‹ Art & critiqueChapitre 13 sur 35 · REVUES · texte numérisé non relu

REVUES

Les Revues ont reçu de M. Zola un coup de boutoir dont la portée et les consécjuences ne sauraient leur échapper. Non pas que cette chaude alarme puisse les émouvoir ou troubler leurs convictions, mais Tattacj^ue était si inattendue qu’il faut bien quelque temps pour établir de la cohésion dans la défense et se former en carré contre l’ennemi. Chacun s’en allait au hasard de la marche, cueillant une fleur en passant, se reposant parfois, le regard tourné vers un vague horizon, quand soudain le naturalisme s’est dressé et a dit : « Vous ne passerez pas !

Qu’est-ce au juste que le naturalisme, personne ne peut le définir d’une façon satisfaisante, mais il est bien certain que pour les jeunes revues c’est l’ennemi qui barre l’hori-

zon 1 Du moins .^L Emile Zola le pense ainsi et son apostrophe récente à la jeunesse n’est pas sans quelque grandeur. Il rompt avec elle, s’imaginant sans doute qu'elle le suivait, et dépose solennellement son fardeau au seuil du siècle. « Voilà mon bagage, semble-t-il lui dire, il contient toute la vérité. Tout le reste est erreur ou folie, l’humanité aboutit au naturalisme et la jeunesse, sous peine de tomber en démence, devra désormais être naturaliste »>. Comme cette jeunesse ne paraît pas se soucier de ses leçons, il rompt avec elle, la frappe d'anathème et l’envoie cueillir des lys.

Cette rupture éclatante, cette attitude décisive n’est pas pour nous déplaire. La jeunesse a la vie et elle saura trouver son chemin. Elle laissera de côté, dans la forteresse d’où il nous menace, le vieux lutteur naturaliste qui ne croit qu'à la terre et aux racines qui plongent dans ses entrailles.

Elle l’abandonnera à ses occupations stercoraires, à ses espoirs de revanche future, tandis que les l}^s qu'il maudit naîtront de cette putréfaction même, et, sur l’aile de la métaphore, — car tout n’est que métaphore — elle ira rejoindre les horizons bleus que Lamartine et quelques autres lui ouvrirent au commencement du siècle.

Les petits Rougon-Macqiiart , totalement dépourvus de galté, ne pourront ([ue s’écrier : « Décidément les Français ont trop d’esprit [ On n’est pas arrivé à leur faire prendre de la science pour de la littérature ! »

Car au fond tout est là ! Physiologie et psychologie ne s’entendent point, art et traité de médecine se repoussent, roman et cours de géographie se mêlent sans se confondre. C’est en brouillant toutes les formes de nos connaissances positives avec tous les produits spontanés de notre imagination, Auguste Comte et Claude Bernard avec les poètes, que M. Zola a obtenu cet amalgame qui nous fait reculer.

M. Zola est un bloc, nous devons le tourner si ne nous pouvons le faire sauter. Il ne nous tient pas et nous le tenons. Il a voulu se saisir de Rome, cet éternel enjeu de l’humanité. La Rome temporelle et la Rome spirituelle seront le mélange détonnant qui le fera éclater. Sinon l’air libre est encore assez large pour une autre vision de la vie que celle qu’il a cru nous imposer.

Oui, cet appel désespéré du maître a des disciples absents, ce défi jeté à la génération de demain, ce dédain des jeunes revues qui sont nées et grandissent hors de sa tutelle, accusent bien la faillite du naturalisme.

II est né d’une philosophie et il a voulu donner naissance à une littérature. La vérité, fût-elle du côté de cette philosophie, n’était pas nécessairement une source d’art. Or la littérature est un art et tire d’elle-même ses propres lois. Fussions-nous dotés d’une éducation naturaliste, tous les traités de pédagogie n’empêcheraient pas les rimeurs d’écrire des vers, les imaginatifs en prose de charmer et d’émouvoir par de pures créations qu’aucun document humain ne viendrait appu}^er, qu’aucune scorie plus ou moins pornographique ne viendrait souiller. La science est une chose, la littérature en est une autre, voilà par où le bloc deM. Zola n’est pas indivisible.

Nous laissons à d’autres le soin de juger M. Zola philosophe, M. Zola savant, M. Zola éducateur de la jeunesse. Il nous reste l’art, qui est un pur concept des harmonies, la littérature^, qui est une pure association de vraisemblance, le verbe qui est la langue même et dont le libre essor peut ne correspondre à aucuneréalité sensible. Le divin mensonge du poète contient à la fois tous ces aspects du monde intellectuel. M. Zola est-il un poète, une sorte de Victor Hugo de la prose ? Le gros, l’énorme le hantent dans ses visions, et même quand il est bas il conserve toujours ses vues

générales qui sont la marque d’un esprit plus abstrait que concret. A Rome il ne voit que de grandes oppositions d’ombres et de lumières. Mais Victor Hugo, si obsédant qu’il ait été, a cessé d’enco'mbrer l’horizon, Emile Zola fera de même. L’un aura été la sève montante du siècle^ l’autre la sève descendante. Un même levain aura produit deux mouvements opposés. Telle une graine pousse feuilles et fleurs vers le ciel, tandis que les racines plongent dans l’humus gaulois toujours si fécond et si riche en débris organiques. Cette terre, où M. Zola a rencontré Rabelais, nous réserve sans doute encore bien des poussées naturalistes.

C’est aux nouvelles revues, à la jeunesse littéraire qu’elles représentent, à la génération montante dont elles doivent diriger l’évolution , qu’incombe la charge de répondre à la soudaine déclaration de guerre de M. Zola. C’est au Mercure de France, à La Plume, à La Revue Blanche, à V Ermitage, et combien d’autres encore, sans compter toutes celles que la décentralisation littéraire fait éclore en province, qu’il convient de liguer leurs efforts pour buter hors du chemin le bloc naturaliste. Les défenseurs seront nombreux autour du maître qui, depuis vingt ans, a fait leur fortune

et leur gloire. La science surtout défendra ce lettré qui La courtisée, cet artiste qui a mis à son service un prestigieux talent d’évocateur et de poète. La philosophie positive et la polititique sal ueront en lui un puissant vulgarisateur de leurs idées, un incomparable instrument de pénétration dans ce qu’on appelle aujourd’hui les masses, mais les lettres pleureront leur prostitution.

Rompons, rompons s’il le faut à tout jamais avec les savants, les philosophes et les politiciens. Les lettres sont la chanson du ciel, l’amour infini et inassouvi de tout ce qui pourrait être de beau et de bien dans le domaine de la chimère, le cri de Tàme des six vo}"elles scandé par les dix-neuf consonnes, la jeunesse éternelle conservée par l’art des poètes et des prosateurs sur le premier balbutiement de l’humanité. Oui n’est pas au fond cet invincible et impeccable amoureux de la forme^ n’est pas un véritable homme de lettres. Qui est cet homme de lettres n’a que faire à aller se fourvo}"er dans la science sociale, la science politique, les sciences naturelles et autres sciences qui relèvent non du verbe mais du fait, non du sigme mais de la chose signifiée. Toute la confusion de l’œuvre déjà si colossale de 31. Zola provient de cette première confusion. Il

a cherché dans la science un point d’appui pour échafauder ces volumes d’une littérature douteuse et balourde dont il prétend aujourd’hui nous assommer. Halte-là.

Rendons aux lettres ce qui est aux lettres, à la science ce qui est à la science, et liquidons, s’il vous plaît, la situation de la génération nouvelle d’avec celle que vous avez documentée. Rendez leurs lys à ces ingénus, laissez-les passer en longues théories, gravir la colline où ils aperçoivent le ciel de leurs rêves, être idéalistes, puisqu’à chaque génération de naturalistes doit succéder une génération d'idéalistes, et réciproquement. Vous aurez votre revanche posthume, n’en doutez pas ! Laissez-les surtout être hommes de lettres tout à leur aise et ne les bourrez pas de documents monstrueux et avilissants. Laissez cela aux amphithéâtres où leurs frères de la science passent austères, muets et tristes. La note gaie est presque perdue en France, l’esprit et la fine allusion ont presque totalement disparu de cette démocratie veule et triomphante. Le mot cru et sans air est presque devenu le bouchon de ce siècle que vous voulez étouffer. On cherche quelqu’un qui retrouvera la note si gaie et si française qui rendait notre race aimable entre tous les peuples, ce

pimpant et ce mousseux qui valait un patrimoine. Hélas ! la politesse a abandonné les mœurs comme Tesprit a presque fui les lettres. Rompons cette union violente et douloureuse de la science et de la littérature. A chacun sa besogne. La littérature n’a pas besoin de documents. Ils sont dans le cœur de l’homme et il n’est même pas besoin d’esprit pour les faire jaillir en une magnifique floraison. Aux innocents les mains pleines !.. . Le bloc erratique du naturalisme, tombé au milieu de notre siècle, restera là comme un monument et un témoignage de l’impuissance du génie humain de barrer la route à la vie. Nous sommes altérés d’idéal, et malheur à qui veut nous priver de ses ravissantes extases !...

Ce qu’aura été Tœuvre de JM. Zola devant la science et devant la philosophie, le bien et le mal moral qui résulteront de son S3\stème de vulgarisation, d’autres le diront. Rome ellemême jugera son interprète plus ou moinsautorisé. Pour nous, nous n’avons à cette heure qu’à répondre à JM. Zola homme de lettres. La ligue des jeunes revues est presque un fait accompli aujourd’hui. Sous quelle forme cet idéalisme nouveau va-t-il s’élever contre le vieux naturalisme, nous ne pouvons encore le prévoir. La rupture affirmée, il reste à secon-

certer pour la bataille. Les premiers combattants ne voient pas toujours le triomphe. Mais quelque soit l’issue de la lutte, la phrase française n’a rien à perdre à rompre avec la tradition du maître naturaliste.

{Février i8p6.)

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