LA BLAGUE
Dans une des admirables pages de ses Libres Penseurs ^ où l’ironie corrosive creuse un sillon de feu dans la chair vive des patients et laisse à chaque condamné sa trace indélébile, Louis Veuillot fait tenir à un de ses personnages ce langage : « La blague, me dit-il, est la reine du monde... Tu vas frémir, jeune innocent, qui oses évoquer l’âme de Belmont !... »
Ce début terrible n’en est pas moins suivi d.’une très banale conversation, et Veuillot, fixé sur ce qu’il voulait savoir, hisse son homme dans un fiacre et le fait ramener à son taudis.
Telle est un peu la déception des spectateurs qui vinrent à La Blague, de l’Odéon, pour s’y brûler à quelque feu aussi desséchant que
boulevardier, et qui remportèrent toutes leurs illusions, moins une : celle de la culpabilité de l’héroïne de la petite comédie entrois actes de M. P. Valdagne.
Ce serait très fort que d’avoir laissé le public routinier suivre une fausse piste^ s’égarer dans la vieille conception théâtrale qu’une pièce ne commence que là où il y a eu faute, souligner de sourires entendus tout le dialogue qui prépare cet instant, patienter pendant les longues thèses dont l’auteur a cru” devoir emplir le vide de sa pièce, et finalement se trouver en face d’un amour aussi innocent que maternel, dont le cours limpide va reprendre sur ce seul regret : « Kt puis nous vieillirons si vite !... »
Une page de Tristesses et Sourires arrachée à l’œuvre si délicate et si douce de Gustave Droz, un symbole d’Ibsen venu de loin pour ne se terminer qu’à l’infini, une idylle de Daphnis et Chloé dans le salon du boursier Séporet et une sœur de charité survivant à de platoniques analyses d’un amour qui ne fut point, elle serait bien bonne vraiment l’énigme posée par M. Valdagne aux trop crédules parisiens !... C’est de l’ironie à rebours, point mauvaise puisque neuve, mais quel détour pour nous dire que quand on ne
va pas au fond on reste à la surface, et que la surface en amour est encore ce ([ui dure le plus longtemps !...
Ce tour d’esprit par lequel M. Valdagne évite de nous montrer les vilains champignons de la blague parisienne, pour nous présenter deux innocents — car ils le sont — aux prises avec un inconnu qu’ils ne sondent pas et dont ils subissent cependant à leur insu le joug im2:)lacable, constitue une affirmation dans une négation. Chacun demande où est la blague^ et est forcé de s’avouer qu’elle doit être justement là où on ne la cherche pas : dans le cynisme d’une morale c|ui veut prendre pour bagatelle la chose la plus grave, la plus décisive de toute existence humaine et qui, ayant mis fragile sur la caisse qui contient cet explosif, lui donne elle-même la chiquenaude qui l’envoie rouler dans les précipices. La est la reine du monde, dit Veuillot!..
Oui, mais une reine de carnaval, une reine impuissante, traînant dans son cortège toutes les misères grouillantes, tous les vices hurlants, tous les appétits réprouvés, et ne laissant, de tout ce fleuve de misérables qui suivent le mirage de son or de papier, qu’une gigantesque alluvion de désespérés ! Il faut cependant lui sacrifier au moins un jour, au nioins une
heure, puisqu’elle ne change rien à l’ordre bourgeois des choses. Malheureusemnt, c’est le poète qui l’a dit :
Pour expier une heure, il faut l’éternité.
On a cru s’aimer pour la blague^ on a candidement joué avec le lien m3^stérieux et invincible qui lie les âmes, et l’on s’aperçoit trop tard que quand on a pris une âme on ne plus la rendre et qu’il faut partager son sort. La suprême ironie, c’est que ce qui a été commencé par la blague ne peut être continué que par la blague. Qu’il doit être terrible cet enfer des blagueurs !...
C’est là, je crois, au milieu de bien des obscurités, le fond de la pensée 23hilosophique qui a inspiré à M. Valdagne sa pièce.
Les deux héros paisibles de cet amour indéfini pour la blague sont-ils deux innocents condamnés à d’éternels jeux innocents, sontils deux coupables rivés à leur chaîne monstrueuse ? Cruelle énigme!....
Vingt journaux ont ainsi commencé leur compte rendu : « Louise, femme du boursier Séporet, est la maîtresse de Henri de Vouvant... » Le public, accoutumé à son ragoût habituel, n’entend point autrement la chose. Mais, malheureux ! c’est justement ce
qui serait à démontrer que vous posez tout d’abord comme point de départ de la pièce !... Les dialogues embarrassés du début, les paroles mêmes des deux, amoureux pour rire, ou par symbole, avouant qu’ils ne sont point allés au fond des choses, n’indiquent-ils pas suffisamment que c’est justement là que se trouve la blague^ et que c’est cette maudite blague qu’il leur faudra continuer jusqu’à la fin de leur existence^ faisantappel, en désespoir de cause, à la vieillesse ? Cette situation n’est interrompue un instant que par la ruine de M. de Vouvant, son départ prochain j^our la Suède et l’aveu que lui fait Louise, dans un élan de tendresse sincère, qu’elle veut partager son exil. Là du moins, un amour nouveau pourra naître, loin des ironies de leur vie présente et dans les décors que leurs rêves ont entrevus. Leurs âmes montent à ce moment, ils se soulèvent de terre, la réalité leur apparaît, quand tout-à-coup survient le boursier Séporet annonçant à M. de Vouvant qu’il n’estplus ruiné, qu’uneopération heureuse le sauve et lui permet de rester à Paris. C’est l’effondrement de toutes leurs espérancesamoureuses^ de leur liberté entrevue, et le retour à l’ironie. Mais cette fois elle sera plus cruelle, car ils ont pu apercevoir la terre promise ! Ils
ont compris que l’amour n’est point un vain jeu, qu’il tue ou qu’il donne la vie, que déçu il a pour fruit là haine, et que la haine même leur est interdite dans cette innocente comédie, dont le prologue n’aura jamais de fin. Leur consolation sera le souvenir de l’instant inoubliable où ils ont cru pouvoir soulever leur fardeau. Si cette interprétation n’est pas la vraie, du moins n’est-elle pas vraisemblable ?.. La reine du monde aurait ainsi doublement raison !...
[Décembre i8çj.)
ICONOPHILES
ET