‹ Art & critiqueChapitre 14 sur 35 · GROSSE FORTUNE · texte numérisé non relu

GROSSE FORTUNE

A la maison de Molière, comme ailleurs, il y a des traditions qu’il faut respecter. Un choix est cependant permis entre toutes celles dont s’honore un théâtre qui a résisté à plusieurs siècles de critique, et sans doute la tradition de l’œuvre essentiellement morale dans son but comme dans son application sociale est une de celles qui doit le plus tenter un auteur à notre époque. Nous avions eu jadis L'honneur et T Argent^ nous avons aujourd’hui Le Bonheur et V Argent.

C’est véritablement ce titre qui convient à la comédie de M. Henri Meilhac. Il lui a plu de donner à ses quatre actes, très touffus comme détails mais un peu secs comme fond, le titre moins analytique de Grosse Fortune. Ua thèse n’en demeure pas moins la même.

ART KT CKITigUE (j5

C’est le procès des grosses fortunes fjui se poursuit sur le théâtre, comme dans le journal et dans le livre, au nom du bonheur individuel menacé. L’amour, ce rayonnement intime, perd de son intensité et de sa pureté dans une situation trop facile, trop large, trop enviée. La pauvreté, le travail, la lutte, en resserrant les liens, en centuplent les forces. La fortune au contraire en distend tous les ressorts, élargit outre mesure le cercle dans le(|uel deux existences humaines peuvent se mouvoir, fait naître de tous côtés des ennemis^ dont les plus dangreux sont ceux qui attaquent non la fortune mais le cœur, sans compter les victimes que l’inexpérience des parvenus ne manque pas de faire et de soulever partout. A cela deux cœurs épris répondent qu’ils sont sûrs de leur amour ; que la fortune, sans être le bonheur même, y aide puissamment; que la joie de vivre doit éclater aux yeux de tous et se manifester par de grandes dépenses d’argent ; que l’amour et l’argent sont l’un et l’autre un don céleste qu’il faut savoir accepter quand il nous est fait; qu’ils se complètent l’un et l’autre admirablement quand des mains encore jeunes et pures les reçoivent et que, loin de les répudier quand le hasard les associe, il faut au contraire

.accepter cette occa-sion de prouver que l’uii n’empêche pas l’autre. Cette preuve est-elle facile et cette belle présomption ne se termine-t-elle pas souvent de la façon la plus lamentable? L’expérience de chaque jour est là qui répond par d’amères comédies, souvent mêmes par d’atroces drames.

Tel est le point de départ de la pièce de M. Henri Meilhac. Entre le drame et la comédie, il a choisi cette dernière, qui répond mieux à son esprit si fin et si parisien. C’est aussi le véritable esprit de la Comédie-Française. Si les malheurs des grands sont tragiques, ceux des bourgeois sont plutôt comiques que dramatiques et c’est une petite bourgeoise enrichie qui est l’héroïne de sa pièce. C’est dire que tout se termine le plus moralement du monde, que l’amour renaît à côté de la fortune disparue, ou tout au moins diminuée, qu’il ne reste de vaincu et de mortellement atteint que l’honneur d’un couple intrigant, qui s’est fait un jeu de l’inexpérience des nouveaux époux et s’en va renouveler ailleurs ses petits profits.

. Il n’entre pas dans notre cadre de donner un compte rendu détaillé de ces quatre actes. C’est une vue -d’ensemble quemous voulons en dégager. A cet- égard la véritable création de

M. Henri Meilhac, réside dans ce couple où le mari sait trop bien ce c[ue vaut sa femme, la lance séduisante, invincible et admiraldement conseillée au-devant du jeune parvenu dont elle capte le cœur, tout en se faisant une amie intime de l’épouse négligée. Les millions passent bientôt des mains des heureux naïfs dans celles du couple rusé. Quand le malheur apparaît dans toute son étendue, il est trop tard. Du moins l’amour et l’honneur resteront saufs par un dénouement très habile et très simple à la fois que l’auteur a ménagé aux deux victimes par l’intermédiaire de la mère.

Nous regrettons toutefois qu’il y ait dans le cours de ces quatre actes beaucoup plus d’ironie que d’émotion vraie. On attend à tout instant les larmes et la révolte, et l’on ne rencontre que de sèches et dédaigneuses réparties entre les deux rivales. N’est-ce pas trop parisien? Enfin l’auteur ne démontre pas suffisamment que le malheur est venu de la fortune même et non de la rivalité fortuite de deux femmes.

y Mars i8ç(r.

Page 1