans les adjectifs, dos futurs et conditionnels des verbes en eler et eter^ s'évanouiraient soudain au grand profit des maîtres et des élèves '.

Il n'y a de question que pour l'A muette, lettre inconnue à la vieille langue, et que l'imitation latine, après coup, a introduite dans quantité de mots. La suppression de cette lettre, si souhaitable qu'elle soit, atteindrait trop de mots pour qu'on pût l'opérer en même temps que les autres : on peut surseoir à cette réforme eu s'attachant aux plus urgentes.

2. Les lettres représentent des sons jadis usités. Ici, la question est complexe.

Nombre de voyelles et de consonnes médiates^ depuis longtemps tombées dans la prononciation, ont disparu de l'écriture au xvii^et au xviii« siècle. Ainsi l'ô dans eage^ âge, dans les finales en eureipicquêure, piqûre, ou Vs après une voyelle et devant une consonne : escole, école ; teste, tête.

> Cf. apercevoir^ apauvrir,

* Cf. ûlatée^ àbatU,

* Cf. chariot.

* Cf. Courier, nom propre, et courir^ coûtant, ,

« Il y aurait à examiner par le détail nombre de faits parUculiers ; mais ce n est pas l'objet de cette étude générale d'approfondir tous les cas : il suffît ici d indiquer seulement les ^ands traits de la réforme à proposer.

Nous avons aujourd'hui à Tintérieur des mots une voyelle, e, et une consonne, n ou m (devant n ou m), qui ne se prononcent pas. On écrit pietisement, donner, sommeil, et on prononce ^tôt^-man, don-er, som-eiL Faut-il supprimer ces lettres devenues sans emploi ? Pour Vn et Tiw, la suppression paraît utile : jadis la première de ces deux consonnes nasales avait pour fonction d'indiquer que la voyelle précédente était nasale. On prononçait don-ncr {don, comme dans le substantif), «<?nmeil, an-née^ hon-neur, couron-ner, prudan-ment, constan-ment, etc., et Ton trouve des traces nombreuses de cette prononciation dans nos provinces deFOuest et du Midi. Mais la prononciation de Paris, qui doit faire loi, a réduit le son nasal an, on, au son de la voyelle pure a, o : donner, so-meil, a^née, honneur, couronner, pruda-ment, constamment. Il y aura tout avantage à ramener la graphie à la prononciation ; Ton saura par là que, où il y a deux n ou deux m, il faut les prononcer toutes deux : tyranneau deviendra tyraneau, c'est-à-dire tyranneau, mais tyrannique restera tyrannique, c'est-à-dire tyran' nique.

Quant à la suppression de Ve muet, elle est maintenant accomplie quand Ye muet est précédé d'une voyelle : dûment, vraiment, sauf dans la conjugaison ;prirai, joûrai sont des licences poétiques qu'il ne faut pas introduire dans le langage courant. Car cette suppression aurait pour résultat d*ajouter une nouvelle exception à la théorie du futur. Il est plus simple de laisser écrire échouerai que échourai ; l'usage tout seul enseignera à ne pas prononcer 1'^ muet devant rai.

L'6 muet placé entre deux consonnes doit être en général conservé : il est évident qu'il serait impossible d'écrire pieuzment pour pieusement, évènment pour événement *.

Les voyelles et les consonnes finales devenues muettes doivent être maintenues. Parmi les voyelles, il n'y a que Ve muet qui soit disparu de la prononciation ; les consonnes devenues muettes sont très nombreuses : b (plomb), c (broc), d [grand], f [des bœufs), p [drap), et surtout r, s, t. A moins d'un bouleversement complet dans notre orthographe, bouleversement qui ferait du français une autre langue, on ne peut songer à écrire : Lepremié des berge va cliantè un* beV romans* bien tourné.

Les finales donnent au mot sa physionomie propre et l'achèvent, et pn ne peut y toucher sans altérer la langue. C'est ici que se distingue clairement la notation phonétique de la notation orthographique simplifiée. Pour les phonétistes, ces finales, ne répondant à rien de réel, doivent disparaître ; pour les grammairiens, elles font partie intime du mot.

^ Il y aurait à examiner le cas où IV muet suit un r : le français actuel persil, serment, larcin, vient de perrezil^ serrement, larrecin. Charretier pourrait s'écrire et s^est écrit ehartier, etc. De même après une /.

Il faut les coDseryer, sans se préoccuper des rapports de la graphie à la prononciation, parce que, si on voulait être exact, on arriverait à des complications extraordinaires : on écrirait ungran garçon^ un grani enfant^ une grande filU ; ils sont si frères^ ils sont siz enfants^ ils sont sis\ Il faut les conserver parce qu*elles expliquent le plus souvent la déri* vation : la finale de trait reparait dans traiter^ de plomb dans plomber^ de succès dans successeur ^ de gris dans grisâtre^ de berger dans bergère^ de bonfiet dans bonnetier, de pot dans potée.

Résumons les faits qui précèdent. Les simplifications pratiques sont celles qui consistent à remplacer le th par /, le ch (= A:), \eph, Ty, Yx sifflant simple, le sch et sh par r,/, f, s (ss)^ ch ; le g chuintant et 1'^ douce par y et z^ Vœ et Yœu par eu. Yen par an ; à supprimer dans l'intérieur des mots la première des lettres doubles ou des groupes de consonnes qui ne se prononce pas, à laisser tomber Yh muette.

Chacun de ces changements serait à étudier dans toutes ses conséquences, et il faudrait s*assurer s'il peut s'appliquer sans inconvénient à tous les mots qui en relèvent. Il faudrait déterminer le nombre des mots ainsi atteints, et, pour ne pas apporter de troubles trop rapides et trop violents dans les habitudes orthographiques, échelonner sagement les modifications suivant leur importance et leur facilité.

Elles doivent être réparties sur une longue suite d'années, ne l'oublions pas.

La réforme orthographique que nous venons de soumettre à l'analyse s'impose par la force des choses et se réalisera, plus ou moins complètement, un jour ou Tautre. Si l'Académie la tente méthodiquement et entreprend de simplifier l'orthographe actuelle, graduellement et d'après un système fortement établi, on peut être assuré que l'opinion publique l'acceptera avec empressement, et que les gens qui lisent et écrivent, c'est-à-dire bientôt la nation entière, salueront avec bonheur cette économie d'efibrts et de travail.

Il y a avantage à simplifier l'orthographe ; il y a danger à la laisser telle qu'elle est.

Aujourd'hui l'enseignement de la langue, à l'école primaire, et parfois ailleurs, se réduit avant tout à un enseignement d'orthographe. Or les gens élevés dans le respect de la lettre écrite ont une tendance à prononcer les mots tels qu'ils les voient écrits. Déjà l'orthographe étymologique a fait subir à la langue de fâcheuses altérations. L'ancien

français arcn^esque, sorti régulièrement du latin archiêpiscopus *, a été écrit archevesque (par souvenir du / grec, du ch latin), tout en continuant à se prononcer arcevesque. A la longue, Faction de la notation ch, qui avait le plus habituellement une autre valeur, a amené dans ce mot la transformation de la sifflante en chuintante. Nous avons cité plus haut cette orthographe savante qui substitue la préposition latine ad à la préposition française à dans quantité de mots composés : admettre^ adjoindre, advenir, etc. Jusqu'au x\iV siècle, ce d s'écrivait sans se prononcer ; puis on finit par dire adjoindre^ admeUre^ ad-verhe, ad-t*ersaire, ad-venir (à côté de avenir). Oscur^ asienir ont été écrits obscur, abstenir : le b qui ne se prononçait pas est aujourd'hui parfaitement prononcé. On a écrit legs au lieu de les ou lais (de laisser), et beaucoup de gens font entendre maintenant le^. Il y a trente ans on disait indamniser en écrivant indemniser (latin indemnis) ; aujourd'hui on prononce indemniser à Paris et bientôt dans la province. On écrit grammaire parce qu'autrefois on prononçait gran-maire ; la nasale a disparu dans gran (comme dans iam de consiam-tnejit, aujourd'hui con~ sia-ment) : et maintenant on dit gram* -maire en faisant sonner les deux m ; sans douto qu'on dira bientôt consfam'-ment. On commence à prononcer dom-pier au lieu de don-fer, et nous ne sommes pas loin du temps où l'on dira ccm-pier. Une foule de liaisons, inconnues de nos ancêtres, s'imposent de par l'école et la lecture. La tradition et les usages séculaires s'oublient. La langue écrite déforme la langue parlée. Qui doit en effet avoir raison, du mot écrit, chose visible et tangible, qui ne peut sûrement se tromper, ou du mot parlé, chose fugitive, instable, insaisissable, qui n'a par devers elle aucune preuve apparente qui la justifie? Evidemment, c'est le mot écrit. Et la prononciation s'incline devant l'écriture. Si nous n'y prenons garde, nous livrerons une belle langue à nos arrière-neveux 1

A ce grave danger, un seul remède est possible, la simplification de l'orthographe ; elle seule écartera ce péril ; elle apportera encore d'autres avantages.

L'enseignement de la langue en sera facilité, et Tinstituteur, débarrassé de la partie la plus lourde et la plus inutile de son fardeau, pourra faire porter ses efforts sur d'autres points plus graves et d une portée plus grande. L'enfant, arrêté moins longtemps à Tétude des faits extérieurs, abordera plus à loisir et avec plus de fruit l'étude même de la langue. Il entrera dans cette étude féconde et vivante qui doit lui apprendre à saisir les pensées des autres et ses propres pensées, discipliner son intelligence, l'habituer à l'analyse des idées et à la réflexion,

> Le changement du latin chi en c est normal { cf. iracHXrt, en ancien français hrace, ai^ourd*hui hran%$,

et lui donner enfin les qualités d^observation, de clarté, d*ordre qu*il doit porter plus tard dans la pratique de la vie. La dictée ortho^aphique deviendra à peu près inutile : quelle économie de temps ! Comme on Ta déjà fait remarquer, voilà résolue la question du surmenage dans nos écoles primaires.

Simplifiée pour nos enfants, Tétude de la langue le sera de même façon pour les étrangers. Nous faisons en ce moment do grands efforts pour introduire le français dans nos colonies et dans les pays d*Orient. La complication de notre orthographe est une des grandes difficultés auxquelles se heurtent maîtres et élèves. Rendons cette étude plus facile et nous ferons œuvre patriotique.

Tous les esprits sensés sont d'accord à réclamer une réforme orthographique. Il va des plus précieux et des plus chers intérêts de notre langue.

{Mémoires et Documents publiés par le Musée pédagogiqae,

fuscicule n« 73, 1888.)

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