REDEMPTION
Je me souviens avoir entendu dire à un illustre prédicateur que la vie d’un véritable homme de lettres devait se résumer ainsi : « Tout étudier jusqu’à vingt ans, creuser un sujet jusqu’à trente, écrire jusqu’à quarante, publier jusqu’à cinquante, corriger jusqu’à soixante et méditer jusqu’à la fin... » Je suppose que, dans sa pensée, cette suprême méditation devait porter sur la Rédemption.
Quel peut être l’âge de M. Charles Vincent, je l’ignore, mais un chef-d’œuvre n^a point d’âge et je n’hésite pas à dire que, de tous les drames sacrés que ces dernières années ont vus éclore, celui qui fut joué, le i8 mars, au
(r) Théâtre des Lettres.
Théâtre des I.ettres, est certainement le meilleur. Si le mot de chef-d’œuvre, dans son sens absolu, est peut-être excessif, celui de chef-d’œuvre du genre me semble très convenable.
Respect de la tradition et du texte évangélique, langage châtié et noble sans affectation^ versification harmonieuse, facile et sobre, sentiments et images d’une pureté toute religieuse, dialogue toujours classique dans les plus belles envolées d’inspiration, agencement T'iair, logique, synthétique des tableaux et des scènes, toutes ces qualités réunies au plus haut point dans Rédemption, de M. Charles Vincent, avec musique de M. Esteban xMarti, font une pièce des plus satisfaisantes et défient par leur ensemble la critique des esprits les plus prévenus.
Il ne faut pas se le dissimuler, on abuse singulièrement aujourd’hui du sacré dans le profane. L’exemple des tragédies de Racine, et mieux encore les Mystères joués au moyen âge par les Confrères de la Passion, sont une autorité suffisante pour justifier ces tentatives de drames sacrés, .à la condition cependant c|ue leur caractère littéraire soit inconstestable et leur forme au-dessus de tout reproche. Quoi de plus beau que de perpétuer dans le vers
français la Bible et les Evangiles, de faire chanter les Psaumes sur le rvthine doublement sacré de la langue et de l’art, de faire revivre dans une traduction imagée, mais respectueuse,les scènes qui demeureront éternelles dans la mémoire du genre humain, et aussi quoi de plus difficile et de. plus écrasant que cette œuvre tout impersonnelle 1 C’est déjà louer un auteur de drame sacré que de lui faire un mérite des erreurs qu’il n’a pas commises, c’est le mettre à son vrai point que de dire qu’il a été l’humble serviteur de la langue et de la vérité. Il est le miroir profane d’une chose sacrée et c’est dans cette passive reprodution qu’est son émouvante g'randeur. Point de place à l’esprit, à l'originaliré, à la personnalité dans cette fidélité toute passive à l’esprit et à la lettre du livre qui ne doit point finir et des paroles qui ne passeront pas. C^est un conservateur bien plus qu’un créateur que nous devons trouver dans l'interprète de la Bible.
Dans l’art dramatique, comme dans la peinture et la sculpture, c'est le trésor du passé qu’il faut sauver. Volontiers on s’écrierait : « Vous pourrez quelque jour fermer l’Egdise, mais le musée ? Le Louvre ofiiciera, si Notre- Dame est profanée ! » Ce cri de désespoir n’est encore qu’une boutade du .Mage moderne.
ART ET CRITIQUE lOQ
mais il n’en est pas moins juste dans 1 espérance qu’il laisse subsister. Le théâtre, comme le musée, peut officier la Rédemption et faire, vivre dans les mémoires le souvenir d’un culte un moment interdit ou profané. Les lettres et les arts sont des gardiens indestructibles. Jusqu’au dernier jour ils porteront dans la pensée et dans les œuvres ce c[ui leur aura été confié. Auteurs dramatiques, vous portez aujourd'hui votre poids de Rédemption ! L’immortalité est promise au meilleur. J espère que le Drame sacré, en quinze tableaux et en vers, de M. Charles Vincent, aura sa part de paradis.
Je n’en souhaite pas autant à Mineur et Soldat, pièce en un acte en prose, de M. Jean JMalafayde. Quel que soit le mérité de cette mise en scène, du réalisme puissant en ce tableau où mineurs et soldats vont etre poussés auxluttes fratricides, de la sténographie imagée des propos de la foule, des imprécations et des blasphèmes héroïques d’un père ouvrier en face de son fils placé en sentinelle devant la mine où il travaillait jadis, il y a des moments où il semble que le drapeau français saigne à chaque injure et le suicide de la sentinelle est une
I lO
conclusion morale peu acceptable. Sans doute le public ne comprend pas et ne comprendra peut-être jamais la théorie de l’ait pour l’art ; sans doute le Théâtre-Libre, où cette pièce fut jouée, est . une réunion privée ; toutes ces raisons ne prévalent pas contre un mouvement toujours possible dùndignation .
Œuvre d’une crudité violente et vécue, la pièce Mineur et Soldat laisse derrière elle une traînée de poudre.
Peut-être à la lecture est-ce une belle page ? Sur la scène, un soulle antipatriotique semble l’animer. Elle a par moments une grandeur toute cornélienne ; la lutte d’un fils contre son père remue profondément le cœur, quand c’est au nom du devoir ; mais depuis Brutus frappant César, les peuples ont bien changé d'idéal.
{Avril 18^6.)
LE GRAND GALEOTO
Dante a fourni à M. José Echégaray un personnage symbolique autant que synthétique, qui ne figure pas dans sa pièce mais y exerce partout son action mystérieuse de grand entremetteur. Cet entremetteur universel, c’est le monde même. On ne s’attendait pas à trouver du symbolisme dans le théâtre espagnol contemporain. Le fait mérite d’être signalé, ainsi que l’heureuse innovation de l’auteur faisant précéder sa pièce d’un prologue destiné à expliquer le symbole.
Les deux traducteurs, xMM. J. Lemaire et J. Schurmann, ont su conserver l’esprit cas-
(i) Théâtre des Poètes.
tillan de ce drame en trois actes. La patrie du Cid nous réserve encore iDien des surprises et nous ne devons pas oublier que la littérature espagnole inspira Corneille et Molière. Nous ne pouvons qu’applaudir à cette restitution de nos sources antiques. Les documents sont encore nombreux pour enrichirl’étudedu théâtre latin, et, mis en regard du mouvement Scandinave qui nous a fait connaître les littératures du nord, ils peuvent faire naître des contrastes aussi ingénieux cpi’intéressants.
Dans le monde de la pensée^ plus on s’élève, plus on se comprend. Les génies de toutes les littératures et de tous les arts aboutissent au symbole. Mais il faut en redescendre pour faire pénétrer dans la foule l’idée concrète et le fait. Les peuples méridionaux ont ce don du réalisme à un bien plus haut degré que les peuples septentrionaux. Quoi que nous fassions, nous sommes et resterons latins par notre atavisme. La lumière nous vient aujour- -d’hui d’Espagne et fait mûrir des fruits our bliés dans les jardins du Cid Campéador
Que dire, de ce drame, qui mit jadis .Madrid en délire et dont la note rouge vif semble une dtoffe écarlate agitée aux courses de taureaux, sinon que dans la douce France on prend les choses plus en riant. La jalousie 3^ est moins
féroce et nos relations dégénèrent moins rapidement en lames de Tolède. On se tue en Castille pour un soupçon, pour un regard, pour un mot, mais en France iMolière met Sganarelle en ^comédie et retrouve la vieille verve gauloise pour en rire. Drame au delà des Pyrénées, comédie en deçà.
Mais l’intérêt du Grand Galeoto n’est pas dans la façon’ toute castillanne dont l’action est menée. C’est la cause même du soupçon, de la jalousie, du scandale que l’auteur veut nous faire pénétrer. Or cette cause, c’est tout le monde, c’est cet entremetteur universel, anonyme, inconscient, dont l’œuvre néfaste ne s’arrête jamais et dont le regard, jaloux du bonheur individuel, ne saurait suspendre un instant son impitoyable inquisition. C’est l’œil universel qui jamais ne se ferme ; tel le soleil ne se couchait pas sur le vieil empire espagnol ; tel le regard de Dieu!... Cette synthèse se complète par cette autre pensée ; c’est c[ue! d’attention éveille le soupçon et qu’à force de vouloir voir le mal on le fait arriver. Suggestion de tous les regards ou action réflexe sur [soi-même, deux innocents finissent par succomber sous la volonté de tous et par se croire eux-mêmes coupables.
C’est là.toute la pièce de José Echégaray,
II4 " art et critique
c’est là le symbole contenu dans le Grand Galeoto. Par là le monde, entremetteur du mal, nous apparaît comme une conception toute Scandinave et évoque des ensembles bien plus que des personnages.
Ce drame a donc toutes les qualités intellectuelles d’une œuvre forte et bien pensée, une portée morale incontestable et le charme d’un fait divers pathétiquement analysé. Le Théâtre des Poètes s’est retrempé à bonne source et le pur sang castillan reconquiert un peu ceux qu’avaient fait fuir les brises du nord.
{Avril i8g6.)