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CRITIQUE DE MOEURS

L’orateur politique qui, dans une assemblée, ne sait pas exprimer sa pensée en un quart d’heure ne mérite pas d’être écouté deux heures. Cet aphorisme est vrai aussi pour le moraliste. Est-il donc nécessaire de tant dhndignation pour reconnaître qu’en ce siècle la fortune est un crime social qui réclame une expiation et choisit souvent les plus douces victimes?

La rédemption n’est-elle pas d’ailleurs le rachat de cette faute originelle en raison même de l’innocence de cette victime ?

Quelle faute expiez vous donc, ô jeune homme trop riche de tous les dons que vos ancêtres ont accumulés en vue de votre joyeux avènement ? Vous le demandez ? Ne savez-

VOUS donc pas que l’argent, c’est le sang de^^ autres, qu’il soit à Teffigie d’un César ou d’une république ? C’est ce sang qu’on veut vous reprendre dans un furieux assaut de toutes les intrigues, de toutes les bassesses, de toutes les corruptions, de toutes les violences même qu’un société peut se permettre au nom de la force dont elle détient légalement l’instrument! Que ne l’avez- vous expié, ce crime de naissance, en donnant tout aux pauvres ! i\lais vous n’y avez pas songé, cro3^ant à l’universelle bonté de tous les êtres les uns pour les autres, à la joie de vivre et de voir vivre les heureux, et en cela vous étiez doublement innocent, car vous n’aviez pas commis le crime de vos pères et vous avez jusqu’à la dernière heure ignoré le vôtre. A peine une femme vous a-t-elle eu ouvert les yeux qu’une autre doucement vous les a fermés. Une vierge rouge vous a crié : Tu portes sur ta tête le

sang du peuple ! » Une autre, comme une fée bienfaisante des légendes, comme une figure moyen âgeuse dé quelque missel ingénu, vous a dit: « Dors, mon enfant! Ce sont les méchants qui te poursuivent, et ils portent aussi leur fardeau d’iniquités ! »

A qui donner la palme, si ce n’est à la bienfaisante fée de la dernière heure? Elle savait

que l’héritage céleste est le seul que toutes les puissances humaines coalisées ne peuvent atteindre, et elle a dit à cet enfant : « Rendsleur le sang^ puisqu’ils te le demandent, mais garde le ciel de ton cœur ! » Ainsi fut fait par le ministère d’une femme contre les colères retentissantes d’une autre.

Mais quelle étude de mœurs, insoupçonnée par Balzac, que cette cohue fin-de-sièele se ruant par mille moyens inavouables à l’attaque de ce damné social jusqu’à ce cj^u’il ait payé par sa mort le crime d’être né ! Quel monde inférieur, semblable à celui cjue les bas-fonds de l’Océan recèlent dans leurs profondeurs, s’est tout-à-coup révélé dans une société si brillan-te et si correcte à la surface, si généreuse, si austère, si puritaine de principes dans ses revendications pour les déshérités de la vie !

La sensualité et l’envie, voilà le mobile detoutes ses actions. Mais l’homme ne vit pas que de pain, il vit d’amour, et quand les revendications matérielles deviennent impuissantes, on condamne à mort celui qui avait lebonheur d^aimer et d’être aimé, et l’exécution de cette sentence, dont tout le monde était le complice^ ne se fait pas attendre longtemps. Pourquoi s’en indigner, c’est dans-

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l’ordre moral des choses, c’est la destinée terrestre !

Les complices n’en sont pas moins de curieuK documents pour le romancier et pour rhistorien. Ils ont droit à la lumière, car nous voulons les connaître, ne serait-ce que par -amour de l’art et de l’observation. Ils ont joué un rôle, fatal peut-être, mais ce rôle, vu de haut, appartient à l’histoire du cœur humain. Qu’importe leurs noms, c’est le t}^pe que nous voulons voir, et puisque le jeune homme qui fut leur martyr a conquis la palme que lui tendait une main amie, c’est sur la terre que nous voulons voir les rouges lueurs de ceux qui, la torche au poing, redemandent aux enfants l’héritage et le sang de leurs pères. L^’étude des monstres est du domaine de la science comme de la littérature, et leur existence même eût-elle une raison providentielle, nous voulons savoir dans quelles forêts ils se cachent pour n’y point errer à la tombée du soir.

Un mal connu est un mal conjuré, et nous voulons prévoir, pour essayer de le prévenir, le grand soir promis au déchaînement de toutes leurs passions.

(( Malheur aux riches ! » Voilà le dernier cri de guerre de notre moderne civilisation. Peut-

être la richesse, depuis plus d’un siècle, a-t-elle eessé d’être respectable. Mais prenons garde que le martyre de quelques-uns ne vienne à profiter àtous. On veut voir des heureux, comme exemple et comme récompense, on les aime même pour le beau geste esthétique de leur bonheur et de leur gloire, et peut-être rejettera-t-on, sous prétexte de laideur, tous les malheureux dans leur enfer. Ce sera alors le moment décrier: « Malheur aux pauvres! » De telles contradictions, de telles antithèses -sont peut-être la joie du moraliste. Il s’écrie peut-être à son tour, avec satisfaction : « Tout arrive ! » Mais le pays qui est le champ de pareilles expériences doit être pourvu d’une bien forte constitution pour n’en pas mourir. Paix aux victimes de leur propre fortune, car les victimes crient toujours vengeance et cet appel est' un jour entendu. Mais honte et guerre aux vampires qui ont fait pour leur propre compte un acte de reprise sociale, car leur victoire est vaine.

Mais si le crime social de fortune est expié, crime ancien comme le monde mais nouveau parles gigantesques proportions qu’il prend à certaines heures, une leçon et un s}^mbole doivent s’en dégager.

La leçon, le moraliste l’exprime comme il

peut, sans toutefois que son analyse parvienne à fixer la formule définitive et la raison d’être de toutes les actions humaines ; le symbole, c’est parfois une femme qui le réalise. Ici c’est un double symbole : un \ys rouge, un lys blanc, tendus sur la même couche d’un mourant. Le lys rouge est tenu par une main ennemie, le lys blanc, par une main amie. Décide, si tu le peux, victime, à qui tu dois donner ton âme ! L’une de ces mains te demande impérieusement ta vie, l’autre te la donne doucement. Oh ! cette chanson des deux l}^s, quel poète en dira tous les contrastes et tous les accords, surtout si l’on songe que l’une de ces femmes aurait pu être l’autre sans aucune difficulté ? C’était un même cœur à conquérir par des voies différentes que celui de cet heureux pour lequel la ronde des fées commençait à tourbillonner. Oh? ces deux lys tendus comme deux épées pour percer le cœur d’une mère, qui en dira la tragique rivalité ? Joyeuse et Durandal se partageaient le monde, là deux fleurs se partagent un cœur d’enfant conquis sur celui d’une mère. L’une de ces fleurs réclame à l’enfant son sang et ses biens terrestres, l’autre son bien céleste. A qui sera l’héritage ? L’une parle de j ustice sociale, Tautre de justice éternelle. L’une dit

Patrie, l’autre dit Dieu. A qui rendra-t-il son âme, le pauvre martyr? Soudain il songe qu’un autre martyr, héritier des promesses de riiumanité et expiateur de la première faute, pleura dans un jardin d’oliviers les fautes de tous et devint par sa mort le médiateur éternel. Un mot fut dit, et les deux lys s’abaissèrent •devant le crucifix. Deux femmes étaient vaincues et n’avaient qu’à se frapper la poitrine en disant: « Tu a vaincu, Galiléen !... »

Pourquoi dire leurs noms ? L’une rappelle celui d’un empereur romain, l’autre celui d’un Dieu de l’Olympe. Toutes deux sont femmes et artistes dans le sens le plus élevé du mot.

Mais combien le rôle accepté en cette circonstance par le lys rouge fut ingrat, combien sympathique le rôle du l3"s blanc ! L’une demandait la tête de l’enfant, l’autre voulait la sauver. La luciférienne et l’ange se sont rencontrées devant un tombeau. Là se sont arrêtés leurs espérances et leurs triomphes. L’enfant a rejoint ses pères avec le signe du pardon sur sa poitrine et l’uniforme du soldat sur son corps amaigri. Sa dette, trop lourde envers les hommes, a été payée à Dieu. Le crime social est expié.

Mais quel monde de pharisiens et de rastas ce drame d’un ordre intime a révélé soudaine-

ment ! Tel un caillou lancé dans un marais où coassent les grenouilles, où se distille le subtil venin des serpents. On demande où est l’honnête homme, et peut-être ne le trouve-t-on que dans ce bon larron de teinturier qui partagea les derniers jours du petit mart}^r. La plaie sociale fut pansée par la main d’un déshérité et d’un hûmble, le mort fut pleuré par l’étrangère qui l’avait défendu contre tous ses ennemis.

{Janvier i8ç6.)

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