‹ Art & critiqueChapitre 15 sur 35 · THÉÂTRE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE

iMalgré l'oubli dans lequel semblent tomber les pièces les plus applaudies, il paraît qu’un renouveau les attend à leur vingtième année : c^’est le cas des Daniclieff. Cette floraison du passé n’est pas ]DOur nous déplaire, car elle en prouve la vitalité. Il faudrait cependant que des événements politiques ne fussent pas survenus pendant ce sommeil au point de réserver parfois à ces pièces un réveil plein de surprises et de malentendus. La société russe était loin de nous il 3^ a vingt ans: elle nous touche de très près aujourd’hui, et d’une communauté d’intérêts doit naître une communauté d’idées. Plus haut que les traités d’alliance offensive ou défensive; que les traités de commerce et les relations internationales journalières, les lettres et les arts peuvent servir

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il relier râme de deux peuples. Nous ignorons j)eut-être trop les lettres et les arts de Russie, pays où les étymologies se perdent à des sources barbares, où l’art n’a point encore laissé des racines bien ])rofondes, mais la Russie n’ignore point nos lettres et nos arts, et en particulier nos théâtres. Elle y voit un reflet de notre société passée et présente ; elle 3" interroge, comme dans un temple encore fermé, le m\\stère de l’avenir. Elle sait que la puissance n’est point aux hommes politiques, mais aux artistes maîtres des imaginations et des cœurs, semeurs d’idées et de coutumes, redresseurs de préjugés, préparateurs, par des sentiers ignorés, de la société future. La politique enregistre les mœurs et cherche au jour le jour la loi de la majorité; l’art fait la société àson image, car il est lui-même un idéal de société. L’art et la vie se confondent dans un lendemain dont l’aurore est toujours prête à s’ouvrir ; c’est l’espérance qui survit à la foi perdue, à la charité éteinte. Ce qui fut rêvé sera réalisé ; les précurseurs ouvrent des horizons et la société devient telle qu’on la montre.

Le théâtre surtout, comme une cellule où éclot chaque soir un monde nouveau, exerce une action raj^onnante considérable sur les

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vraisemblances qui vont porter au loin le germe d’idéal et semer 'l’état d’esprit propice aux grands mouvements politiques. Or les Danicheff, quoique d’une interpétation remarquable, d’un haut caractère et d'un sentiment pénétrant aux plus vives sources de l’idéal et de l’amour ennobli, semblent aujourd’hui un anachronisme et laissent à la mémoire l’impression de quelque chose de vieillot. Ce qui ne vieillit pas se trouve déparé par un faux parallèle établi en faveur de la société française et au détriment de la société russe, parallèle choquant aujourd’hui que l'alliance politique semble appeler l'alliance des idées et des mœurs. Quel chemin parcouru depuis vingt ans, et quelle étrange résurrection du bel esprit sceptique et ignorant qui constituait le plus clair bagage d’un diplomate français en mal de salon ! Certes on n’écrirait plus aujourd’hui les Z) de la même façon et

tout un rôle au moins est à changer sinon à supprimer.

Dormez votre sommeil, ô Danicliejj, plutôt que de venir troubler la marche du monde î L’art de demain ne saurait s'embarrasser d’une ombre. La critique n’est pas aimable pour les revenants.

Tandisqu’unpublic, toujours avide derevivre

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ses anciennes émotions et de retrouver, vingt ans après, une source de larmes cpi’il croyait tarie, se presse autour des pièces du vieux répertoire, voici quetoLite une jeunesse, délivrée des vieilles servitudes, court applaudir les théâtres d’amateurs (jui lui présentent une plus fidèle image de son idéal et de ses préoccupations. Elle fait fausse route souvent ; elle confond le mysticisme, le s3Mul)olisme, l'idéalisme, le réalisme distingué dans la lutte qu’elle entreprend contre le réalisme brutnl etle naturalisme; ses erreurs du moins sont une source d’intéressantes épreuves.

Le Ihcâtre des Poètes etle Théâtre dWpplication en particulier ne cessent pas de renouveler leur scène avec des pièces qui sont parfois des chefs-d’œuvre d’inspiration dans leur forme encore fruste et incomplète. La g'aucherie d’un débutant n’empêche pas des horizons nouveaux de s’ouvrir, et c’est d air que nous manquons le plus da'ns notre eirt démodé et dans notre société vermoulue. xVussi faut-il savoir un très grand gré des moindres efforts qui sont fait pour hâter notre délivrance. L’élite se ressaisira, il faut l’espérer, et laissera aux carrefours l’art poncif et grossier qui fait encore la joie des multitudes. Sinon, de chute en chute, nous en arriverions aux

combats de tig-res et le bon public ne manquerait pas de leur trouver de l’esprit jusqu’au bout desong'les. iMais n’emportons pas le morceau et so3mns apaisants, autant que la critique peut l’être, surtout quand il s’agit de la JeiLiiesse de Luther^ une pièce théologique où la lég'ende a apporté le charme de ses ailes et un ange le charme de sa voix. Ce drame en deux actes, de M. Albert Fua, est une des plus puissantes évocations de toutes les S3mthèses de notre esprit et pose le problème de la prédestination dans une vivante réalité. 11 n’3^ est question que de concupiscence et de damnation^ et cependant l’austère réformateur y devient S3^mpathique par la torture de son 23ropre esprit et par l’amour candide qu’il inspire à la fille de son hôte. Un parfum archaïque se dégage du décor et des vieilles bibles et une musique lointaine chante les rédemptions sans fin. La voix monte tandis que la foudre ébranle le toit hospitalier et que Luther fuit à travers champs le péché et ses tentations. Voilà un pièce qui demande une intellectualité supérieure et un public bien préparé. Elle ne sera jamais jouée devant un public impulsif et bourgeois. De même la légende en vers Pa-Hos et Ztdella^ de M. Gabriel Martin, exige du public une coopération

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imaginative dont les salles ordinaires de spectacle donnent rarement l’exemple.

Nous classerons volontiers dans le réalisme distingué la comédie dramatique La Mère^ de M. Charles Lancelin, qui fut jouée au Théâtre cL Application en même temps que La Ga~ genre, de M. Emile J.ane. La première de ces pièces offre un puissant intérêt dramatique dans la personne d’une mère qui, chassée du toit conjugal pour ses désordres et devenue un obstacle au mariage de sa fille, se sacrifie et meurt sans révéler le secret fatal d’une liaison avec le propre fiancé de sa fille. Il y a là une lutte de beaux et nobles sentiments qui rehausse jusqu’à l’idéal du devoir une intrigue d’un réalisme bourgeois. La seconde, tirée de l’anglais, a le grave défaut de heurter notre ignorance profonde des littératures étrangères.

Fussions-nous polyglottes d’ailleurs, le génie de deux races ne se confond pas facilement et ce qui fait rire les anglais ne saurait faire rire les français. Le drame est plus facile à acclimater que la comédie, le crime est un article d’exportation, le sombre Shakespeare est compris partout. Il n’en va pas de même du rire; il vient de l’esprit et non du cœur, ey à part les farces grossières, il sup-

pose une intelligence parfaite de toutes les finesses de la langue et de tous les sousentendus. Le sel de l’allusion est un sel indigène dont l’étranger ne saisit pas la saveur. Le français de la comédie est intraduisible et il faut s’attendre de la part des langues étrangères à quelque réciprocité. Une douane littéraire serait peut-être à établir et il ne serait pas mauvais de délimiter une fois pour toutes les confins de nos esprits. Il n^en faut jias moins saluer d’honorables tentatives de rapprochements, surtout quand un choix judicieux préside à ces relations intellectuelles.

Il est souvent facile de traduire, mais il n’est pas toujours facile d’être amusant. Le comique des choses plutôt que le comique des mots, voilà ce qui fait passer sur bien des obscurités et bien des longueurs. Il ne faut pas désespérer de rajeunir notre art par des emprunts à l’étranger.

En résumé deux tendances opposées se manifestent: l’une cherche dans les pièces du passé le secret des vieux succès, l’autre regarde vers l’avenir, et le théâtre gémit sous cette double pression. La boussole est affolée, les pièces se renouvellent avec rapidité et le présent ne donne que des lueurs aussi pâles que passagères. Où donc est la vie et pourquoi

l’art la laisse-t-il échapper ? Problème insoluble peut-être, mais réelle constatation d’impuissance. La crise théeitrale est certainement la caractéristique de la phase littéraire que nous traversons. Sans doute le théâtre se lie de trop près à la vie même, tandis que penseurs, romanciers, poètes, en précèdent de longs siècles à l’avance toutes les manifestations. Laissons-les se jouer entre eux et dans leurs cénacles, ne rions pas de leurs anachronismes et suivons de loin, s’il est possible, les pas lég'ers de cette colonne toujours volante de l’humanité. Nous n’avons aujourd’hui que le théâtre que nous méritons.

Mars i8(j6.

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