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ICONOCLASTES

Rien n’est beau comme un dilemme, à condition qu’on ne puisse échapper à ses deux cornes menaçantes.

Tel n’est point le cas. ici, et il ne s’agit ni de se soumettre ni de se démettre devant une simple question d’imagerie. On aime ou oii n’aime pas les images, parce qu’elles sont un mirage et que tout mirage est un mensonge^ mais il peut se rencontrer des indifférents qu’aucune beauté n’attire, qu’aucune laideur ne repousse, et dont l’œil simple ne se dédouble jamais. Orphée charma les bêtes

féroces avec les sons de sa lyre, mais le divin Raphaël n’a jamais songé à exposer ses chefs-d’œuvres aux reg'ards des fauves. Si donc certains fauves humains, étrangers aux charmes de la perspective, colorée ou non colorée, qui est cependant une des lois de l’harmonie universelle, peuvent déclarer en toute conscience que jamais ils ne dévorèrent une image des }^eux, le dilemme est faux II y a trois catégories d’êtres : ceux qui aiment les images, ceux qui ne les aiment pas et ceux qui les ignorent.

Nous laisserons de côté cette dernière catégorie, dont ranal}"se est vraiment trop difficile, car on ne saurait désirer ce qu’on ignore et nous nous bornerons à faire la ps}^chologie rapide des amis et des ennemis de l’image. Iconophiles et Iconoclastes, nous les appelons à une suprême confrontation.

Certes, il ne s’agit point de faire revivre des luttes apaisées et de rev^enir sur la condamnation des Iconoclastes. De même qu’Orphée ne serait plus mis à mort aujourd'hui par les bacchantes, de même de nouveaux briseurs d’images ne viendraient plus^ comme au huitième siècle, poussés par un fanatisme religieux, aussi barbare que sectaire, mettre à sac les monuments les plus merveilleux.

brûler ou détruire les œuvres les plus rares et les plus précieuses^ sous prétexte de rendre un culte plus j)ur à la divinité. Le christianisme^ depuis la Renaissance, a définitivement scellé la fraternité de tous les arts. Les Vaudois, les Albigeois, les IIussites, ont été les derniers représentants des farouches iconoclastes. Dût le triangle maçonnique survivre seul sur les ruines de l’iconographie, ce serait une image devant laquelle admirateurs et détracteurs pourraient encore s’affirmer. 11 est donc bien clos le cycle du snobisme réformateur qui s’étend de l’empereur Zénon à Léon risaurien, et sur lequel les conciles de 787 et 842 posèrent, au nom de la conscience universelle, une sépulcrale sentence de réprobation. Mais si, dans le domaine théologique, le conciliabule de Constantinople, en 730, ne peut plus être invoqué comme une valable soutenance de thèse, il y a encore de par le monde bien des inoclastes disséminés. Que dis-je ? ils sont légions !...

C’est à ceux-là que nous voulons opposer les iconophiles !...

Quel splendide drapeau que celui de ces amateurs du l)eau sous toutes ses formes et sous tous ces aspects ! Ils ont pour eux le goût, la civilisation, les Quatre Facultés et

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même les Quat\-Arts , si des profanations individuelles n^’étaient venu ternir l’éclat de cette apothéose. Ils ont joour eux la philosophie, la science et même la théologie!... Il est vrai qu’ils n’ont pas toujours les mœurs, et que la difficulté de choisir entre mille sollicitations de la vue, de discerner sans hésitation, sans trouble et sans discussions, la bonne de la mauvaise imagœ, en fait choir quelques-uns, mais quelle armée n’a pas ses vaincus, ses impotents et ses malades ?

Nous ne pouvons penser sans le secours d’une image ; la philosophie, en général, l’affirme ; la scholastique, sous la dénomination d’espèces sensibles^ n’}- contredit point ; l’expérience nous montre en toute chose une image médiatrice ; seul le néant n’a pas d’image. Les iconoclastes seraient-ils les chevaliers' du néant ? Terrible problème auquel on ne peut répondre qu’en leur demandant si l’or n’est une vanité que parce qu’il porte une effigie, et que, des rives du Gange à celles de la Seine, on trouve des médailles et des pièces de monnaie qui prouvent que les hommes furent toujours iconophiles.

Donnez-nous beaucoup de ces images-là, sombres destructeurs des arts et des joies de

la vue, et nous en ferons contre vous un trésor de guerre !...

Mais je m’égare dans cette analj'se de l’iconopbile et de l’iconoclaste. Ils sont le même homme, agité sans cesse entre l’amour et la haine de son être intérieur dont les arts ne sont que la manifestation extérieure, et volontiers je le jouerais à pile ou face ! Donnez-nous des cœurs purs et nous ne verrons partout que des images pures et belles. Donnez-nous des cœurs haineux, vils et envieux, et nous ne verrons partout que des images impures, offensantes et importunes. Sus aux iconoclastes ! Ce ne sont que des singes qui ne veulent pas voir leur image dans un miroir. Nous les pourchasserons et les jetterons hors de la société. Que leurs mânes aillent rejoindre ceux des Béotiens, des Vandales, des disciples de Jean Huss, de Zwingle et de Calvin ! Vive l’art libre sur la terre libre ! Vive la matière, œuvre glorifiée par l’artiste, interprète intelligent de la pensée créatrice et pontife du beau. Ses caricatures même sont un hommage indirect à réternel idéal, et en nous montrant ce qui ne doit pas être il nous apprend ce qui est.

Ses ennemis sont ceux que trouble son regard invinciblement pur. wS’il n’est pas digne

de sa mission, ses pairs en font justice et bientôt un bûcher pire que celui des iconoclastes s’allume pour l’intrus. On n’est point impunément le limon épais où s’avilit le goût, le mastic où s’arrête la transparence de la vitre, la pierre où trébuche le pied de l’innocent. Celui dont les images manquent d’air ne sera pas longtemps le nuage qui voile les deux. Il n’est pas besoin pour cela d’un aéropage de puritains ou de la foudre des indignations bourgeoises. Un jour de printemps suffit pour effacer la tache noire et faire sourire la terre de son Icare sans ailes ou de son trop servile imitateur.

Il reste aux iconophiles un moyen de rappeler sous leurs drapeaux les hésitants et les défaillants, de donner au monde une Renaissance digne de la Renaissance italienne, qui ne fut point encore égalée, c’est de s’unir pour faire triompher leurs œuvres, pour punir les prévaricateurs de l’art, les profanateurs mercantiles, les contempteurs de toute beauté sous prétexte d’austérité, et faire reculer les Barbares sous l’œil desquels ils vivent, travaillent, souffrent et meurent méconnus. Le Dragon de l’Apocal3^pse, c’est peut être l’Iconoclaste éructé par la jalousie de l’Enfer.

{Janvier i8ç6.)

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