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LE MODÈLE

Quand un critique dramatique s’avise de faire une pièce de théâtre, ce ne peut être qu’un modèle. Du modèle au patron, il n’}^- a que peu de distance, celle, d’une coupe mise à la portée de tout le monde après que l’original à disparu dans le grenier aux vieux cartons. Les mesures, soigneusement prises, donnent aux âges suivants la taille d’une époque ainsi que le caractère du vêtement qui exprima l’état d’âme d’une ou plusieurs générations.

Ici le vêtement, dont les draperies du théâtre ne sont que le discret paravent, est d’une simplicité toute philosophique. Une Circé de marbre eût pu même facilement s’en passer. Mais pourquoi récriminer contre les mœurs qui exigent toujours un semblant de vêtement

et contre les lois de la pensée qui exigent un sujet ? M. Henry Fouquier avait quelques bonnes vérités à dire, quoique pas très neuves ; M. Georges Bertal lui a apporté un sujet, et tous deux, en tailleurs émérites, pour qui le métier n’a plus de secrets, ils ont fabriqué ce vêtement que nous sommes appelés à juger après avoir franchi les marches de V Odéon. Il ne s’agit point, comme on pourrait le croire, de celles de Và, Belle Jardinière^ bien que le nombre des vestes qui y sont débitées annuellement soit considérable.

Ne faut-il pas encourager les jeunes, soutenir les vieilles réputations, vaincre les préjuo^és bourg'eois dont les théâtres de la rive droite offrent un si triste exemple, et faire triompher l’idée pure sans grand souci des eonventions théâtrales qui exigent l’amusement des 3"eux et l’attention de l'esprit ! Bientôt on ira au théâtre comone on va au prêche, et de temps à autre un moment de silence permettra aux auditeurs de méditer, tout en regardant le lustre, sur la profondeur des choses qui viennent d’être dites. Ce jour-là, le modèle de la comédie philosophique sera né. Le drame, pour être plus sombre, n’échappera pas à cette loi nécessaire de réflexion, sans -compter que le poignant du dénouement lais-

sera d’utiles cauchemars à ceux que le besoin d’une psychologie raffinée torture.

C’est bien un drame philosophique que Messieurs Henry Fouquier et Georges Bertal nous ont donné sous le titre Le Modèle^ ou mieux la lutte contre la chair préparant le triomphe de l’esprit. S’ils n’ont point adopté ce titre, c’est qu’il eût été peu suggestif et bien effrayant.

Ils n’en ont pas moins subi les lois du genre ennuyeux. S’ils s’en sont tirés avec quelque honneur et un succès d’estime, c’est à leur talent qu’ils le doivent, au sérieux bienveillant avec lequel le public s’efforce d’accueillir toute œuvre qui le dépasse, au charme avec lequel les acteurs soutiennent par le menu détail de la mise en scène une attention souvent lassée.

Quelle que soit la beauté ou la profondeur de la thèse, l’œuvre théâtrale ne tient que par l’intérêt toujours vivant de l’action, et c’est peu pour nos bons épiciers que trois actes d’abstractions pour aboutir à un suicide. Il y a un vide que leur imagination n’est pas apte à remplir.

Ce vide, c’est celui-là même où s’agitent l’orgueil et la pensée créatrice de l’artiste. Vous ne pouvez le faire comprendre.

^ Iby avait cependant une belle lutte à éta-

blir entre l’orgueil artistique et l’amour, entre ce modèle en chair et cette pure forme que le marbre de la statue doit conserver. Il y avait à montrer que l’orgueil de l’artiste est plus tort que l’amour, ou plutôt que l’orgueil et l’amour se confondent en lui, que les êtres extérieurs qui l’entourent ne sont point la chair de sa chair mais l’idée de son idée, qu’il est un anarchiste sacré. Ce thème admirable dans un livre ou d^ns une chronique, ces avis de pureté intellectuelle, dignes du sage Nestor, ne sont point soutenables par l’action théâtrale, qui est toute extérieure. Il a donc fallu recourir au procédé épicier, opposer l’amour conjugal à l’amour défendu, et non, comme la thèse l’exigeait, l’amour purement intellectuel à l’amour purement charnel, il fallait faire audacieusement dire à cet artiste, à ce sculpteur : (.< Ce que j'aime en cette femme, c’est le beau vide que son corps déplace I » Il fallait faire lutter cet amour d’artiste contre Tamour humain, l’esprit seul contre la chair seule. Au lieu de cela, de ce monologue intense mais oiseux, les nécessités de la mise en scène ont fait opposer femme à femme, fiancée à modèle d’atelier. La thèse tombe aussitôt dans le vaudeville bourgeois, dans le drame des faits divers. Ce n’est pas un sujet nouveau

ART ET CKITigUE

présenté avec un art nouveau, c’est la Dalila^ d’Octave Feuillet, la lutte de l’amour conjugal contre l’amour libre et le triomphe de la paix féconde du pot-au-feu. Il est douteux rpje cette paix, si morale qu’elle soit, soit bien féconde en inspiration. L^’esprit est l’esprit, la chair est la chair, et la question du foyer est d’ordre purement matériel.

La conclusion de cette pièce, c’est que la fiancée, qui se sent esthétiquement inférieure au modèle, est prise d’une jalousie féroce contre la statue même qui en a immortalisé les formes. L’humain en elle se révolte contre le divin, elle veut briser celte statue. L’artiste obéissant cède à ce désir, et, quand il va frapper, il trouve le modèle en chair qui se tue pour sauver le marbre.

La pièce s’arrête à cette scène d’une gra’ndeur farouche autant qu’inattendue. On ne dit point si la fiancée exigea encore la destruction du marbre après la mort de sa rivale. On peut le supposer.

Tout cela est d’un beau poème, d’un beau roman psychologique, mais d’un développement scénique lent et pénible. On com])rend qu’un drame inexpressible se passe tout entier dans le cerveau de l’artiste, et que le public n’en a c ue les miettes. Ce régal intel-

lectuel n’est pas à sa portée. Il veut une s)mthèse et non une analyse. Ce qui est supportable dans le livre devient vide au théâtre. Pourquoi ne pas mettre aussi sur la scène le Laocoon^ de Lessing !...

{Février i8ç6.)

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